À mes enfants — « Pour vivre heureux, vivons cachés » : ce que le Coran dit, et ce qu’il ne dit pasÀ mes enfants — « Pour vivre heureux, vivons cachés » : ce que le Coran dit, et ce qu’il ne dit pas

Mes enfants,

Il y a une phrase que vous entendrez souvent, et qu’on vous donnera parfois comme une sagesse toute faite : « Pour vivre heureux, vivons cachés. »

On l’attribue d’ordinaire à La Fontaine ; elle est en réalité de Florian, dans une petite fable qui s’appelle Le Grillon. Un grillon, tapi dans l’herbe, envie un papillon couvert d’azur, de pourpre et d’or, qui parade au soleil. « Dame Nature, se dit-il, pour lui fit tout et pour moi rien. » Puis des enfants surviennent, courent après le papillon pour sa beauté même, et le déchirent. Alors le grillon change d’avis : il en coûte trop cher pour briller dans le monde ; qu’il fait bon aimer sa retraite obscure. Et il conclut par ce vers devenu proverbe.

Je veux vous parler franchement de cette phrase, parce qu’elle est à moitié vraie — et qu’une demi-vérité, quand on la prend pour une vérité entière, peut orienter toute une vie de travers. Disons-le d’abord nettement : ce vers n’est pas dans le Coran. Ce serait vous mentir que de vous le présenter comme une parole révélée.

Mais l’idée qu’il porte, elle, croise le Livre en deux points — et s’en écarte en un troisième, qui est le plus important.

Ce que le Coran approuve du grillon

Le premier point où le grillon a raison, c’est sur le bien que l’on fait. Là, lorsqu’il s’agit de l’aumône, le Coran ne se contente pas d’autoriser la discrétion : il dit qu’elle est meilleure.

إِن تُبْدُوا الصَّدَقَاتِ فَنِعِمَّا هِيَ ۖ وَإِن تُخْفُوهَا وَتُؤْتُوهَا الْفُقَرَاءَ فَهُوَ خَيْرٌ لَّكُمْ
« Si vous montrez vos aumônes, c’est bien ; mais si vous les cachez et les donnez aux pauvres, cela vaut mieux pour vous. » (Al-Baqara, 2:271)

Retenez la structure de ce verset, mes enfants : donner ouvertement n’est pas condamné, c’est même appelé « bien ». Mais cacher son don est appelé « meilleur ».

Pourquoi ? Le bien exposé peut parfois nourrir une seconde tentation : celle de vouloir être vu en train de faire le bien. Le bien caché protège davantage contre cette vanité. Le Prophète, paix sur lui, a compté parmi les sept que Dieu abritera de Son ombre « un homme qui fait une aumône et la dissimule au point que sa main gauche ignore ce qu’a donné sa main droite ». C’est un hadith, non un verset ; mais il dit la même chose : le vrai don n’a pas besoin de témoin.

Le second point, c’est la démarche, au sens propre : la manière de se tenir dans le monde. Le grillon voulait ne plus briller. Le Coran, lui, décrit ses serviteurs les plus proches ainsi :

وَعِبَادُ الرَّحْمَٰنِ الَّذِينَ يَمْشُونَ عَلَى الْأَرْضِ هَوْنًا
« Les serviteurs du Tout-Miséricordieux sont ceux qui marchent sur la terre avec douceur. » (Al-Furqan, 25:63)

Et à Luqman conseillant son fils — un père parlant à son enfant, exactement comme je vous parle — il est dit :

وَلَا تُصَعِّرْ خَدَّكَ لِلنَّاسِ وَلَا تَمْشِ فِي الْأَرْضِ مَرَحًا ۖ وَاقْصِدْ فِي مَشْيِكَ وَاغْضُضْ مِن صَوْتِكَ
« Ne détourne pas ton visage des gens par mépris, et ne marche pas sur la terre avec insolence. Sois mesuré dans ta marche, et baisse un peu ta voix. » (Luqman, 31:18-19)

Baisse un peu ta voix. Voilà une consigne que le grillon n’aurait pas reniée. Il y a une part de lui qui est juste : le bruit qu’on fait autour de soi n’est presque jamais à la mesure du bien qu’on vaut.

Et il y a même ceci, qui rejoint sa fable de plus près encore. Le grillon souffrait d’envier l’éclat du papillon. Le Coran met en garde contre précisément cette blessure :

وَلَا تَمُدَّنَّ عَيْنَيْكَ إِلَىٰ مَا مَتَّعْنَا بِهِ أَزْوَاجًا مِّنْهُمْ زَهْرَةَ الْحَيَاةِ الدُّنْيَا لِنَفْتِنَهُمْ فِيهِ ۚ وَرِزْقُ رَبِّكَ خَيْرٌ وَأَبْقَىٰ
« Ne tends pas tes regards vers ce dont Nous avons donné jouissance à certains — l’éclat de la vie d’ici-bas — pour les éprouver par là. Et la subsistance de ton Seigneur est meilleure et plus durable. » (Ta-Ha, 20:131)

« L’éclat de la vie d’ici-bas » : zahrat al-hayât ad-dunyâ, littéralement la fleur de ce monde. Le papillon aux ailes d’or, précisément. Le grillon avait raison de cesser de l’envier. Là où il s’est trompé, c’est sur la leçon qu’il en a tirée.

Là où le grillon a tort

Car de « ne pas envier l’éclat des autres », le grillon conclut : « fuyons le monde, terrons-nous ». Et c’est ici que le Coran cesse de le suivre.

Cacher son bien, oui. Se cacher, soi, de son devoir — jamais. Écoutez la différence, elle est tranchante :

إِنَّ الَّذِينَ يَكْتُمُونَ مَا أَنزَلْنَا مِنَ الْبَيِّنَاتِ وَالْهُدَىٰ … أُولَٰئِكَ يَلْعَنُهُمُ اللَّهُ
« Ceux qui cachent ce que Nous avons révélé de preuves claires et de guidance… ceux-là, Dieu les maudit. » (Al-Baqara, 2:159)

Voyez le partage : on vous demande de cacher l’aumône, et il est reproché ici de dissimuler ce qui a été révélé de preuves et de guidance. J’y vois pour vous une ligne de conduite : ce qui relève de votre mérite, n’éprouvez pas le besoin de l’exhiber ; ce qui relève d’une vérité ou d’un savoir que vous devez transmettre, ne le cachez pas.

Le Coran ne propose donc pas comme idéal une existence entièrement retirée des autres. Il donne aussi à la communauté une responsabilité de témoignage :

وَكَذَٰلِكَ جَعَلْنَاكُمْ أُمَّةً وَسَطًا لِّتَكُونُوا شُهَدَاءَ عَلَى النَّاسِ
« Ainsi avons-Nous fait de vous une communauté du juste milieu, pour que vous soyez témoins parmi les gens. » (Al-Baqara, 2:143)

Cette responsabilité suppose au moins une chose : ne pas confondre humilité et effacement de toute présence dans le monde.

Ce que je voudrais que vous en gardiez

Alors voici, mes enfants, comment je démêlerais pour vous ce joli vers qui a séduit tant de monde.

Le bonheur qui se cache, celui que le Coran bénit, n’est pas la peur qui fuit. C’est la paix d’un cœur délivré du besoin d’être vu. Cachez ce que vous donnez ; que votre main gauche ignore votre main droite.

Baissez un peu la voix. Cessez de mesurer votre valeur à l’éclat du papillon. Jusque-là, le grillon a compris quelque chose d’essentiel.

Mais ne tirez jamais de là qu’il faut vous terrer. Le vain, laissez-le dans l’ombre ; l’utile, offrez-le. Le monde n’a pas besoin que vous cherchiez à briller ; il a besoin que vous soyez présents lorsqu’il faut l’être.

La formule que je vous laisse n’est donc pas tout à fait celle de Florian. Ce serait plutôt : cachez vos mérites, jamais votre présence.

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Auteur: Mohamed Tounsi
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