Des écrivains à l’heure de Covid-19
A l’hiver 1933, les troupes coloniales encerclent le mont Saghro, prêtes à le prendre par tous les moyens. Un mois et demi de bombardements, soixante mille combattants, trois généraux, une quarantaine de Potez 25. En face se dressent les hommes et les femmes de la tribu d’Aït-Atta, armés de mokahlas et de foi patriotique.
Allongé sur son lit, Khalid regarde une version piratée de Bougafer 33, documentaire à la gloire de cette bataille des braves.
Pour son dîner solitaire, il a
d’abord envisagé de frire trois soles, de taille moyenne, achetées le matin à
la poissonnerie du coin. Mais la besogne lui paraît tout à coup hors
d’atteinte. En fin de compte, il opte pour un simple plat de frites, sans doute
sous l’influence d’un article lu plus tôt dans la journée. A en croire une
étude scientifique commanditée par le British Potato Council, manger des frites
dope le moral. Ça tombe bien, Narjiss et lui viennent de divorcer.
En haut Atlas, les résistants luttent
à corps perdu pour leurs terres, leur honneur. Khalid appuie sur la touche
Pause, prend une grosse poignée de frites congelées, jette les bâtonnets dans
l’huile bouillante, puis regagne son lit et poursuit le visionnage.
Sous ses dehors paisibles, la frite
est un grand sujet de discorde. Les historiens ne cessent de s’étriper sur son
origine, sa genèse.
La Meuse est gelée, en ce lointain
jour de l’année 1680. Les petits pêcheurs namurois pestent contre le vent
glacial, inconsolable de ne pouvoir croquer à midi leur menu fretin habituel.
Un des leurs, pourtant, prépare son bain de friture de tous les jours, comme si
de rien n’était. Mieux vaut allumer sa poêle que maudire le froid polaire. Pour
la première fois dans l’histoire de l’humanité, quelqu’un jette dans de la
graisse bouillante des patates patiemment pelées et découpées en morceaux.
Ceux-ci imitent, dit-on, les poissons chétifs et minuscules de la Meuse.
Il est bien connu que les Parisiens, de leur côté, revendiquent mordicus la paternité de la frite. Les bâtonnets dorés sont nés au bord de la Seine, au lendemain de la Révolution. Oui, bien sûr. Cela dit, si Khalid s’est rabattu sur la patate au détriment du poisson, cela ne signifie nullement qu’il se range du côté wallon. Dans cette affaire, son unique certitude est que l’inventeur de la frite, qu’il soit belge, français ou liechtensteinois, a eu infiniment plus de réussite que lui ce soir-là.
Tout à son documentaire épique, il a laissé lamentablement brûler les pommes de terre. Alors que ce cuisinier d’autrefois a fondé une tradition mondiale qui perdure jusqu’à nos jours, il n’est parvenu, lui, qu’à éviter de justesse un incendie. Avec désolation, il regarde le fond calciné de la poêle. Il agite ses deux mains, face à l’épaisse fumée qui a envahi les lieux. «C’est prouvé, affirme l’article, les frites, ça rend heureux ». Pour ne rien gâcher, la fenêtre coulissante de la cuisine est coincée depuis une semaine. « Je passerai demain», a répété inlassablement le menuisier aluminium, en réponse aux appels quotidiens de Khalid.
Les deux camps comptent leurs morts.
En dépit d’un blocus terrible, les montagnards négocient l’arrêt des
hostilités, armes à la main, dictant à l’occasion quelques exigences. Khalid
s’endort à côté de la télécommande, l’estomac à sec.
Samedi matin
Khalid erre un bon moment chez lui,
rue des Anglais.Il déambule sans but entre les pièces où
règne le calme. Tous les recoins sentent encore le roussi.
Par intermittence, il entend les
enfants des voisins s’agiter bruyamment dans la cour.
Il allume sa tablette. Au gré des
clics, un article sur le bonheur d’être seul s’affiche à l’écran. Il le
parcourt, sans conviction. Dans un encart au milieu de la page, des liens
l’incitent à « lire aussi » d’autres contenus. L’un d’eux fait
écho à une étude américaine sur les méfaits de l’isolement social
chronique : connexions neuronales perturbées, raréfaction du sommeil
profond, appauvrissement de la fonction immunitaire.
Vers midi, l’odeur d’un ragoût
familial mijoté dans l’immeuble parvint jusqu’à son nez.
Il sort, en refermant sa porte avec
calme.
Après avoir roulé quelques kilomètres
sur l’avenue Hassan II, il se retrouve aux abords du parvis nord de la nouvelle
gare ferroviaire de Rabat-Agdal. Attiré par l’allure engageante de la rampe
d’accès, il s’engouffre dans le parking souterrain. Un ascenseur le transporte
jusqu’au hall d’entrée.
L’édifice flambant neuf grouille de
monde. Les jeunes étudiantes lui semblent majoritaires, ce qui n’est peut-être
qu’une impression trompeuse, due à un biais affectif.
La brochure de l’ONCF, publiée au
lancement du nouvel édifice, met l’accent sur «une mutation
morpho-fonctionnelle et sociale, des services diversifiés à même de satisfaire
au mieux les attentes des voyageurs et des visiteurs». Qu’en est-il des
rôdeurs ?, se demande-t-il. Visiblement, cette dernière catégorie, dont il
se considère comme un digne représentant, a été passée sous silence.
La gare est l’œuvre de Youssef
Melehi, fils du célèbre peintre. Ce jeune architecte natif de Madrid s’était
illustré en réalisant la nouvelle gare ferroviaire de Marrakech, la gare LGV de
Tanger, mais aussi le nouveau service d’oncologie gynéco-mammaire de Rabat. On
peut y fouler des reproductions de cellules cancéreuses, vues au microscope.
Khalid arpente le dallage lustré,
traîne le long des devantures des franchises, prend plusieurs escaliers
roulants, montants et descendants.
Il passe devant une billetterie
automatique, s’arrête, attend son tour, achète un aller simple pour Kénitra, à
tout hasard.
Il prend place dans la salle
d’embarquement.
Au moment de s’installer dans la
locomotive, il vient en aide – un grand classique de la drague en train – à
deux étudiantes de l’ENCG, en plaçant sur le porte-bagages, non sans peine,
leurs lourdes valises, à l’évidence bourrées de polycopiés.
L’une d’elle avait les traits
vilains, l’autre était très jolie – le tandem fusionnel typique d’étudiantes de
première année. Cette dernière précision a toute son importance, car au fil des
semestres, la relation entre la miss égocentrique et le boudin jaloux finit
invariablement par tourner au vinaigre.
Le LGV s’arrête. Les deux étudiantes
et lui descendent. La nouvelle gare de Kénitra est tout aussi imposante. «Son
pont habité, précise la brochure, profite de son rôle de jonction entre
la partie nord et la partie sud pour un drainage régulier des flux de
voyageurs/chalands».
Khalid traverse le pont habité. Il se
sent drainé. Merci, ONCF !
C’est une journée ensoleillée. Les
étudiantes montent dans une Ford Mondeo, la jolie devant. Elle embrasse
furtivement sur la bouche le conducteur, un cinquantenaire à l’allure
clinquante.
Dans le voisinage immédiat de la
gare, Khalid est happé par une gigantesque tente, celle de la 3ème
édition du festival national des fruits rouges, organisée par Interproberries
Maroc.
L’évènement correspond parfaitement à
l’un des objectifs prônés par l’ONCF : «L’émergence d’un quartier
d’affaires autour de la gare pour accompagner l’essor socio-économique de la
province».
Khalid déambule entre fraises et
myrtilles, tourne plusieurs fois en rond avant de déboucher à proximité d’un
stand d’arachides. La jeune hôtesse d’accueil aperçue l’instant d’avant avait
disparu, seules sont étroitement assises là, sur une banquette en retrait, cinq
ou six bonnes femmes vêtues de djellabas, un badge autour du cou – probablement
toutes membres de la même coopérative.
Il se met à caresser les pots de
pâte, les sacs de cacahuètes en coque. L’une des dames s’avance. «Il y a deux
sortes de pots, de volume identique, explique-t-elle, l’un à 20 dirhams,
l’autre à 25».
En se remémorant cette scène lors du
trajet du retour, Khalid ne se souvient plus lequel des deux pots était plus
cher que l’autre, selon que les arachides étaient épluchées ou pas.
Car d’une part, le tégument des
cacahuètes est riche en antioxydants, d’autre part, une éplucheuse d’arachides
en fer-blanc made in China coûte entre 500 et 3000 dollars.
Autrement dit, le surcoût de 5
dirhams est-il dû à l’intérêt nutritionnel de ces fines pellicules rouges qui
entourent les graines ovoïdes, ou se justifie-t-il, plutôt, par l’effort d’épluchage
de ces mêmes pellicules?
Quant à comprendre ce que fabriquait
cette oléagineuse parmi les fruits rouges… De par son activité chez les
douanes, il s’était fait à ce type d’abus de langage. Prenez l’ASPRAM. On peut
être l’interprofessionnelle vitivinicole la plus représentative et s’appeler,
sobrement, Association des producteurs du raisin ! Du vin produit
au Maroc, vous rigolez!
Bercé par le mouvement monotone du
train, il pense à Khadija, l’hôtesse d’accueil.A son troisième passage devant
le stand, elle avait fini par réapparaître.Il lui avait discrètement remis sa
carte de visite.
Ce midi, en sortant de chez lui, il
avait glissé dans son portefeuille une bonne douzaine de cartes. A présent, il
n’en reste plus que deux ou trois. A ce rythme, sa dotation va bientôt
s’épuiser. Il pense déjà à la réaction de sa collègue du service de la
communication, lorsqu’il voudra redemander un paquet de cent.
Mais mon cher monsieur, on vient de
vous fabriquer un paquet de cents!
Oui, je sais bien, mais
que voulez-vous, madame, nous n’arrêtons pas ces derniers temps de recevoir des
délégations étrangères ! Et les Africains, madame, les Africains, ils
viennent toujours en force, vous le savez aussi bien que moi ! Vous-mêmes
à lacom, vous ne faites plus que ça, publier des communiqués de presse à la
gloire de l’Afrique !
Mais tout de même…
Ecoutez-moi bien, la
politique africaine du Maroc, ce n’est pas moi qui la décrète, c’est notre roi
qui a décidé un beau jour que nous devrions regagner l’Union Africaine.
Souvenez-vous de ses paroles du 31 janvier 2017, souvenez-vous du discours
historique d’Addis-Abeba ! : « Il est beau, le jour où l’on
rentre chez soi, après une trop longue absence ! Il est beau, le jour où l’on
porte son cœur vers le foyer aimé ! L’Afrique est Mon Continent, et Ma
maison. »
A ces mots royaux Khalid
n’ajouterait rien, un bref silence se ferait, puis la collègue céderait.
D’accord, monsieur
Khalid. Vous aurez votre paquet de cent.
Je vous remercie ! A bientôt!
Titulaire d’un diplôme de
technicienne spécialisée en comptabilité, Khadija était également
membre de la coopérative, l’accueil n’était qu’une parmi nombre de ses
tâches.
La comptabilité n’est pas
un métier facile. Il imaginait bien Khadija se gratter la tête en tentant de
comptabiliser l’éplucheuse chinoise selon le nouveau plan spécifique aux
coopératives. S’agissant d’un outillage, il faut savoir déterminer les bons
comptes d’immobilisation à débiter, le bon compte de fourniture à créditer, il
faut savoir amortir l’éplucheuse à la clôture de l’exercice, il est impératif
de ne pas omettre les frais accessoires, qu’ils soient supportés au titre de
l’achat ou de la mise en service, etc. C’est à se demanders’il ne vaut pas
mieux éplucher les cacahuètes à la main…
Le train est à présent
bien loin de Kénitra. Khalid interroge le moteur de recherche pour en apprendre
davantage sur Souk Arbaa El Gharb, ville perdue où se trouve la coopérative
d’arachides. En tête des résultats, il obtient les liens suivants : «Le
fils d’un responsable communal arrêté pour un meurtre vieux de 14 ans», «Violents
affrontements entre policiers et trafiquants de drogue», «Des écoutes font
tomber les braqueurs d’un homme d’affaires». Dans ce dernier article, il lit :
«Trois individus appartenant à une bande de voleurs opèrent la nuit, cagoulés
et munis d’armes blanches».
Le train entre dans la
gare de Rabat-Agdal. Khalid se met à imaginer sa carte professionnelle circuler
entre de mauvaises mains. Il quitte le navigateur de son smartphone.
Un peu plus tard, il est
de retour rue des Anglais. La nuit de samedi s’annonce longue, dépeuplée. Il
est beau de rentrer chez soi! Khalid est prêt à penser le juste contraire,
seule la crainte de contredire le monarque l’en empêche.
L’article Abdelhadi Saïd : Solitude est apparu en premier sur ALBAYANE.
Auteur: M’hammed rahal
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