Entretien avec Abderrahim Bourkia, sociologue, consultant en déviance et contextes sociaux

S’adonner à des actes de violence serait, pour certains, une manifestation de domination et de virilité qui correspond à une logique d’auto-valorisation. Ce phénomène s’accentue davantage à la veille des célébrations religieuses notamment Ramdan. «Tramdine» est l’un des aspects de violence urbaine que nous avons tenté de décortiquer avec Abderrahim Bourkia. Dans cet entretien, le sociologue porte son regard sur les actes de déviance que connait notre société dans de telle circonstance et donne une lecture globale de ce phénomène. M.Bourkia qui est également consultant en déviance et contexte sociaux dresse par ailleurs des pistes de réflexion pour endiguer la violence urbaine sous toutes ses formes.

ALM : A la veille des célébrations religieuses, nous observons une montée de violence dans nos rues. Comment expliquez-vous cette tendance sur le plan sociologique ?

Abderrahim Bourkia : Je ne sais pas si on peut vraiment lier la montée des actes de violence dans les rues (vols à l’arraché, accrochage, agressions à l’égard des personnes physiques) aux célébrations religieuses. Il n’y a pas à mon avis un rapport quasi systématique. Il n’empêche que les célébrations religieuses et les quelques jours avant enregistrent un nombre considérable d’actes de vol. Cette délinquance d’appropriation des biens des autres découlerait de la frustration liée à l’absence d’opportunités légitimes d’ascension sociale et d’existence digne.

Comment expliquez-vous le phénomène de «tramdine» durant le mois sacré ?

Jeûner implique davantage le contrôle de ses pulsions négatives et l’encadrement de son égo pour se connecter avec le Tout-Puissant. Cependant, le lot des incivilités double voire triple en ce mois sacré. Il y a ce qu’on appelle «tramdine» où pour certains jeûner rime avec mauvaise humeur et grosse colère. Une bonne partie des Marocains est sur le qui-vive et impose une agressivité gratuite sans aucune raison, sous prétexte d’être privés de nourriture ou d’une bonne dose de nicotine alors qu’ils ne sont pas obligés de jeûner s’ils n’arrivent pas à en saisir le sens.

Quel est le revers de cette violence ?

Cette violence en dit long sur «nous», nos formes de sociabilité et de socialisation et nos manières de se comporter l’un vis-à-vis de l’autre. Elle met en épreuve l’homogénéité de notre société. Elle paraît de plus en plus prégnante dans notre quotidien. Le sentiment d’insécurité est à la mode, l’opinion publique et certains médias, surtout en ligne, l’accentuent.
Proposer une réflexion sur les récents actes de violence est certes une exigence. Mais la violence est un concept gigantesque qui force l’emploi d’une mixité pluridisciplinaire. Il faut croiser l’approche du sociologue, du psychologue, du juriste, du sécuritaire, du philosophe, de l’historien, de l’économiste et bien évidemment du politique afin de proposer une lecture des faits observables. Il y a d’une part une multiplicité de formes de violences, d’où la difficulté d’en mesurer l’ampleur faute de ressentis. La violence est différemment perçue selon les milieux sociaux et les univers culturels. Qu’elle soit sociale, économique ou politique, la violence au Maroc est au cœur des récits de la vie de tous les jours. L’avènement d’Internet et de son lot de réseaux sociaux n’a fait que donner davantage de visibilité aux actes de violence.
Dans vos contributions scientifiques vous avez accordé un intérêt particulier à la violence dans les stades. Pourquoi vous êtes- vous focalisé sur cet aspect ?
Quand je me suis présenté à l’école doctorale au Centre marocain des sciences sociales CM2S à la Faculté des lettres et sciences humaines à l’Université Hassan II, j’ai proposé un projet sur la violence urbaine sous trois formes : la radicalisation des jeunes, la délinquance juvénile et puis la violence dans stades. Mais il fallait faire un choix. J’ai opté pour le troisième aspect pour plusieurs raisons : la proximité avec le sujet en étant passionné de football ainsi que le fait d’être journaliste qui rédige des papiers sur des sujets aussi divers soient-ils sociaux, culturels ou sportifs. Cette nouvelle forme d’expression chez les jeunes au Maroc a plusieurs visages, de quoi noircir des pages et des pages. D’ailleurs, le côté festif et les actes démesurés des groupes de supporters et des ultras ne sont qu’un aspect d’un mouvement social qui renferme différentes facettes de notre jeunesse. Ce qui tourmente un nombre considérable de nos jeunes en proie à de vives inquiétudes, adoptant des valeurs d’une sous-culture aux antipodes du reste des composantes sociales.

Peut-on transposer la violence dans les stades à ce qui se passe de façon générale dans notre quotidien ?

Ce qu’on voit au stade n’est que le reflet de notre société. Il nous montre les maux qui la rongent. Ce sont des jeunes issus de notre société qui sont socialisés à ses formes d’expression. Ils amènent avec eux leur manière d’être au stade. C’est vrai qu’il y a deux types de violence au stade : un qui est inhérent aux activités des ultras et des supporters qui n’exclut pas l’usage de la violence et un autre qui s’invite au stade et profite de la présence des foules pour s’adonner à des actes de violence, au vol et aux rackets. Ces «malfrats» qui se retrouvent aux stades pour commettre des forfaits sont ceux qui s’adonnent aux mêmes actes ailleurs. On ne peut pas dire que toute personne qui porte les couleurs d’un club le jour des matchs est un supporter.

Quelles sont les principales conclusions tirées de vos enquêtes ?

Ces actes délibérés révèlent une déstructuration des liens sociaux en général parmi la jeunesse marocaine et expriment une partie des tensions de notre société. Certaines valeurs de la rue ont pris le dessus sur les valeurs traditionnelles que sont par exemple le respect mutuel et la notion de fraternité. Une culture de la violence tout d’abord symbolique est venue ébranler le bon sens et la moralité. Les valeurs habituellement véhiculées par la famille, l’école ou les institutions qui devraient jouer le rôle de la socialisation sont en perte de vitesse voire dépassées.

Comment peut-on atténuer cette violence sociale ?

Il serait préférable de combiner l’approche sécuritaire et une autre sociale sans oublier la prévention socioculturelle. Qui est plus que recommandable, voire capitale, pour endiguer cette violence autour des stades, laquelle n’est que le reflet des maux de notre société. Tout cela appelle à une démarche qui s’appuie davantage sur l’éducation, la responsabilisation, et surtout, l’accompagnement et l’encadrement des jeunes et moins jeunes et des supporters. D’où le rôle capital des agents de la socialisation, à savoir la famille, l’école, la maison de jeunes. Tout cela passe par une véritable politique vers et pour les jeunes. Mais il faut tout d’abord appliquer l’arsenal juridique qui tend à lutter contre la violence des stades ainsi que de revoir le rôle des acteurs/intervenants qui gèrent le spectacle footballistique car les problèmes de la gestion sont légion. Pour construire une société capable de faire face aux défis futurs, il faut investir dans les jeunes et les moins jeunes (6 à 15 ans) et leur garantir un accès gratuit au sport et à la culture, l’éducation et la santé bien sûr.

Auteur: Kawtar Tali
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