Al Bayane publie le livre de feu Abdel Aziz Belal, éd. SMER, 1980.

«Développement et facteurs non-économiques»

Si l’on doit considérer la transformation du secteur «traditionnel», le développement des industries de base, et «l’accumulation de capital intellectuel» et leurs interactions, comme des facteurs décisifs du développement, on en déduit que le sous-investissement qui a marqué ces différents domaines pendant la période coloniale, a entraîné des conséquences fondamentales du point de vue de l’orientation de la croissance et sa déformation.

La dépossession brutale des collectivités rurales au profit de la colonisation terrienne et de ses alliés locaux, le refoulement des paysans autochtones sur les terres les moins fertiles, ont déclenché une crise d’envergure de la vieille société agraire. Les faibles crédits publics alloués à la « modernisation » de l’agriculture autochtone, dans leur montant et dans les conceptions qui présidèrent à leur utilisation, ne pouvaient entraîner les transformations nécessaires, ni même simplement enrayer la paupérisation des masses rurales. Vers la fin de la période coloniale sur 2,5 millions de familles paysannes autochtones au Maghreb, il y avait 1,5 million (soit 60 %) des foyers pauvres, dont les revenus annuels moyens étaient de l’ordre de 70.000 anciens francs :

– environ 1/2 million de ces familles travaillaient les 4,4 millions d’ha de la colonisation ;

– 1 million de familles étaient constituées d’ouvriers agricoles, fermiers ou métayers, travaillant sur des terres appartenant à des autochtones, ou de petits exploitants (moins de 3 ha dans le domaine méditerranéen, et 10 ha dans le domaine des steppes) ; l’ensemble de ces petites exploitations ne couvrait d’ailleurs que 900.000 ha (6 % des terres appartenant à des autochtones).

– 30 % environ des paysans autochtones appartenaient aux couches moyennes (3 à 10 ha dans le domaine méditerranéen et de 10 à 50 ha dans les steppes) et exploitaient au total un peu plus de 6 millions d’ha (41 % des terres possédées par. les autochtones), qui leur assuraient un revenu annuel moyen par famille de 200.000 anciens francs.

– Enfin les couches les plus riches (non compris les colons) représentaient 7 % des foyers et disposaient de 53 % des terres qui appartenaient à des autochtones (7.700.000 ha), avec un revenu annuel moyen de l’ordre de 700.000 anciens francs (valeur 1955). A cause de l’ancienneté de la colonisation agraire en Algérie, la dislocation et la paupérisation de sa vieille société rurale ont été plus prononcées que dans les deux autres pays du Maghreb. Mais partout, les facteurs de stagnation et de sous-emploi sont demeurés les plus forts, aggravés par les faiblesses de la croissance industrielle.

L’absence d’homogénéité et le caractère étroit, et dans une certaine mesure spéculatif de la croissance industrielle du Maghreb colonial, se manifestait en particulier par la carence de l’investissement au niveau des industries de base, qui eussent pu jouer un rôle de « ‘pôles de croissance ».

A tous ces déséquilibres qui se sont cristallisés dans la structure matérielle de l’économie, il faut joindre les effets de la faiblesse de « l’investissement culturel » qui se traduisaient notamment par une très faible diffusion, au niveau local. Des progrès enregistrés par les secteurs d’investissement privilégié, et par le recours massif à l’importation  continue, en provenance de la métropole, des hommes capables de faire fonctionner l’appareil administratif et économique.

Ceci, sans parler des aspects socio-culturels du problème, étant donné que l’enseignement était dispensé en langue française et non dans la langue du pays, et que la formation culturelle générale faisait très peu de place à la connaissance du patrimoine culturel national. Une rupture aussi brutale a été bien souvent un handicap à l’efficacité de la formation scolaire, entraînant dans de nombreux cas un processus de « dépersonnalisation » culturelle qui, en Algérie notamment, avait pris des proportions dramatiques.

Conséquences de l’intégration à l’économie métropolitaine

L’orientation de l’investissement de capitaux publics et privés en provenance de la Métropole, qui a donné le « départ » à une certaine croissance de type capitaliste, dans un environnement antérieurement précapitaliste était conditionnée – pour l’essentiel – par les besoins et les plans du « centre » (Métropole), par les décisions des grandes unités composant le centre.

L’intégration des économies maghrébines à la croissance du centre s’est réalisée sur le triple plan du commerce extérieur, des flux financiers et de la monnaie.

Le cadre préférentiel des échanges contribuait à orienter la structure de ces économies vers les productions primaires. Leur monétarisation s’est développée, mais sa progression était freinée par le développement des importations qui jouait comme une « fuite ». La commercialisation de l’agriculture était puissamment stimulée par les débouchées offerts par la Métropole ; elle orientait la transformation de l’agriculture dans un sens capitaliste, mais cette transformation demeurait limitée à la colonisation agraire étrangère et à une mince couche de propriétaires fonciers autochtones.

Les bénéfices de cette commercialisation n’étaient pas diffusés dans l’ensemble du secteur agricole, qui subissait de plus en plus le poids de la concentration agraire, du sous-emploi, de la dislocation des formes communautaires anciennes qui garantissaient une certaine entraide entre les membres du groupe familial ou tribal et l’attirance de l’émigration vers les villes ou vers la Métropole (surtout dans le cas de l’Algérie).

L’importation massive de produits manufacturés, en ruinant l’artisanat, aggravait le chômage et le sous-emploi, notamment le gonflement d’un  tertiaire ‘’inférieur » (petits commerces, petits métiers en grande de  partie improductifs, marchands ambulants, cireurs, etc.). Cette situation engendrait un affaiblissement du niveau des salaires, donc permettait une élévation du taux de rentabilité de l’investissement privé. Mais les débouchés offerts par l’industrie métropolitaine encourageaient

Spécialement l’exploitation des productions primaires dont elle avait besoin. Ainsi s’instauraient au Maghreb les premiers chaînons d’une « intégration verticale » au profit des entreprises métropolitaines, qui assuraient les chaînons successifs de la transformation industrielle.

La croissance coloniale en symbiose avec celle de la Métropole était favorisée par I ’intégration des économies maghrébines à la zone franc.

Le satellitisme, à son tour, était renforcé par l’orientation des investissements coloniaux. La non modernisation de l’économie « traditionnelle », l’absence d’industries de base, la faiblesse de l’investissement  » culturel  » se traduisaient par la persistance de marchés intérieurs anticapitalistes au niveau régional, l’implantation d’industries mal reliées entre elles et à la demande intérieure, la dépendance à l’égard de marchés extérieurs fortement concentrés, le recours à l’importation massive de personnel qualifié fourni par la Métropole.

Tant que durait la dépendance politique, ce satellitisme des économies maghrébines, qu’elle avait permis d’instaurer et de consolider et qui était le « point de départ » de la mise en valeur coloniale se retrouvera au « point d’arrivée » – au moment de l’indépendance politique – renforcé par l’orientation même qu’il avait imprimée à la croissance et à l’investissement durant la colonisation.

Changements dans la structure de la société

Le bouleversement des structures économiques et des modes de production précoloniaux s’est également traduit par un profond changement de la structure de la société. Plus tardif dans le cas du Maroc, colonisé seulement à partir de 1912, ce changement a dans tout le Maghreb, profondément modifié la physionomie de la société.

La différenciation en classes sociales va s’accentuer, notamment avec l’apparition d’un prolétariat ouvrier, urbain et rural, le développement de la propriété privée dans les villes et les campagnes, la semi-prolétarisation des couches les plus pauvres de la paysannerie, la naissance de certaines couches d’employés et de petits fonctionnaires des secteurs modernes et de l’administration, une exception relative des couches bourgeoises.

Toutefois, le développement des couches moyennes et supérieures de la société indigène était contenu dans des limites très étroites par la colonisation. Car celle-ci non seulement contrôlait l’essentiel des activités de type capitaliste dans l’agriculture, l’industrie, les mines, le commerce, les banques etc. mais par l’importance de son peuplement au Maghreb, elle occupait la presque totalité des postes techniques et administratifs de niveau supérieur et moyen, bloquant l’accession à ces postes des couches indigènes petites-bourgeoises.

Au Maroc, les grands propriétaires fonciers, issus en partie de l’ancienne aristocratie makhzénienne et tribale qui avait accaparé de nombreuses terres à la faveur de la colonisation, jouèrent pour la plupart le jeu du pouvoir colonial, en lui fournissant un encadrement auxiliaire de type « traditionnel », destiné à contrôler la paysannerie et à la maintenir dans une attitude de soumission. Par contre la bourgeoisie des villes, issue en particulier de la bourgeoisie marchande de Fès et la petite bourgeoisie (artisans, employés, enseignants etc. …), après avoir revendiqué des « réformes » dans le cadre du Protectorat, réclameront l’indépendance à la fin de la seconde guerre mondiale, ayant acquis la conviction que le système colonial ne leur laissait aucune possibilité de promotion et d’extension de leurs intérêts.

En Algérie, la bourgeoisie autochtone dans ses couches supérieures et moyennes était beaucoup plus faible qu’au Maroc, et, de plus, largement inhibée par la colonisation. Aussi, après maintes péripéties, ce furent les couches les plus pauvres de la petite bourgeoisie algérienne, et les plus proches des masses rurales, qui prirent la tête de la lutte pour l’indépendance ; ce qui devait donner une allure plus radicale au mouvement nationaliste algérien.

En Tunisie, la situation des couches bourgeoises était intermédiaire entre celle du Maroc et de l’Algérie. Mais progressivement, le mouvement national sera pris en mains par la petite bourgeoisie moderniste, fortement marquée par sa formation occidentale et ses buts d’édification d’un Etat de type moderne, avec autant que possible l’assistance du monde occidental qu’elle escomptait.

Ces diverses particularités de l’évolution interne de chacun des trois pays ont exercé leur influence sur les buts et l’idéologie du mouvement national qui se développera, surtout après la deuxième guerre mondiale, dans les trois pays. A chaque étape de croissance du mouvement national dans l’un des trois pays, répondra un développement de la revendication nationale et de la lutte dans les deux autres.

Les années-charnières d’accélération de la prise de conscience et du combat national seront les années 1951-1954.

Ce combat sera mené, en Algérie et au Maroc, non seulement sous le drapeau de la revendication d’indépendance, mais aussi, jusqu’à un certain point, au nom de la préservation des valeurs islamiques menacées par le colonialisme. En Tunisie cette liaison semble avoir été moins fortement appuyée.

Enfin, tout au long de cette lutte pour l’indépendance, les mouvements nationalistes des trois pays se garderont de préciser le contenu économique et social de leur programme de reconquête de la souveraineté nationale3. Seul le F.L.N. algérien, vers la fin de la guerre d’Algérie, posera les grandes lignes d’un programme, après un dur affrontement de tendances (charte de Tripoli).

Demain : CHAPITRE IV

Les classes sociales et le problème du développement national


3 Cette remarque n’est pas valable pour les partis communistes des trois

Auteur: M’hammed rahal
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