«Les luttes de classes en France au XXIe siècle» (Seuil, 2020)
Après plus de quarante ans de recherches à souligner le rôle des systèmes familiaux dans la définition des idéologies religieuses et politiques -mettant en évidence les limites d’un certain économisme marxiste-, l’historien et démographe Emmanuel Todd opère dans son dernier livre, «Les luttes de classes en France au XXIe siècle» (Seuil, 2020), un retour partiel à Marx. Le chercheur, qui avait déclaré en décembre 2018 que les Gilets jaunes lui avaient rendu sa fierté d’être français, voit dans ce mouvement social l’amorce d’un nouveau cycle de lutte de classes, dans une société réunifiée par la baisse du niveau de vie des 99% de la population.
Par Romain Masson
Écrit en collaboration avec le journaliste Baptiste Touverey
du magazine Books, le livre explore les évolutions économiques, politiques,
sociales et culturelles des trente dernières années, du traité de Maastricht en
1992 à la crise des Gilets jaunes de 2018. Emmanuel Todd s’appuie sur la
dernière somme de l’économiste indien Ashoka Mody, EuroTragedy: A Drama in Nine
Acts pour rappeler le rôle essentiel joué par l’euro dans la
désindustrialisation du pays, la disparition de la démocratie et la baisse du
niveau de vie afin de tenter de répondre à une double question : pourquoi,
alors que l’échec de l’euro n’a jamais été autant avéré, celui-ci est-il de
moins en moins remis en cause politiquement ? Et, dans ces conditions, comment
comprendre que la monnaie unique n’ait pas produit une société pacifiée mais un
retour des luttes de classe?
La chute
du niveau de vie pour tous
Si le néolibéralisme a généré aux États-Unis une explosion
des inégalités avec un décrochage des 10% du reste de la population, la France
se caractérise davantage par un clivage entre les 99% et les 1% voire les 0,1%
— une personne en France seule vivant avec 8 850 euros par mois faisant déjà
partie des 1%.
Le démographe reprend les critiques de Philippe Herlin
contre l’INSEE et la manière dont le calcul de son indice des prix masque la
baisse du pouvoir d’achat, à travers des prix de l’immobilier estimés à 6% du
budget d’un ménage — alors que le prix du logement a augmenté entre 1996 et
2016 de 152% — ou encore «l’effet qualité» qui revient à ne pas tenir compte de
l’augmentation de certains produits au motif qu’ils sont de meilleure qualité
et que « le consommateur en a donc pour son argent »… En ajoutant à la baisse
réelle du pouvoir d’achat la dégradation des services publics financés par
l’impôt, à l’image du système hospitalier, Todd conclut qu’après une
augmentation du niveau de vie générale depuis l’après-guerre, celui-ci est
entré en stagnation en 1999, avant de baisser au moins depuis la crise de 2008.
Toutefois, la structure sociale a connu de profondes
transformations depuis les années 1990 : effondrement du nombre d’ouvriers
passés de 20% de la population active en 1990 à 13,6% en 2016 sous l’effet de
la désindustrialisation, développement des services et rapide développement de
l’enseignement supérieur avec la constitution de ce que Todd appelle, en
reprenant et adaptant le vocabulaire de Marx, «la petite bourgeoisie CPIS»
(Classes et professions intellectuelles supérieures). Convaincue d’être
protégée économiquement, cette catégorie de diplômés qui se sent supérieure a
atteint une masse qui lui permet de vivre dans un entre-soi, avec ses
préoccupations et ses «valeurs». Pourtant, la différence de revenus entre ses
33 000 euros par an de salaire médian et les 18 200 euros des ouvriers n’est
même pas du simple au double… Le cas le plus étonnant est celui des jeunes de
25-34 ans, diplômés du supérieur à 44% qui constituent le groupe le plus
porteur de ce subconscient inégalitaire alors qu’ils sont eux-mêmes précarisés
et, quoi qu’encore protégés du chômage, dans une dynamique d’appauvrissement ;
le bénéfice de l’emploi par rapport au capital économique ne joue d’ailleurs
plus pour les générations nées après 1970, ruinant ainsi le mythe de la
méritocratie.
« Il est vrai que chez les petits bourgeois, cette baisse
concerne surtout les jeunes qui vont s’entasser en famille dans des deux pièces
du XIe arrondissement en se racontant qu’ils sont des privilégiés, représentant
d’une société ouverte s’opposant au monde soi-disant fermé de Roubaix »
Dans ces conditions, plutôt qu’une montée des inégalités, la
dynamique est davantage celle d’une chute du niveau de vie pour les 99%, même
si le phénomène se produit à des rythmes différenciés et à des niveaux de
conscience variables. Une sorte de moyennisation de la société dans un contexte
d’appauvrissement généralisé.
Une
conscience de classe introuvable dans une société au ralenti
Comment expliquer qu’aucune contestation idéologique
sérieuse et solide du système économique n’émerge dans une société où la baisse
du niveau de vie est pourtant programmée pour 99% de sa population ? Todd
explique le fait qu’il ne se passe rien par des phénomènes de fausse et de
non-conscience. D’abord une fausse-conscience de la petite bourgeoisie CPIS qui
a élu Macron en 2017. Convaincus d’appartenir à la France d’en haut, ses
membres ne voient pas qu’ils sont eux-mêmes pris dans un processus de
déclassement. Le vote pour Macron des enseignants a été important -33% des
professeurs des écoles, 45% des certifiés et 50% des agrégés- alors qu’ils sont
parmi les plus mal payés des pays de l’OCDE. L’identification au discours
macroniste leur permet d’échapper symboliquement au déclassement en votant
contre le populisme du Front National afin de se distinguer de l’électorat
populaire. Sans nier le rôle des puissances d’argent dans le soutien au
macronisme, l’ironie est que derrière le discours sur la start-up nation, on
trouve plutôt la petite bourgeoisie CPIS issue du PS et du centre rattachée à
la fonction publique. Un autre signe de fausse conscience…
Quant à la masse centrale atomisée, qui représente 50% de la
population, elle est plongée dans un état de non-conscience et constitue ce que
Todd appelle «le cœur mou de la France». Centré sur les professions
intermédiaires, ce groupe est celui dont les attitudes politiques sont les plus
instables : oui à Maastricht en 1992, non au TCE en 2005, réalignement sur les
partis classiques, embardée frontiste aux élections européennes de 2014, vote
Macron en 2017 et passage chez les Verts en 2019. La croissance très rapide de
ce groupe explique probablement sa désorientation et son absence de conscience
de classe. Ajoutons qu’il est également le plus traversé par les évolutions
sociétales qui se sont déroulées depuis 1968 : féminisation, acceptation de
l’homosexualité, effacement du mariage comme institution, individualisme et,
sur le plan psychologique, une fatigue du moi produisant de la résignation :
les gens deviennent tellement habitués au chômage, la stagnation, la baisse des
revenus, qu’ils n’ont même plus l’espoir que cela change et ne sont donc même
plus déçus.
Todd explique aussi cette apathie politique par le
vieillissement de la société qui, au-delà de la peur de l’inconnu que
représenterait pour les retraités une fin de l’euro et un changement radical de
politique économique, produit surtout une société au ralenti. Tout devient
lent, à commencer par les débats idéologiques, dans une société qui -peut-être
pour mieux nier son propre vieillissement- élit un président jeune faisant du «pseudo
néolibéralisme» avec une génération de retard.
Capitalisme
néolibéral ou autonomisation de l’État?
Face à ceux qui associent le système économique actuel au
capitalisme néolibéral, Emmanuel Todd soutient que le tournant de la rigueur de
1983 et la mise en place du franc fort procèdent d’une poussée dirigiste. Le
libre-échange, la liberté de circulation du capital et la flexibilisation du
marché du travail sont certes des attributs du néolibéralisme. Mais l’obsession
de la stabilité monétaire et de la parité avec l’Allemagne pour rester dans le
Système monétaire européen était à contre-courant de la tendance de l’époque
qui était à la flexibilité monétaire et à l’acceptation de taux de change
flottants. L’euro, ajoute-t-il, a été pensé et mis en place par des hauts
fonctionnaires français qui se représentent la monnaie comme un instrument
permettant de dominer la société et échapper aux lois du marché : «Ni ses
énarques ni ses gauchistes ne comprennent que l’euro, la rigueur budgétaire et
l’abandon du concept de relance n’ont rien à voir avec le néolibéralisme et
qu’au contraire, ils ont tout à voir avec la vieille culture bureaucratique
qui, de Napoléon à Laval, de Giscard d’Estaing à Emmanuel Macron, se distingue
chez nous par une totale absence d’instinct du marché».
Le tournant de 1983 constitue néanmoins une vraie rupture
avec la gestion étatiste-dirigiste des Trente Glorieuses, qui admettait la
dimension conflictuelle des relations sociales en France, les luttes de classe
au quotidien ainsi que la nécessité d’une gestion souple et égalitaire du coût
du travail par l’inflation et la dévaluation. L’historien considère que la
politique de l’euro, en détruisant le capitalisme industriel et restreignant
l’initiative privée, a contribué à renforcer l’État en tant qu’agent autonome.
À ses yeux, le vrai pouvoir se trouve chez les inspecteurs des finances placés au
carrefour de l’appareil d’État et des banques qu’ils ont eux-mêmes privatisées,
dans un système de corruption qui fait davantage penser à la Russie
post-soviétique qu’au capitalisme libéral. Pour Todd, on a affaire à une
nouvelle forme d’étatisme mais dirigé contre les citoyens. Un modèle
oligarchique où la démocratie a disparu et où les élections sont devenues une
vaste «comédie politique». On pourrait discuter l’idée qu’il ne s’agirait là
que d’un «pseudo néolibéralisme» en raison du rôle qu’y joue l’État. La
philosophe Barbara Stiegler a parfaitement rappelé que le néolibéralisme, qui
trouve ses racines intellectuelles dans les années 1930, reposait sur une forte
intervention de l’État appuyée sur des «experts» consistant à discipliner la
société , jugée immobile et rétive, afin de l’adapter «par le haut» à son
nouvel environnement. Par ailleurs, l’économiste américain James Galbraith
avait également souligné la manière dont, même aux États-Unis, la droite, des
années Reagan aux années Bush, avait mis en place, par-delà le discours sur le
libre-marché, un nouvel étatisme au service des lobbys industriels. L’idée
d’une spécificité française dans le rapport du néolibéralisme à l’État serait
donc à nuancer.
«Les gens deviennent tellement habitués au chômage, la
stagnation, la baisse des revenus, qu’ils n’ont même plus l’espoir que cela
change et ne sont donc même plus déçus».
Quoi qu’il en soit, ayant perdu sa souveraineté monétaire au
profit de l’Allemagne dans le cadre de l’euro, privée de tout pouvoir d’action
économique autonome, la classe dite dirigeante ressemble de plus en plus à «une
bourgeoisie coloniale, relais d’un système impérial» dont elle ne partage plus
la direction, à l’image des bourgeoisies d’Amérique latine. Todd essaye de comprendre
ce qui peut bien continuer de motiver une classe dirigeante qui a perdu tout
pouvoir à l’international à poursuivre des politiques de rigueur qui n’ont
aucun sens économique, la suppression de l’ISF ou la mise en coupe réglée des
services publiques qui détruisent la société. Il avance l’hypothèse d’une
aristocratie stato-financière psychologiquement instable qui, n’ayant plus
comme seul pouvoir que celui qu’elle peut exercer sur sa propre société, se
venge contre son peuple, dans une logique de «sadisme social» : «En échec
partout, humiliée partout, notre classe supérieure s’est trouvé le peuple
français comme bouc-émissaire en le traitant de fainéant allergique aux
réformes».
Les
Gilets jaunes et le retour des conflits de classes
Todd voit dans les Gilets jaunes le signe d’un retour en
force des luttes de classes marquant la fin d’un long cycle où les
comportements politiques restaient déterminés depuis le Front populaire par une
matrice religieuse opposant une France laïque et sa périphérie catholique, la
France de la CGT et de la CFDT, celle de la lutte de classe et de la
collaboration de classe. Sa distribution sur l’ensemble du territoire, à
l’exception de la Bretagne, mais comprenant la France de l’ouest qui votait
pourtant PS puis Macron en 2017, lui fait dire que le mouvement a opéré une
réunification du territoire.
Sociologiquement, on trouve chez les Gilets jaunes des
retraités, des jeunes déclassés, des ouvriers (26%), des employés (21%), avec
une forte présence de femmes (47%), dont Todd rappelle qu’elle est typique des
processus révolutionnaires depuis le XIXe siècle. Le salaire médian y était de
1000 euros par mois pour les personnes sur les ronds-points et de 1400 euros
pour les manifestations du samedi. L’historien insiste surtout sur le fait
qu’en dépit d’une faible participation de la petite bourgeoisie CPIS et des
professions intermédiaires, le soutien de la population est resté de 70%
jusqu’au recul du gouvernement le 4 décembre 2018, et ce malgré les
perturbations occasionnées.
L’absence des banlieues a été fortement commentée. Or, s’il
n’y a pas eu de participation directe, il semble qu’il y ait eu malgré tout un
mouvement d’empathie ne serait-ce qu’à travers l’expérience de la répression
policière. Todd démonte également l’association qui a été faite avec le
Rassemblement National. Outre le fait que l’inscription territoriale du parti
lepéniste ne correspond pas à celle des Gilets jaunes, son score aux élections
européennes de 2019 (23,3%) a baissé par rapport à celles de 2014 (24,9%).
Concernant l’attitude du Rassemblement National, par-delà les tentatives de
récupération du mouvement, il a en réalité accepté la répression macroniste
alors qu’il avait le pouvoir de la faire cesser, 50% des forces de l’ordre
votant pour le RN. L’évolution du Rassemblement National mais également celle
de la France insoumise les éloigne des Gilets jaunes, la première par un retour
aux questions identitaires, la seconde par un retour à la petite gauche au
détriment du populisme.
Si les Gilets jaunes amorcent le début d’un nouveau cycle de
luttes des classes, Todd admet qu’aucune alternative ne sortira sans un
basculement de la petite bourgeoisie CPIS. Quitte à décevoir les tenants d’une
sortie du capitalisme, l’historien rappelle également, par-delà sa virulence à
l’égard de l’euro et du macronisme, qu’il reste un libéral-keynésien au sens
anglo-saxon, partisan d’un marché régulé par l’État et d’un capitalisme
apprivoisé par la démocratie. Il met également en garde contre le spontanéisme
révolutionnaire : la poursuite de révoltes anarchiques persistant dans un refus
de l’organisation ne pourra, compte tenu du besoin d’ordre des sociétés, que
justifier un renforcement de l’État dans sa dimension répressive : « Si le
choix est entre l’anarchie et le coup d’État, ce sera le coup d’État». Todd
plaide pour un parti organisé, réaliste, capable d’abandonner les postures et
les bons sentiments post-modernes. L’enjeu est pour lui de raisonner en termes
de réconciliation entre les élites et les masses pour restaurer la démocratie
représentative, en ré-articulant les idées de classe et de nation, trop souvent
opposées. On s’étonnera toujours de l’indifférence persistante de Todd à
l’égard de l’écologie politique là où une articulation des questions sociales
et écologiques pourrait ouvrir la voie à des alliances de classes en faisant
converger les préoccupations d’une fraction de la petite bourgeoisie éduquée,
des catégories intermédiaires et des milieux populaires. Quoi qu’il en soit, à
l’image de 1789, c’est par la mise au pas de l’aristocratie stato-financière
que la nation renaîtra réunifiée dans ses classes sociales.
***
Nouvel essai d’Emmanuel Todd
Les Luttes de classes en France au XXIe siècle
Macron et les Gilets jaunes ont ouvert une page nouvelle de
l’histoire de France, qui mêle retour des luttes sociales et apathie politique,
sursaut révolutionnaire et résignation devant les dégâts de l’euro, regain
démocratique et menace autoritaire.
Pour la comprendre, Emmanuel Todd examine, scrupuleusement
et sans a priori, l’évolution rapide de notre société depuis le début des
années 1990 : démographie, inégalités, niveau de vie, structure de classe,
performance éducative, place des femmes, immigration, religion, suicide,
consommation d’antidépresseurs, etc.
Les faits surprendront. Les interprétations que propose
l’auteur doivent, quant à elles, beaucoup à Marx, mais à un Marx mis « sous
surveillance statistique ». À gauche, comme à droite, elles paraîtront à
beaucoup étonnantes, amusantes, contrariantes, ou angoissantes. Cet empirisme
sans concession conduit même Emmanuel Todd à réviser radicalement certaines de
ses analyses antérieures.
À la lecture de ce livre riche, stimulant, provocateur, la
vie politique des années 1992-2019 prend tout son sens : une longue comédie
politique où s’invitent les classes sociales.
Bienvenue donc dans cette France du XXIe siècle, paralysée
mais vivante, où se côtoient et s’affrontent des dominés qui se croient
dominants, des étatistes qui se croient libéraux, des individus égarés qui
célèbrent encore l’individu-roi, avant l’inéluctable retour de la lutte des classes.
Emmanuel Todd est l’auteur d’une œuvre originale
d’anthropologie historique. Il a notamment publié L’Invention de l’Europe
(Seuil, 1990), L’Origine des systèmes familiaux (Gallimard, 2011) et Où en
sommes-nous ? (Seuil, 2017).
Baptiste Touverey est journaliste au magazine Books, où il
réalise des entretiens avec de grands intellectuels et chercheurs de renommée
mondiale. On lui doit aussi un roman Constantinople (Robert Laffont/Versilio,
2018).
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Auteur: M’hammed rahal
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