«L’Amour
est paradis» de Mo Chaoui
Par: Mohamed El Edrissi Reyahi
«L’Amour est paradis» de l’écrivain Mo Chaoui relate la vie de différents personnages que le destin réunit à Tanger. Et qui mieux que lui décrirait sa ville natale? : «Tanger est belle quand elle dort. Son charme ne se livre qu’au petit matin. Ici, on l’appelle âroussou chamal, la mariée du Nord. Le jour, elle est pucelle ; la nuit, femme fatale. Tel est peut-être son mystère qui continue de charmer ses prétendants». (p. 11)
Tous
les protagonistes vivent à Tanger, ville où tout est possible, même
l’impossible. Ainsi, on y croise un imam «révisionniste», une «Warda» qui n’a
de la fleur que le nom, un certain «Mo Chaoui» qui porte curieusement le même
nom que celui de l’auteur du livre et qui blâme tout haut le manque de
sincérité chez la majorité des écrivains d’aujourd’hui. Mais il y a aussi les
anciens: Michel Charme, l’illustre écrivain et artiste peintre français,
Choumicha, sa muse au parler enfantin : «Cette Cosette, cette beauté, c’est ma
muse, mon ange. La môme qui m’a redonné goût à la vie». (p. 211), et enfin le
Chat Ramsès qui le sauve d’une tentative de suicide. Les lecteurs de Mo Chaoui
ont déjà eu le plaisir de découvrir ce trio dans son dernier roman intitulé «Le
silence blanc», publié en 2015.

Les
histoires que le lecteur découvre dans les 22 chapitres de «L’Amour est paradis»
vont du réalisme au merveilleux, du drôle au tragique, du comique au
pathétique,…décrivant au passage des héros fragilisés par les épreuves du
quotidien, largués à leur triste sort face aux atrocités de l’horreur humaine :
la haine, l’intolérance, l’animosité, le fanatisme, la dictature, la torture,
le crime, l’amour interdit, la guerre, etc.
Ce
qui impressionne le plus dans le roman, semble-t-il, est non la stratégie adoptée
par l’auteur pour rendre compte de son histoire sous forme de chapitres, chose
que l’on peut retrouver chez d’autres écrivains, mais plutôt ses choix
originaux au niveau de la composition romanesque. L’artiste libre n’est-il pas
celui qui improvise sans règles, voire même qui s’invente ses propres règles?
«L’Amour
est paradis» est l’histoire de Michel, un écrivain et artiste peintre français en
panne d’inspiration qui débarque à Tanger à la recherche de sa muse. Mais c’est
aussi l’histoire d’un espoir fou, celui de réinventer l’humanisme ! Michel
annonce à Mehdi au début du roman : «Il faut agir, il faut agir pour sauver l’humanité».
(p. 14) Et Mehdi de répondre : «La seule façon de la sauver est de s’aimer.
Seul l’amour peut sauver l’humanité». La suite de l’échange nous apprend que
Mehdi est un imam d’une zaouïa et qu’il se prépare pour un sermon inédit : «Ce
que je proposerai me mènera à la bénédiction ou à la tombe». (p. 15).
Le
lecteur se rend immédiatement compte que la fragmentation en chapitres n’est
qu’un leurre, et qu’il n’y a pas de frontières entre les différents fragments
du récit dans la mesure où ils se font écho et se compénètrent, permettant
ainsi la reconstitution du sens. En effet, ce «sermon» dont parlent les
personnages au premier chapitre, et dont le contenu demeure flou, constituera
le titre du 19ème chapitre où enfin toute ambiguïté sera levée. Mehdi, «un
saint inédit», surprendra ses disciples lors de son prêche d’investiture en
tant que maître spirituel de sa confrérie : «Mes chers frères, Questionner
notre livre sacré n’est pas le remettre en cause, encore moins le détruire,
mais le purifier. Le purifier non pas de ses messages, mais des interprétations
fallacieuses dont il est devenu la cible. Questionner notre livre sacré n’est
pas un acte hérétique, mais salutaire». (p. 238)
Incompris,
le prétendant sera immédiatement emporté par les vents contestataires qui se
lèvent dans la zaouïa: «Un jeune homme, grand et robuste […] hurla de toutes
ses forces que Mehdi est un apostat, un fassik, un révisionniste qui cherche à
changer la parole d’Allah». (p. 245). Le jeune imam a beau rappeler la
définition de Jalal-Eddine Rûmi à propos des quarante règles de la religion de
l’amour et qu’elles sont inapplicables sans amour, sa fin fut tragique : «[…]
l’étincelle d’un sabre décapita toutes les respirations». (p. 246). Arrivé à ce
niveau, le lecteur aura enfin découvert que la véritable thématique de
l’histoire de Mehdi est plutôt le fanatisme.
Warda,
la jeune «meuf libre», confie à la fin du quatrième chapitre: «J’étais apaisée.
Heureuse. Calme. De ce calme qui précède la tempête». (52). Le lecteur se rend
bien compte que cette chute génère du suspense et que la situation périlleuse
du personnage aura indubitablement une suite dans un autre fragment du récit.
Soucieux d’assouvir sa soif, il retrouve un peu plus loin dans le chapitre
intitulé «Femme» des fragments textuels relatifs à l’histoire de Warda. Cependant,
des zones d’ombre persistent : «Warda avait disparu. Un mot accroché au miroir
de la salle de bain disait : « Je pars pour t’épargner des ennuis inutiles,
mon amour. Merci pour tout »». (p. 112). Cette réplique intrigante destinée
au personnage-narrateur (Michel) le pousse à dénouer partiellement l’intrigue :
«Warda n’aurait jamais employé le mot amour. ». Le lecteur ne peut plus reculer
et sa course-poursuite à la traque des pièces manquantes est relancée de plus
belle. Plus loin encore, sa curiosité se trouve enfin rassasiée dans le
chapitre intitulé : «Printemps de mes deux», et il lui est alors possible de
joindre les bouts de ses retrouvailles afin de reconstituer le récit de Warda
dans sa forme intégrale. La tempête dont elle parlait avant est enfin élucidée
: il s’agit bel et bien d’un enlèvement, suivi d’un meurtre: «Quatre mains se
saisissent de moi. Je sens que je suis sur le bord du wagon […] Et puis…La
lumière blanche». (p. 139)
D’un
chapitre à l’autre, le parcours du personnage de Warda se dessine miette à
miette avant de se trouver complètement restructuré au bout du chemin : enfance
difficile, analphabétisme, viol à un âge précoce, rencontre avec Michel et
découverte de la langue, conscientisation et engagement, enlèvement et torture.
Ainsi,
dans une démarche rétrospective, on peut noter, à la lumière des deux exemples
précédents, que les différents chapitres du roman nous permettent d’appréhender
qu’un même événement ou une même histoire sont racontés par plus d’une voix
narrative. Une même idée, voire une même thématique est abordée selon l’ongle
de vue de plusieurs personnages, comme si pour cerner leur identité, leur
idéologie ou encore leur façon de voir le monde, il fallait lutter en premier
lieu contre la monopolisation de la parole afin que l’acte de raconter soit à
la portée de tous les protagonistes du récit; ce qui explique davantage cette
polyphonie qui caractérise le roman.
Chaque
personnage est illuminé de l’intérieur à travers son discours, mais aussi et
surtout de l’extérieur, à travers celui des autres. Pour définir le «Moi»,
Kundera ne confirmait-il pas qu’il est «notre image dans les yeux des autres»
?(L’Immortalité, p. 156). Et Ramsès le chat ne souriait-il pas de sa place sur
la cheminée, ironisant ainsi une altercation entre des humains : «Plus je
connais les humains, plus je rends grâce au créateur de m’avoir conçu félin».
(p. 208)
La
composition adoptée dans «L’Amour est paradis» donne naissance à un récit
fragmentaire, sans pour autant dresser des barrières entre les chapitres du
roman. La reconstruction de la signifiance dépend en grande partie du degré de
collaboration du lecteur-producteur de sens auquel il a été confié, sciemment
ou inconsciemment peu importe, de cueillir méticuleusement les bribes éparpillées
çà et là tout au long du roman afin de reconstituer le parcours de ses
différents personnages.
L’humanisme
endolori que Michel s’évertue désespérément à réinventer via l’élixir de
l’amour est curieusement à l’image de cet éparpillement qui caractérise la
composition du roman. Les frontières qui séparent les humains seront-elles
enfin abolies? Les cœurs retrouveront-ils la foi de s’aimer? Telles sont les
questions lancinantes qui traversent ce roman.
Vive l’amour, à bas la haine!
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Auteur: M’hammed rahal
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