Des écrivains à l’heure du Covid-19

Je me souviens d’une nuit onirique qu’aurait pu écrire Joe Brainard. Il y a dix-huit mois, j’ai rêvé que j’étais dans un monde étrange, digne des plus belles œuvres surréalistes : rues quasi désertes, couleurs blafardes, rats morts au milieu des chaussées, hommes et femmes en djellaba Gucci en tandem pédalant dans le vide, zigzaguant entre les ombres de mon corps amaigri, taxis vides à la recherche de clients disparates.

Enfants des rues devenus fantômes
des rues, bâtiments inachevés, ouvriers chômés et crevés, comme si le monde
était pris en otage par des nuages toxiques qui nous rendaient tous fous,
repères effacés. Je me souviens qu’à l’époque, j’avais interprété ce rêve comme
une métaphore du monde, de mon rapport au monde. Je n’avais pas compris qu’il
s’agissait d’un rêve prémonitoire, je sais désormais qu’il s’agit des deux.

Si Jean Genet était l’écrivain du
confinement, j’ai compris depuis quelques jours que je ne serai jamais un écrivain en prison. Comment écrire, le
cerveau enfermé, les neurones cautérisés, bousillés par cette envie de faire
rire les murs, d’éplucher l’humain, la mâchoire crispée, les nerfs enflammés,
comment écrire cette période sans recul alors qu’on s’est soi-même enfermés
pour éviter le pire, un pire invisible, un pire dont on ne voit que des
chiffres, des chiffres estimés qui ont pour seule fonction d’effrayer ? La mer
n’est pas très loin, trop loin pour l’entendre certes, la mer me manque, je
regrette de n’avoir pas de fenêtre, aussi petite soit-elle, de vue sur ses
vagues solides.

Ma cour intérieure aux murs
décrépis ressemble à celle d’une prison protégée par des barbelés pour me
défendre d’un ennemi qu’on dit maléfique mais dont on ne sait rien. Les oiseaux
me charrient, s’envolent, se libèrent en ricanant. Un voisin, bon père de
famille, l’air désolé, m’apporte spontanément du couscous ou des crêpes, tel un
gardien de prison qui me sait innocent.

Nous sommes tous en prison, lui
aussi, et tous innocents. J’aurais pu rentrer dans ma ville natale avant le
confinement total, j’aurais pu tomber amoureux quelques secondes avant de voir
la porte se refermer sur mes rêves, j’aurais pu penser que c’était une
opportunité pour faire le point sur ma vie, faire un bilan, j’aurais pu penser
que c’était le moment idéal pour terminer ce nouveau roman qui n’accouche plus
de rien, même plus d’une souris verte. J’observe le manège des opportunistes en
tous genres, des guérisseurs de cœurs invalides, des gourous inconsolés, des
bienfaiteurs non validés.

Non, ce n’est pas la guerre.
J’observe sur l’écran plat les hommes politiques de tous les pays, dans toutes
les langues, amnésiques, des girouettes rouillées, des perroquets qui bégaient,
ils préparent déjà un pseudo futur : le leur. Depuis deux semaines, en
confinement-solo, mon corps ne marche plus, il obtempère, se sauve, s’écrase,
s’oublie ; ma tête engourdie me joue des vilains tours, des tours de
passe-passe, des tours de magie, des tours du monde des villes visitées, des
mains touchées, des bouches embrassées, des odeurs volatilisées, des promesses
non tenues, ma mémoire va chercher en moi des lumineux moments oubliés, de
Lisbonne à Porto Alegre, de Montréal à Ouarzazate, des sourires abandonnés, les
plus belles histoires d’amour sont mortes. Une saudade qui m’étrangle.

Constater que j’avais déjà fait
ma route dans une merveilleuse quiétude, éblouissante mais désespérante. Après
plusieurs jours dans un silence monastique, c’est la musique qui va
progressivement m’emporter ailleurs, pas la soupe de notes et de voix sans âme
qui assomme, non la musique qui donne des coups de poing des meilleurs boxeurs,
coups qui bousculent puis qui réveillent. La vraie angoisse a été : et si nous
restions enfermés des mois, des années ? Si tout cela n’était que le début de
la société du confinement?

Je me réveille de ce cauchemar,
le dragon en moi, la terre et le feu sur la peau rosée, écaillée, je retrouve mes mots hardis, le désir, la
curiosité, la hardiesse, la fougue, la rencontre de l’autre, cet autre qui est
nous, je bâille d’un bonheur, j’écarte les bras, je retrouve en moi la force du
voyageur, la fougue de l’amoureux, ne plus avoir peur de donner un baiser, je
revois ma bataille nocturne et ma victoire contre la lâcheté, le ciel est bleu,
ma cour intérieure est colorée et parfumée, je m’inscris dans un temps nouveau.

J’efface des murs blancs mes
graffitis carcéraux, les traits parallèles qui comptaient les jours passés,
j’efface aussi le bateau, l’avion, l’enfant qui s’envole.

Premier jour de libération, les
rues sont bondées de gens heureux, ils chantent et pleurent d’une joie non
feinte, l’animal a été vaincu. Plus
rien ne les arrêtera, plus aucune peur ne les empêchera d’être vivants. Je
retrouve la mer, je plonge dans l’océan comme on renaît, je nage vers d’autres
horizons, toujours au bord de l’ennui, ne jamais tomber dans le précipice d’une
vie sans passion. Le miracle tente d’écarter la réalité du rêve sans plus trop
savoir qui est qui.

Patrick Lowie est l’auteur d’une
vingtaine de livres publiés dans de nombreux pays, il est également l’auteur de
portraits oniriques qu’il publie régulièrement sur le site http://www.next-f9.com
. Il est également responsable éditorial aux éditions ONZE de Casablanca.

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Auteur: M’hammed rahal
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