Depuis jeudi dernier, la Sûreté nationale est dirigée par Abdelkader Kara Bouhadba, un policier de carrière. Rappelé de sa retraite forcée, il succède à Mustapha Lahbiri, qui s’est vu notifier publiquement la mise de fin de fonction.

Prévisible, cette décision était déjà dans l’air depuis plus d’un mois, en raison de ses relations assez tendues avec le ministre de l’Intérieur, Noureddine Bedoui, mais aussi avec la Présidence. Lahbiri avait été désigné à ce poste, en juin 2018, juste après le limogeage de Abdelghani Hamel.

Tout de suite, il avait obtenu le feu vert pour «assainir» les rangs de cette institution secouée par de graves crises, notamment après la marche inédite de protestation des policiers vers le siège de la Présidence à Alger, en octobre 2014, pour réclamer une amélioration des conditions socioprofessionnelles et le départ du premier responsable, Abdelghani Hamel, éclaboussé quatre ans après par l’affaire des 701 kg de cocaïnes saisis à Oran, l’été 2018. Il va procéder à plusieurs limogeages et mises à la retraite de nombreux cadres dirigeants, entre chefs de sûreté de wilaya et directeurs régionaux et centraux, ainsi que des contrôleurs de police soupçonnés d’avoir des liens de près ou de loin avec l’affaire Kamel Chikhi, principal accusé dans le scandale de la cocaïne.

Mais ses décisions ne plaisent pas. A tort ou à raison, elles suscitent des grincements de dents et surtout des contre-décisions. D’abord, l’annulation, au mois d’août dernier, de la mise de fin de fonction du directeur de la police des frontières, à peine quatre heures après sa signature. En début du mois d’octobre, Lahbiri valide un mouvement à la tête de 23 sûretés de wilaya. Des télégrammes ont été transmis aux concernés et l’information diffusée à travers l’ensemble des structures de la DGSN.

Mais, une contre-décision renvoie aux calendes grecques le mouvement et sans aucune explication. L’information est vite relayée par de nombreuses chaînes de télévision. Pour certains, c’est la rupture entre le ministre de l’Intérieur, Noureddine Bedoui, et Lahbiri. Pour d’autres, c’est plutôt avec le frère-conseiller du Président que le froid s’est installé. On lui reproche de «prendre des décisions unilatérales et d’opérer des changements massifs irréfléchis qui risquent de perturber l’organisation de cette institution». L’option de son départ de la tête de la Sûreté nationale est déjà dans l’air. Au mois d’octobre 2018, Lahbiri opère un mouvement touchant 5000 policiers, tous les grades n’ayant pas été promus depuis près de dix ans.

Tout a été ficelé par ses collaborateurs, et la cérémonie devait coïncider avec la célébration de la Journée de la police arabe. Des télégrammes sont envoyés aux inspections régionales et aux chefs de sûreté de wilaya leur demandant de préparer les cérémonies de remise de grades. Mais, quelques heures après, une décision d’annulation du mouvement tombe comme un couperet. Encore une fois, elle émane de la Présidence. C’est le choc pour de nombreux policiers qui attendaient ces promotions depuis des années.

Le colonel Lahbiri est cette fois-ci dans l’impasse. Isolé, il n’arrive même pas à exécuter la décision de faire sortir son prédécesseur, Abdelghani Hamel, de la résidence de la police, située à Hydra, à Alger, en dépit d’un ultimatum qui avait expiré le 16 décembre dernier. Se sentant désavoué et isolé, le DGSN réduit ses déplacements à son bureau et ses apparitions sont de plus e plus rares. Il finit par demander sa relève, refusée, nous dit-on, pour des raisons de «timing». Agé de 81 ans, Lahbiri est donc «appelé à d’autres fonctions», et c’est Abdelkader Kara Bouhadba, un des cadres les plus émérites de la Sûreté nationale qui est rappelé de sa retraite pour le remplacer.

Bouhadba, cet homme qui faisait parler de lui…

Un choix qui rassure et réconforte. Depuis 1992, c’est la première fois, que l’institution est confiée à un de ses enfants. Natif de Mascara et ayant vécu à Oran, ce diplômé en droit et en sciences juridiques a eu une longue carrière dans les rangs de la police qui aurait pu le mener à la tête de la DGSN, il y a bien longtemps.

Il a commencé sa carrière en tant que commissaire avant d’être nommé chef de brigade de la lutte contre le trafic illicite des stupéfiants à Oran, où il résidait, puis chef du service régional de lutte contre la drogue à Tlemcen. En 1992, il est désigné à la tête du service des relations extérieures de la Sûreté nationale, puis deux ans après il est nommé directeur de la police judiciaire, avant que la direction de la police des frontières ne lui soit confiée en 1995. Avec feu Ali Tounsi, fraîchement désigné en tant que DGSN, les relations ont été conflictuelles.

Venant d’horizons différents et n’appartenant pas aux mêmes générations, les deux hommes entretenaient des relations souvent conflictuelles. Elles ont atteint le seuil de l’intolérable vers 2001, une année seulement après qu’il eu été décoré de la médaille du Mérite par la police espagnole pour ses compétences en matière sécuritaire. Feu Ali Tounsi l’éloigne de la police judiciaire en lui confiant la direction de l’enseignement et des écoles, une sorte de voie de garage.

Il a failli être emporté par cette affaire de «complaisance» dans le concours d’accès à l’Ecole de Châteauneuf, à Alger, qui avait éclaboussé certains cadres de la police. Il traverse une dure épreuve jusqu’à l’arrivée, en 2010, de Abdelghani Hamel, à la tête de la police.

Après l’avoir approché, il lui confie, en 2012, l’une des plus importantes directions, celle de la police judiciaire. Quelque temps après, Bouhadba accède au grade de contrôleur de police, le plus élevé. A la tête du bureau central d’Interpol à Alger, il tisse un réseau relationnel qui va l’aider à se faire élire en qualité de délégué du Comité exécutif d’Interpol, la plus importante structure de cette organisation dont les membres sont les patrons de police des pays qu’ils représentent.

Ses apparitions publiques sont de plus en plus nombreuses et ses déclarations font à chaque fois la une de la presse nationale. Ses prestations sont félicitées par les plus hautes autorités, suscitant chez son patron, un grincement de dents. Soupçonné de «rouler» pour des parties «hostiles» qui le préparent pour lui succéder, Bouhadba est démis, en 2015, de ses fonctions en tant que directeur de la police judiciaire. Sans poste, il regagne encore une fois a voie de garage.

Moins d’une année après, il est admis à la retraite. Lorsque son nom a été cité comme éventuel successeur de Mustapha Lahbiri, personne n’y a cru. Très apprécié par une grande partie de ses collègues, sa nomination à la tête de la Sûreté nationale est ressentie par beaucoup comme une bouée de sauvetage. Ayant fait une longue carrière au sein de la police et surtout ayant accompagné de nombreuses promotions de jeunes policiers, il est à même de remettre sur les rails cette institution longtemps otage des luttes de clans et d’intérêt, de clivages régionaux et de favoritisme. La mission n’est pas du tout facile…

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Auteur: Hicham Chouadria
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