Après 12 semaines de manifestations, la rue exige toujours le départ de tous les symboles du pouvoir. Dans les carrefours et les trottoirs d’Alger centre, les citoyens se côtoient pour ce 12e vendredi, drapeaux sur les épaules. Les tensions étaient vives par moments et de petites escarmouches en feu de paille et sans importance ont éclaté dans la matinée entre policiers, qui ont tenté une charge contre des manifestants refusant de baisser une grande banderole barrée du slogan ‘‘Tatnahaw Gaâ’’ et sur laquelle on pouvait voir les portraits des responsables ciblés par ce slogan anti-pouvoir. Mais dans l’ensemble, et à l’instar des rassemblements des vendredis passés, au calme du mouvement s’est ajoutée une sécurité totale. 

La police observait les actions des manifestants par un sourire ou un petit geste de la main. Cela dit, la situation était quelque peu tendue, surtout que pour les manifestants le maintien en place des têtes contestées est vécu comme une provocation de trop. «Nous avons rarement vu de telles scènes le ramadhan, le pays est plus soudé et solidaire que jamais, les enjeux de ce mouvement sont bien compris de tous, il s’agit de faire tomber le régime», indique Abdelkader Rebih, retraité de la fonction publique. «Les drapeaux ont éclipsé les classes sociales. Dans la ferveur du moment, la possibilité de construire un pays plus démocratique leur donne envie de rester mobilisés et vigilants. Les Algériens sont fiers de ce mouvement, ils ne lâcheront rien», conclut-il. C’est contre leur exclusion et leur marginalisation que les Algériens se sont soulevés, même si le cinquième mandat a été l’élément déclencheur et rassembleur du soulèvement, il serait réducteur de limiter les revendications aux conditions socioéconomiques dans lesquelles vivent les Algériens. Les manifestants veulent en découdre avec un régime qui les étouffait et opprimait, ils étaient animés par un désir de changement et de rupture avec un système en panne d’idées et de projets. 

Alger et plusieurs grandes villes du pays vivent dans une tension plus ou moins perceptible. La foule scandait «Mekench intikhabet ya l’issabet». 

Pour les Algériens, le départ de tous les responsables contestés est nécessaire, surtout qu’ils ont obtenu des pouvoirs par un tour de passe-passe constitutionnel. Ainsi, dans la foulée, des centaines de milliers de personnes sont descendues dans les rues dans un mouvement de liesse jusqu’alors jamais vu en Algérie en plein mois de ramadhan. 

Beaucoup de déception, mais  pas de découragement

Le mouvement de contestation reprend de plus belle et la population veut transformer ce mouvement en plate-forme à la transition politique. Les Algériens ont revendiqué, hier, le départ de tout le système, qui doit laisser la place à d’autres forces politiques saines. Le peuple considère que tant que les responsables contestés gardent la main sur les affaires politiques, aucun changement structurel ne sera jamais possible. Aussi, la mobilisation générale est intacte, des dizaines de milliers de personnes sont venues de wilayas limitrophes pour participer à ces manifestations. 

Au passage des longues processions et colonnes de manifestants, les habitants d’Alger centre assistent depuis leurs fenêtres en faisant des signes de soutien. Alors que le mouvement se poursuit, traînant la foule dans son sillage de protestation, les changements tant attendus tardent à venir, bien que les poursuites en justice d’anciens responsables et d’oligarques puissants pour répondre de faits de corruption sont unanimement saluées. 

Par contre, «le pouvoir ne pourra pas rester et l’usage de la force n’est plus possible contre les manifestants, il faut maintenant trouver une porte de sortie de cette crise», explique Madame Hadjira K., enseignante au lycée. Même si le départ de certains responsables et l’emprisonnement d’autres ont provoqué une joie et un enthousiasme réels. 

Les Algériens, qui ont eu le sentiment d’être devenus des acteurs à part entière d’une vie politique qui renaissait de ses cendres, sont déçus par l’attitude du pouvoir en place qui refuse d’admettre que cette révolution pacifique est venue rompre la morosité d’une vie politique qui s’était résumée, depuis longtemps, aux décisions prises par le chef du moment, ses relais et ses satellites et à quelques remaniements ministériels et autres fonctions exécutives, sans effet sur la vie des Algériens. Sous la pression de la rue, il ne serait plus question d’organiser une élection présidentielle. C’est la rupture absolue qui est prônée par ceux qui appellent à la dissolution de l’ancien système.  Dans l’absolu, les gens ne sont pas contre le principe de la tenue d’élections honnêtes, il n’en demeure pas moins qu’ils considèrent qu’en ce moment, la priorité est au changement et à la transition. Les gens pensent que les élections réalisées dans un contexte de protestation et un environnement d’incertitudes, de doutes et de restrictions à la liberté d’expression et d’information, ne sont pas les bienvenues. Ainsi, si les arrestations d’oligarques ont fait l’effet d’une soupape, la colère des Algériens reste plus profonde, surtout que les mesures prises jusqu’à présent n’ont pas changé grand-chose. 

« Ce que veulent les Algériens c’est changer tout le système politique, c’est tout l’enjeu de ce mouvement», indique Toufik Rabia, étudiant en sociologie. 

Au regard de la détermination citoyenne, il n’est pas dit que les choses vont être demain ce qu’elles sont aujourd’hui, en termes de sérénité, et le pouvoir ne pourra pas résister très longtemps, surtout que la foule souhaite un changement systémique, un nouveau pays, une nouvelle démocratie et une nouvelle justice avec moins de corruption et de conflits d’intérêts, moins de pouvoir laissé aux oligarques… et les nouvelles têtes politiques sont les seules à incarner ces espoirs, du moins pour le moment. 

Farid Bouyahia

Auteur: elmoudjahid
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