«Au café des faits divers» de Bouthaïna Azami

Dans «Au café des faits divers», Bouthaïna Azami met en scène plusieurs personnages. Elle en fait le portrait pour lever le voile sur leurs blessures profondes, leurs plaies ensanglantées, leurs souffrances inénarrables, toutes inscrites à même le corps. Un corps incarcéré et fragilisé, réifié et mutilé, brisé et martyrisé.

En
ce sens, son roman raconte des vies avortées et des échecs cuisants que les
personnages subissent avec courage et lucidité. Que ce soit Barbara la Marocaine,
Soledad l’Espagnole, sa tante Sylvia, Iphigénie la Rwandaise, Karim l’Algérien
ou Mamou, l’enfant ravi et suicidé, ils portent tous, gravés dans leur chair,
les signes insignes du drame humain, vécu dans les larmes et le sang, la
pestilence et la torture.

Barbara
endure le mépris et le dédain d’une société où elle devient contre son gré une
prostituée et elle écope de dix ans de prison à cause d’un infanticide qu’elle
n’a pas commis : «Dix ans de prison. Dix ans de solitude et de silence où elle
avait oublié jusqu’au son de sa propre voix.

Dix
ans d’humiliation». (P.30) Soledad voit sa mère s’acharner violemment contre
elle, la battre à coup de ceinture, la torturer à longueur de journée, car elle
est née fille : «Soledad aura toujours dans les oreilles, même vingt ans plus
tard, les sifflements de ce serpent qui s’élevait, fendait les airs dans un
chuintement, s’abattait sur elle pour mordre dans sa chair». (P.85) 
Sylvia pâtit de l’expérience pénitentiaire si bien que son corps, mis sous
scellées et livré aux tortionnaires, en sort cassé, meurtri, supplicié : «Elle-même
avait passé des années dans un camp de concentration dont elle aurait préféré
ne jamais revenir. (…) Elle avait tout enduré, les noyades dans les sceaux et
les coups et les viols et les cris des gégènes dans sa chair». (P.91) Iphigénie,
échappant par miracle à la guerre fratricide où ses parents sont torturés et
massacrés sous ses yeux, en garde encore les séquelles : «Les yeux se
promenaient sur ces trous dans sa joue qu’elle passait son temps à voiler de sa
main. (…) Tout en elle laissait soupçonner quelque terrible drame dont jamais
elle ne s’était résolue à parler». (P.59) Karim souffre d’un passé violent et
douloureux qu’il n’a pas réellement vécu (la colonisation française) et qui
suscite en lui colère et indignation : «Cette colère, il la trimballe avec
lui depuis l’enfance. Elle fait partie de lui. Elle a le visage de son père et
des parfums de terre brûlée. » (P.95) Enfin Mamou, victime de la machine
guerrière, se donne la mort après s’être éteint « lentement, dans l’angle
de ce mur blanc ouvert comme un linceul qui semblait se replier sur lui,
doucement». (P. 128).

A
n’en pas douter, «Au café des faits divers» relate différentes tragédies à la
fois personnelle et collective, familiale et sociale, éthique et politique,
identitaire et ethnique, présente et passée. Qui plus est, à travers la galerie
des portraits, la romancière ne se contente pas de limiter l’horizon narratif
de son récit à une seule géographie, à un seul pays, à une seule région. Bien
qu’ils soient distincts et locaux, les destins relatés sont profondément
semblables et universels.

Le
lecteur peut s’y reconnaître facilement et en relever les points communs. Ces
fragments de vies meurtries en disent long sur le sens profond de l’injure et
de l’humiliation, de l’horreur et du mal, de la torture et du meurtre. Hommes
et femmes, jeunes et vieux, noirs et blancs, petits et grands, les personnages
éprouvent les mêmes douleurs et en subissent les mêmes effets. Barbara,
Soledad, Sylvia, Iphigénie, Karim et Mamou représentent, chacun à sa manière,
des destins tragiques et incarnent, par voie de corollaire, le Destin humain.
Ils portent tous les mêmes blessures et endurent les mêmes maux. Ils
« portent tous une plaie ouverte de l’autre côté de leur chair, un deuil
enfoui, celui d’eux-mêmes. Une autre vie, agrippée à leurs entrailles. »
(P.53)  Ainsi leurs destins se font écho,
se croisent, se compénètrent. D’où la sympathie qu’ils ont les un pour les
autres, la soudure fraternelle qui cimente leur vie en commun, la volonté de se
raconter et d’écouter leurs histoires malheureuses, la propension à se livrer
et se partager les secrets enfouis au plus profond d’eux-mêmes.

Dans
son roman, Bouthaïna Azami a réussi une gageure de taille : inscrire le
local dans un espace sans murs ni frontières. Autrement dit, explorer les
possibles de l’homme, dévoiler les forces diaboliques qui le hantent, sonder
son âme tendancieuse au mal, quelles que soient ses origines et la couleur de sa
peau. L’auteure se trace pour dessein de jeter la lumière sur la complexité des
êtres humains et leur mystère insondable.

De
la sorte, les expériences de chaque personnage deviennent des exemples d’où le
lecteur peut tirer des leçons à la fois existentielles et culturelles, morales
et sociétales, historiques et politiques. Des leçons qui lui permettent de
mieux comprendre l’homme et le monde, afin qu’il apprenne quelque chose sur les
autres et se comprenne soi-même. Au-delà du régional, l’écrivaine nous ouvre
des horizons plus larges et nous fait trouver l’universel.

Dans
le chassé-croisé des récits individuels, à caractère autobiographique, la
romancière nous fait voir les mémoires collectives et ancestrales : des
« mémoires violées » (P.39) et agrippées aux plaies toujours
vivantes. Ce sont des mémoires plurielles – africaine, européenne, méditerranéenne,
américo-latine – qui s’appellent, se parlent, se répondent. Des mémoires-miroirs
qui se réverbèrent.  Il en ressort que
Karim voit dans les cris de sa mère violée et de son père torturé les cris de  toutes les femmes et tous les hommes, les
douleurs des damnés de la terre, les blessures des oubliés, les souffrances des
faibles. Les mémoires dont il s’agit ici sont celles des vaincus et non des
vainqueurs, des victimes et non des bourreaux, des condamnés et non des juges.

Loin
de considérer ces mémoires meurtries comme des «faits divers» qu’on peut lire
sur les feuillets d’un quotidien, l’écrivaine, par le biais de Barbara, nous
invite à y voir plutôt l’incarnation du Destin humain : celui partagé par
des individus inconnus et que l’historiographie officielle relègue sciemment au
second plan. «Mais je ne suis pas, nous ne sommes pas des faits divers»,
s’écrie, indignée, l’héroïne du roman. Cette petite phrase, prononcée sur un
ton lapidaire, met en garde contre la légèreté avec laquelle on peut lire ces
destins tragiques, ces «destins brisés». (P.50) On ne peut donc ni les réduire
à quelques lignes de journal, ni les prendre pour des incidents sans incidences
sur les autres, ni les considérer comme des faits vécus à titre personnel.

Importantes
donc, ces mémoires se doivent de traverser les temps et d’arriver jusqu’au lecteur.
Pour ce faire, il leur a fallu un intermédiaire, un transmetteur, un truchement
au sens étymologique du mot. Le dernier chapitre du roman le dévoile en partie.
C’est un personnage-narrateur-anonyme auquel les personnages se confient, se
confessent, se dévoilent. A bien des égards, il  joue délibérément le rôle
de confident : «Moi, je savais. Je savais tout de chacun, de Barbara et ses
amis, moi, le confident, auquel ils avaient livré tous leurs secrets, toutes
leurs souffrances les plus obscures, les plus profondes. Toutes leurs larmes,
leurs cris étouffés dont j’avais accusé les stridences dans ma chair et qui
ressemblaient étrangement aux miens». (P.143) Ce «Moi» est à lire comme le
réceptacle où s’entassent de jour en jour les secrets de chacun ; l’urne
où les personnages déversent leurs doutes, leurs colères, leurs révoltes. Avec
lui, le vin aidant, les langues se diluent, le passé s’épand, les nœuds se
dénouent : «Mais je ne servais jamais que de dépotoir à leurs
frustrations, à leurs colères, à leurs haines étouffées, ligotées, dont les
liens s’effritaient peu à peu, au fil abrasif des rasades». (P.144) Par leurs
récits, les personnages restituent le passé, en deviennent les témoins, l’inscrivent
dans une temporalité permanente, au-delà de l’instantané et de l’événementiel.

A
travers «Moi», Barbara, Soledad, Sylvia, Iphigénie, Karim et Mamou témoignent
non seulement d’eux-mêmes, mais aussi de ceux et celles qui ont subi les mêmes
tragédies qu’eux. En ce sens, la volonté de témoigner constitue un enjeu
romanesque qui traduit d’une part l’engagement éthique et esthétique de
l’écrivaine et invite d’autre part le lecteur à s’intéresser à l’Histoire et en
dévoiler les sens cachés.

Parallèlement,
la parole conteuse aide les personnages à s’affranchir de leur passé lancinant,
oublier les souffrances qui leur tailladent le corps et l’âme, se désenclaver
du silence poignant qui leur musèle la bouche, se faire guérir
d’un mal absolu qui pèse encore, se forger une nouvelle identité.
Dès lors, la parole s’avère libératrice et cathartique. Elle est une sorte de
médication à une plaie toujours vive.

D’où les verbes «parler» et «raconter» qui reviennent souvent comme un leitmotiv dans des scènes où les personnages égrènent leurs secrets et leurs souvenances, dans un jeu spéculaire. Chacun d’eux s’y fait à la fois le diseur et l’audient, le confessé et le confesseur. De dévoilement en dévoilement, la parole conteuse oppose les ressouvenirs à l’amnésie, la mémoire à l’oubli, le dire au mutisme, la vie à la mort. Elle articule de la sorte le dedans avec le dehors et place le destin individuel sous le signe du partage, du commun, de l’universel.

Par Berrezzouk Mohammed

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Auteur: M’hammed rahal
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