Pour Abdelghani Youmni, Economiste et spécialiste des politiques publiques, le Maroc fait face à un décalage structurel entre croissance et emploi. Malgré les progrès réalisés en matière d’infrastructures et d’industrialisation, le modèle tiré par l’investissement public montre aujourd’hui ses limites. Informalité, accès au financement et inadéquation entre formation et marché du travail freinent encore l’essor d’un secteur privé capable de prendre le relais.
Challenge : À la lumière du Rapport sur la croissance et l’emploi au Maroc et du Diagnostic du secteur privé publiés récemment par le Groupe de la Banque mondiale, comment interprétez-vous ce constat d’un modèle de croissance arrivé à un tournant, où l’investissement public a atteint ses limites sans que le relais du privé ne soit encore pleinement assuré ?
Abdelghani Youmni : Le Rapport sur la croissance et l’emploi au Maroc propose une lecture renouvelée de l’économie nationale en s’appuyant, pour la première fois, sur une base de données approfondie du secteur privé issue de l’Observatoire marocain de la très petite, petite et moyenne entreprise, enrichie par les données de la Direction générale des impôts et une évaluation de la réglementation des marchés de produits selon la méthodologie de l’OCDE.
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Dans la lignée des travaux de Robert Solow, qui met en évidence le rôle central du travail et de la productivité dans la croissance, et de Joseph Stiglitz, qui rappelle que la croissance ne peut être durable sans création d’emplois, le rapport souligne un décalage structurel entre dynamique économique et emploi au Maroc.
Le Maroc a connu, au cours des dernières décennies, l’une des transformations économiques les plus soutenues de la région MENA, portée par une stabilité politique, une gestion macroéconomique rigoureuse et une diversification progressive de son économie. Les infrastructures se sont fortement développées, faisant du pays un pôle majeur d’investissement, de commerce et de logistique reliant l’Europe et l’Afrique. Des secteurs exportateurs à forte valeur ajoutée, notamment l’automobile et l’aéronautique, ont émergé et renforcé l’intégration dans les chaînes de valeur mondiales.
Cependant, ces progrès n’ont pas permis de résoudre la principale faiblesse structurelle de l’économie, à savoir sa capacité insuffisante à créer des emplois. Entre 2000 et 2024, le Maroc a généré, en moyenne, 215 000 emplois de moins par an que nécessaire pour stabiliser le taux d’emploi. Ce déficit s’est accentué avec les chocs récents, atteignant 370 000 emplois manquants par an sur la période allant de 2020 à 2024.
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Ce déséquilibre se reflète particulièrement sur le marché du travail. Le taux de chômage des jeunes demeure élevé, autour de 30 %, tandis que le taux d’activité des femmes reste faible, à moins de 20 %, bien en deçà des standards internationaux et de l’objectif de 45 % fixé par le Nouveau Modèle de Développement.
Au Maroc, du côté de la demande, le modèle de croissance fondé sur l’investissement public a soutenu l’expansion sans générer suffisamment de productivité, de dynamisme entrepreneurial ni d’emplois pour sortir du piège des revenus intermédiaires. En face, du côté de l’offre, une population différemment éduquée mais plus connectée, aux attentes croissantes, se heurte à une structure économique qui n’a pas suivi.
Challenge : Les rapports identifient quatre verrous majeurs – informalité, financement, poids des entreprises publiques et accès au foncier – comme freins structurels à l’investissement privé. Parmi ces contraintes, lesquelles vous paraissent les plus urgentes à lever et surtout les plus complexes à réformer dans le contexte marocain ?
A.Y : Parmi les quatre verrous identifiés, l’informalité et le financement apparaissent à la fois comme les plus urgents et les plus complexes à réformer, car ils sont au cœur du blocage du secteur privé et de la diffusion de la croissance.
L’informalité reste massive, avec 69,4 % de l’emploi en 2024, portée par une transition démographique rapide, un fort dividende jeunesse et une faible participation des femmes. Elle se traduit par un tissu productif fragmenté, dominé par des unités très petites, comptant en moyenne 1,2 personne, dont 85,5 % sont unipersonnelles, faiblement intégrées au formel, avec seulement 2,4 % des ventes dirigées vers ce dernier. Si elle joue un rôle d’amortisseur social, elle freine les gains de productivité et limite la diffusion de la valeur dans l’économie.
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Le financement constitue le second verrou critique. Malgré un crédit au secteur privé élevé, autour de 80 % du PIB, seules 22 % des entreprises ont accès à un prêt bancaire. Le crédit est fortement concentré, les grandes entreprises captant 59 % des financements pour seulement 1,3 % des contrats, tandis que les PME, pourtant centrales pour l’emploi, restent sous-financées.
Ces deux verrous sont étroitement liés et se renforcent mutuellement. L’informalité limite l’accès au financement, tandis que les contraintes de crédit freinent la formalisation et la croissance des entreprises. Leur levée est donc essentielle pour enclencher une croissance plus inclusive, tirée par un secteur privé dynamique.
Cependant, au-delà des réformes structurelles, des leviers concrets de création d’emplois existent. Le secteur de la mobilité urbaine en est un exemple. Dans des villes comme Casablanca, Marrakech, Rabat ou Tanger, de nombreux jeunes travaillent déjà via des applications de transport avec chauffeur, souvent de manière informelle. Formaliser ces activités offrirait une opportunité immédiate de création d’emplois, en permettant l’accès à des financements adaptés, notamment des crédits automobiles à taux préférentiels, accompagnés d’incitations fiscales. Par ailleurs, le déploiement massif de véhicules électriques dans ce segment pourrait accélérer la transition énergétique et réduire la dépendance aux énergies fossiles, contribuant ainsi à alléger la facture d’importation et à structurer un écosystème productif local.
Challenge : Le Maroc ambitionne de porter la contribution du secteur privé aux deux tiers de l’investissement total d’ici 2035. Cet objectif vous semble-t-il réaliste au regard des dynamiques actuelles du tissu productif et des capacités de financement, notamment pour les PME ?
A.Y : L’objectif de porter la contribution du secteur privé aux deux tiers de l’investissement total d’ici 2035 est ambitieux et suppose une transformation profonde du tissu productif. Le Maroc bénéficie encore d’un dividende démographique, mais cette fenêtre se referme, avec un recul de la population des 15-34 ans et une hausse attendue du ratio de dépendance après 2030, ce qui appelle une inflexion majeure des politiques publiques pour dépasser une logique de distribution de la richesse encore trop fondée sur la rente d’opportunités.
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Or, les dynamiques actuelles révèlent un décalage structurel. Les jeunes diplômés ne sont que marginalement plus insérés que les non-diplômés, tandis que 57 % des travailleurs peu qualifiés restent sous-qualifiés pour leur emploi. À l’inverse, la surqualification touche plus de 43 % des diplômés du supérieur, contre 34 % en 2019, et atteint 70,7 % dans la formation professionnelle supérieure. Cela confirme que la contrainte principale ne réside pas dans l’offre de capital humain, mais dans la nature de la demande de travail.
Dans la lignée des travaux de Gregory Mankiw, David Romer et David Weil, le capital humain constitue un déterminant central de la croissance, mais ses rendements dépendent de son adéquation avec le tissu productif. Autrement dit, l’accumulation de compétences ne produit de la croissance que si l’économie est en mesure de les absorber efficacement.
Ce diagnostic est renforcé par les analyses de Gita Gopinath et des économistes du développement, selon lesquelles les déséquilibres entre qualifications et structure de l’emploi traduisent davantage une mauvaise allocation des ressources qu’un déficit d’éducation.
Les expériences internationales illustrent ce point. Au Vietnam, le PIB a presque doublé en une décennie et la croissance a été tirée par une industrialisation rapide. En Corée du Sud, la transition vers un modèle fondé sur l’innovation et les industries à forte valeur ajoutée a permis d’aligner capital humain et création d’emplois.
Challenge : Les quatre filières prioritaires identifiées — solaire décentralisé, textile bas carbone, argan transformé et aquaculture — sont présentées comme des “laboratoires” de transformation. Peuvent-elles réellement enclencher un changement d’échelle de l’investissement privé ou risquent-elles de rester des niches sans effet d’entraînement massif ?
A.Y : Les quatre filières prioritaires identifiées – solaire décentralisé, textile bas carbone, argan transformé et aquaculture – sont présentées comme des « laboratoires » de transformation. Leur potentiel est réel, mais leur capacité à enclencher un changement d’échelle de l’investissement privé dépendra de leur intégration dans une stratégie industrielle cohérente et de la levée des verrous structurels.
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La Banque mondiale estime que ces filières pourraient générer environ 166 000 emplois à moyen terme et un potentiel économique de 7,4 milliards de dollars, soit un levier significatif mais encore limité à l’échelle de l’économie marocaine.
Parmi elles, le solaire constitue le levier le plus structurant. Il combine enjeux énergétiques, technologiques et sociaux, notamment à travers l’électrification rurale, l’irrigation et le développement de nouvelles mobilités. Son potentiel est estimé à 2,9 milliards de dollars, avec 43 500 emplois et une réduction cumulée de 56 millions de tonnes de CO₂ sur trente ans.
Le textile bas carbone, fortement intensif en main-d’œuvre, représente une opportunité majeure d’attraction d’investissements directs étrangers, en capitalisant sur la proximité géographique du Maroc avec l’Europe, ses avantages fiscaux et la flexibilité de son marché du travail, dans un contexte de relocalisation des chaînes de valeur.
La valorisation de l’argan constitue un enjeu d’industrialisation locale, mais son potentiel doit être relativisé. Aujourd’hui, 93 % des exportations restent sous forme brute, limitant la captation de valeur. Le développement de produits transformés pourrait générer environ 600 millions de dollars et 17 700 emplois. Cependant, le secteur reste très fragmenté, dominé par de petites coopératives, avec une faible industrialisation et des difficultés de standardisation et de traçabilité.
Enfin, l’aquaculture marine présente un potentiel estimé à 1,96 milliard de dollars et près de 75 000 emplois, mais son développement reste freiné par des contraintes administratives et des incertitudes liées au foncier marin.
Par ailleurs, d’autres secteurs comme le tourisme constituent déjà des moteurs puissants. Le Maroc est passé d’environ 10 millions de touristes en 2016 à plus de 19 millions en 2024. Dans le même temps, les recettes touristiques sont passées d’environ 60 milliards de dirhams en 2015 à plus de 130 milliards en 2025. Couplé à l’artisanat, ce secteur offre un potentiel considérable de création d’emplois et peut contribuer à élargir la base productive, à créer des milliers d’emplois et à faire du Maroc la Turquie ou l’Espagne du sud de la Méditerranée. Paradoxalement, la géopolitique mondiale instable et volatile, ainsi que les tensions régionales, jouent toutes en faveur du Royaume.
Auteur: Adama Sylla
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