Sous les voûtes magnifiquement ouvragées de l’école Shems’y, dans le cœur battant de la médina de Fès, s’est tenue dimanche 19 octobre une table ronde de haut niveau dans le cadre du 17ᵉ Festival de Fès de la culture soufie et des sagesses du monde.

A Fès, tables rondes et concerts de musique soufie confirment cette énergie créative qu’a instauré le festival de Fès de la culture soufie et des sagesses du monde (Ph. YSA)

Intitulée «La beauté comme pont entre visible et invisible: esthétique soufie et art sacré», cette rencontre a réuni un large panel d’intellectuels et de penseurs autour de l’anthropologue Faouzi Skali, fondateur et directeur du festival, dont le rayonnement international ne cesse de croître.
Parmi les intervenants de marque, Michael Barry, historien de l’art et spécialiste des cultures islamiques, a livré une intervention remarquée sur la place centrale du symbole dans la tradition soufie. Pour Barry, la beauté est une voie d’accès au mystère spirituel; elle n’est jamais simplement décorative, mais profondément signifiante. Il rappelle que dans le soufisme, le monde visible est un miroir du monde invisible, et l’art sacré, qu’il soit poésie, calligraphie, architecture ou musique, devient un langage codé pour décrypter ce qui nous dépasse. «Notre drame humain est le monde des symboles», a-t-il lancé, ajoutant avec force: «Les corps se spiritualisent, et les âmes se coralisent», évoquant ainsi le mouvement intérieur vers une conscience élargie.
Faouzi Skali a pour sa part remis en lumière le rôle du rêve dans la pensée spirituelle islamique, en s’appuyant sur la sourate de Youssef: «Cette sourate commence par un rêve. Tout le récit tourne autour de l’interprétation des signes, de la lecture des symboles. Il y a toujours cette tension entre visible et invisible, entre réalité tangible et intuition spirituelle.»
Pour Skali, l’expérience soufie, comme l’art sacré, vise à éveiller cette capacité humaine à voir au-delà de ce qui est montré, à concevoir autant qu’à voir.
D’autres intervenants comme la Comtesse Setsuko Klossowska de Rola, artiste peintre et sculptrice, les professeurs Mohamed Ghalmi et Mohamed Ghani, ou encore l’écrivaine et danseuse Katia Legeret, ont prolongé cette réflexion en évoquant la nécessité de «rendre le rêve réalité effective», ou encore d’explorer comment les valeurs spirituelles du soufisme peuvent irriguer des domaines comme l’économie ou l’environnement. Car interpréter un rêve, ont-ils souligné, c’est aussi décrypter une forme de rationalité cachée, une science du symbole qui permet de relier l’intuition mystique à l’organisation concrète du monde.
Les tables rondes de ce festival invitent cette année de nombreuses personnalités du monde académique, spirituel et artistique. Y figurent notamment Fattouma Benabdenbi Jirari, Ikram Bennani Rtal, Kaisse Benyahhia, Maurice Corcos, Edwin Courtney, Jean Patrick Fanga, Abdou Hafidi, Touria Ikbal, Jaafar Kansoussi, Nacer Khemir, Reem Laghrari, Othman Sqalli, Bertrand Vergely, et bien d’autres encore.
Un véritable forum interdisciplinaire qui transforme Fès, chaque automne, en une agora internationale de la pensée spirituelle, entre savoir, art et expérience intérieure. Le succès du festival, fondé par Faouzi Skali il y a près de deux décennies, ne se dément pas. Il attire désormais une large audience internationale, avec une forte participation d’étrangers venus spécialement pour cette célébration unique du soufisme vivant, de ses enseignements universels et de son ancrage dans la culture marocaine.

Interpréter un rêve

Interpréter un rêve, ont souligné plusieurs intervenants, c’est toujours exercer un art subtil: celui de déchiffrer le rationnel et l’irrationnel, le visible et l’invisible. Là réside sans doute la beauté même du soufisme, cet effort constant pour voir et concevoir, pour faire dialoguer le fini et l’infini. À travers l’architecture lumineuse de l’école Shems’y et les échanges habités de la matinée du 19 octobre 2025, l’équation existentielle semblait se dessiner. La certitude de l’invisible, l’évidence de la beauté, la conscience comme passage vers une spiritualisation du corps. Une évocation poétique de Layla et Majnoun, de la beauté de Layla et du regard de Qays, a rappelé que l’amour, dans sa dimension mystique, demeure la plus haute forme de connaissance.


Un pont entre l’humain et le divin

(Ph. YSA)

Au-delà des conférences, ce sont des instants d’élévation pour les participants. A ces derniers, Michael Barry a confié préférer «les interrogations orales aux devoirs écrits» pour ses étudiants, un plaidoyer pour la parole vivante, l’échange et la pensée incarnée. «L’intelligence artificielle, dit-il, tend à nous déposséder de notre capacité créative. Ces rencontres sont, au contraire, une célébration du souffle humain». Une célébration que traduit aussi en musique grâce à une programmation très recherchée. Les Qawwali d’Anwar Sabri Brothers d’Inde ont englouti leur rythme, dimanche à Bab El Makina, offrant un spectacle de haute voltige. Auparavant, les Hmadcha ont invité à un spectacle «Shifaa» (Guérison) à l’école Shems’y. Au final, cette deuxième journée du festival aura convié son public à un «traitement» parfait et une quête de sens selon la doctrine soufie.

Youness SAAD ALAMI

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Auteur: Youness SAAD ALAMI
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