Des écrivains à l’heure du Covid-19
Il y a l’écriture d’une personne en confinement, qui parle de l’enfermement en le sublimant ou non, et il y a l’autre, celle qui tente de mettre des mots sur l’obligation de se confronter au risque pour raisons professionnelles. L’écriture de ceux qui se lèvent chaque matin dans un tremblement, épuisés de nuits denses et trop courtes, et qui puisent leur courage dans la conscience de leur mission. Leurs mots sont exaltés, frénétiques. Ils sortent des plis de la nuit et sont assoiffés de lumière.
Mais peut-on vraiment parler de l’acte d’écrire,
alors même que la blessure est à vif et que l’on ressent la lame du couteau déchiqueter
sa peau?
Ce n’est pas une écriture qui peut sauver, qui
peut alléger le poids de la charge quotidienne. Ce n’est ni un remède ni une
catharsis. On n’en est pas encore à la cicatrisation. C’est une écriture
douloureuse, qui décrit la souffrance, la questionne, et appelle de ses vœux la
fugacité consolante de son instant. La mienne est poétiquement tourmentée.
J’étreins tout ce qui choie, le sombre en journée et la clarté dans les
retombées du crépuscule.
Le jour où de mon bureau, d’une pharmacie de
quartier populaire, le pépiement des oiseaux a couvert le vrombissement des
motos, j’ai compris que quelque chose avait gravement basculé. Je ne saurais
mieux dire cela. J’ai même ressenti un vertige, il a fait glisser beaucoup de
mes certitudes. Là où je travaille, il n’y a jamais eu de plage de silence. Ni
en journées ni en soirs de garde.
Je dois préciser que cet instant n’est pas survenu
immédiatement après l’obligation du confinement. Il s’est construit dans la
progression de deux indices : la baisse de la circulation, et, par
opposition, la croissance du nombre de volatils se trouvant sur l’arbre de
l’école face à mon officine. Ces oiseaux, je ne les avais jamais entendus avant.
Peut-être même sont-ils de nouveaux résidents. Il faut dire que la rue était
très bruyante. Insupportablement nerveuse.
Je ne peux pas dire que cela me fasse grand
plaisir de les entendre, ils sont synonyme d’un manque de vie et d’animation de
la rue. Ce n’était pas le lieu de les distinguer non plus. Outre que l’exercice
quotidien de la pharmacie, et les risques inhérents aux microbes et virus -dont
la concentration est élevée chez ceux qui nous fréquentent-, me met dans une
forme d’anxiété, j’ai toujours séparé ces deux versants de ma vie. Celle rêveuse
de l’écriture qui prend appui sur l’apaisement de la nature, et celle médicale
turbulente, qui soigne et conseille avec un esprit cartésien. Qu’ils
s’imbriquent actuellement me met en déphasage. Ces oiseaux sont un réconfort toutefois.
C’est comme s’ils me forçaient à être constamment attentive. Quand personne ne
parle, je les entends.
J’écoute tout ce qui se dit d’ailleurs. Je réponds
aux besoins. Les gens ont grande urgence à communiquer, à parler de leurs
soucis divers et pas seulement médicaux, nous sommes parmi les derniers espaces
à l’écoute. Notre présence est rassurante. La mienne ne l’est pas pour
moi-même. La journée s’étale infiniment.
Parfois, j’entends aussi des voitures passer en
lançant à plein haut-parleur des lectures coranique. Je vous avoue que cela me
laisse dubitative. Doit-on rappeler la présence du Créateur, alors même que ce
qui nous bouleverse tous est une de ces créatures invisible ? La lumière
n’était-elle pas suffisante à nous mettre toujours en Sa présence ? Il est dans
le bien et dans le mal. Il est partout, Omniprésent et Omniscient. Il n’a
besoin de nul tambour battant pour se présenter, encore moins d’être
représenté. Voilà la réflexion que je me fais quand je suis dans de bonnes
dispositions. Il est vrai que je le suis rarement. La métaphysique est un
recours. Mes idées ont tendance à suivre mon agitation intérieure cependant.
Il y a deux genres d’écriture, celle qui prend
appui sur la vie et décrit le quotidien, et celle qui délivre la mémoire,
qu’elle soit imaginative ou cathartique. Actuellement, je suis dans la
première, je remplis des pages de noirceurs. Je ne peux pas écrire sans décrire
l’inquiétude que je ressens autour de moi, ni celle que j’éprouve en moi.
Je ne veux pas embellir les mots, je veux qu’ils
sortent justes. A flanc de leur amertume. Je veux que leur verdeur, leur acidité
se déverse et reflète ma détresse et la leur. Parfois, des rayons d’espoir s’y
glissent, des éclats venant de ma nature profonde jaillissent, je ne les efface
pas non plus. Ils seront mon dernier refuge.
Je ne sais pas si tout cela servira un jour, je ne
sais pas si mes papiers ont valeur quelconque, je ne les relis pas. J’avance et
ne pense qu’au présent. Qu’à finir chaque journée et me réjouir de rentrer chez
moi pour me confiner. Jusqu’au lendemain. Et puis, me réveiller chaque matin
ainsi :
Matin gisant de l’autre
côté du crépuscule
Solitaire
Matin fatigué, suspendu
Sur le regard des jours
perdus
Tu t’étires
Tu t’extrais des songes
Matin qui s’en vient de
la nuit
Courbée contre ton lit
Tu te lèves
Et vérifie ta fièvre
Le vent souffle plus
fort
Sur les instants
étranglés
…..
Tu respires
Tu t’habilles
Matin traversant les
contours de l’aube
Tu repousses la porte
Et foules les parterres
ankylosés
Tu poursuis les traces
des midis
Ensoleillés
Tu les espères
éveillés.
Marrakech, le 9 Avril 2020
L’article Meriem Hadj Hamou: «impressions d’un soir d’avril 2020» est apparu en premier sur ALBAYANE.
Auteur: M’hammed rahal
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