La wilaya de Béjaïa dispose de 65 hôtels, dont 26 balnéaires. Tous ont chiffré leurs pertes dans un rapport demandé, au même titre que pour les agences de voyages, par la direction du tourisme.

Les hôtels ont rouvert le 15 août après cinq longs mois de fermeture imposée par le confinement et à une encablure de la fin de l’été, qui d’habitude constitue une profitable haute saison.

La reprise a eu lieu avec l’arrivée des premiers clients et dans l’attente d’autres qui eux seuls pourront redonner espoir aux 65 hôteliers de la wilaya. Aux premiers jours de la réouverture, c’était encore le wait and see.

«Ça va se faire au cours de la semaine», espère Terki Reda, responsable du service achats à l’hôtel urbain Le Cristal, dans la ville de Béjaïa. «Nous nous sommes organisés sur les deux plans sanitaire et protocolaire et nous sommes prêts», nous dit-il.

Ce qui justifie l’optimisme de notre interlocuteur c’est la réouverture officielle de 34 plages par un arrêté du wali. L’autorisation de la baignade, qui a coïncidé le même jour avec la réouverture des cafés et restaurants, constitue le coup d’envoi, tardif, de ce qui reste de la saison estivale. Si les baigneurs étaient sur les plages bien avant l’autorisation du wali, les hôtels étaient, eux, tenus de rester fermés.

Maintenant qu’ils ont rouvert, «il n’y a aucune garantie que l’activité reprenne comme avant pour cette saison, mais avec la réouverture des plages, les réservations vont suivre. C’est une question de jours», estime Terki Réda, qui est convaincu qu’il y aura parmi les aoûtiens des personnes qui passeront par les hôtels.

«La demande va augmenter», ajoute-t-il. Mais comme la pandémie a chamboulé le calendrier de la rentrée sociale, qui a été repoussé jusqu’au début d’octobre, les hôteliers espèrent profiter un tant soit peu du prolongement d’un mois de la saison des congés  pour atténuer les retombées économiques de la crise.

Pendant le temps de la fermeture, Le Cristal, à l’instar de 23 autres hôtels dans la wilaya, est resté à la disposition des autorités dans le cadre du dispositif de lutte contre la pandémie de Covid-19.

Entre-temps, l’on a dû libérer une partie du personnel, mis en chômage technique. L’hôtel ne s’est réanimé qu’à l’occasion de l’accueil de 96 Algériens, parmi les 309 rapatriés de France, et qu’il a hébergés en juillet. Une bouffée d’oxygène ? «Nous avons surtout contribué à l’effort national dans la lutte contre la pandémie», nous répond Terki Réda.

Seuls les fidèles… !

L’hôtel Raya, à Tichy, qui a fermé le 17 mars dernier, une journée avant l’arrêté du wali, a lui aussi participé à cet effort en hébergeant, gratuitement comme tous les autres, une dizaine de médecins pendant quelques jours. Il a repris ses activités le 15 août en rappelant les deux tiers de son personnel qu’il a dû mettre en congé exceptionnel.

La reprise s’est faite avec la mise en œuvre du protocole sanitaire rigoureux, exigé par la direction du tourisme, avec notamment un taux d’occupation qui ne doit pas dépasser les 50%. Au premier jour de la réouverture, une cinquantaine d’estivants ont sonné à la réception du Raya.

«Ce sont surtout des fidèles de l’hôtel», nous dit Nadir Aroudj, le directeur. 50 arrivées par jour, pour de courts séjours, paraît un chiffre important pour un hôtel de 47 chambres, dont neuf suites, mais on n’en est pas encore à la moitié de la capacité d’accueil autorisée. A pareil période de l’été, le Raya affiche complet.

Pendant le mois d’août 2019, bien avant que le corona ne soit là, il y avait une moyenne de 130 clients/jour, assure son directeur. Cette année, et depuis la fermeture forcée de mars, le seul chiffre de fréquentation que l’hôtel a pu enregistrer a été celui des 34 Algériens rapatriés et qu’il a accueillis le 29 juillet dernier pendant une semaine.

Nadir Aroudj, qui est aussi le représentant de la Fédération nationale des hôteliers pour la wilaya de Béjaïa, ne nourrit pas de grand espoir de pouvoir récupérer le manque à gagner. «Ce n’est pas évident !» nous répond-il. Pourtant le Raya est implanté au cœur de Tichy, qui garde son aspect de ville estivale prisée.

Mais cette saison, la crise sanitaire a fait disparaître son côté grouillant et les milliers d’estivants qui l’encombrent. «Il n’y a pas le flux habituel. Les gens ont peur. Il faut ajouter à cela les fermetures des routes de ces jours-ci», constate Nadir Aroudj. Quatre axes routiers ont été, en effet, fermés au lendemain du début du déconfinement avec la réouverture des hôtels, restaurants, cafés et mosquées.

Pour le directeur du Raya, les conditions ne concourent pas encore pour une reprise effective. «Le 23 août, l’université va reprendre et après il y aura le bac. C’est encore flou», considère-t-il. Pour tenter d’intéresser plus de vacanciers, l’hôtel a adapté ses tarifs en les réduisant de 30%. «Nous avons une formule à 40 000 da pour cinq nuitées et six jours en occupation double», détaille notre interlocuteur.

La wilaya de Béjaïa dispose de 65 hôtels, dont 26 balnéaires. Tous ont chiffré leurs pertes dans un rapport demandé, au même titre que pour les agences de voyages, par la direction du tourisme. «Nous n’avons pas encore tous les rapports», nous déclare la directrice du tourisme. Le Club Alloui, qui se trouve sur la côte de Tichy, a estimé ses pertes à 32 millions de dinars pour près de cinq mois, entre le 18 mars et le 1er août.

Son voisin, l’hôtel Syphax, à 35 millions de dinars. Si l’on prend en considération ces estimations, les pertes des seuls 26 hôtels balnéaires avoisineraient les 800 millions de dinars (soit 80 milliards de centimes). Pour tout le parc hôtelier de la wilaya, il n’est pas risqué de penser que l’on n’est pas loin du double de ce chiffre. Une grosse perte que l’Etat ne prend pas en charge pour le moment. Y aura-t-il indemnisation, ou autre accompagnement ? A la direction du tourisme, on n’en sait rien.

Une reprise coûteuse

Le Club Alloui de 48 chambres, dont huit suites, et 30 bungalows, tourne au ralenti depuis la reprise du 15 août. Son manque à gagner vient de l’absence totale des émigrés qui d’habitude constituent le gros de sa clientèle. «Nous sommes à 50% de nos capacités, alors qu’à pareille période nous affichons complet», nous affirme Karim Alloui, le gérant.

Sans le service des cures thermales et des séances de physiothérapie que fournit son centre de remise en forme, l’hôtel perd un de ses précieux atouts. «Nous avons repris, nous dit Karim Alloui, avec un service minimum», sans aussi la piscine, la salle de conférences, l’espace fermé du restaurant et la moitié des lits.

C’est là une partie des exigences du protocole qui s’applique à tous les hôtels, sans compter la batterie de mesures barrières qui implique la mise en place des outils nécessaires. «Nous avons dépensé pour ce protocole !» précise Karim Alloui. «Nous avons acheté des distributeurs de savon, du gel hydroalcoolique, des thermomètres, des tenues spécifiques pour le personnel, des masques, et mis en place toute une signalétique», énumère-t-il. Si la fermeture a été coûteuse, la réouverture l’est aussi. Pour quel résultat ? Pour une reprise craintive.

«On peut dire que la saison est ratée, vu qu’il y a encore le couvre-feu et que la pandémie est toujours là. Rester fermé cinq mois durant, cela va forcément se répercuter sur l’avenir. Il faut deux à trois ans d’activités pour espérer récupérer ce manque à gagner», estime notre interlocuteur.

Tous les hôteliers espéraient rouvrir le 1er juin dernier, jour du lancement habituel de la saison estivale, avant de vite déchanter. Tout en libérant leur personnel, pour la plupart mis en chômage technique, et en s’acquittant de leurs charges fixes, ils continuent à être redevables de leurs charges sociales. Aucun effacement d’ardoise n’a été décidé par l’Etat, qui n’a consenti qu’à repousser les délais de paiement.

«Il faut que la tutelle négocie avec les banques pour rééchelonner les crédits», recommande Khoudir Aroudj, patron de l’hôtel Syphax. Son établissement doit rembourser à sa banque l’équivalent de 15 millions de dinars chaque trimestre, pour le crédit bancaire qui court pour quatre ans. Or, cela fait presque deux trimestres que les hôtels n’ont fait entrer aucun sou.

«La fermeture ? Un cauchemar !»

Les hôteliers tablent sur la seule clientèle fidèle, qui ne se fera pas prier pour adhérer à la politique des tarifs inhabituellement réduits en haute saison. Au Club Alloui, ce sera du moins 10% pour un séjour de plus d’une semaine. «On a réduit nos prix alors qu’on a dépensé plus que l’année passée», explique Karim Alloui, qui est partagé entre les deux sentiments contradictoires de l’inquiétude du présent et de l’optimisme nécessaire mais forcé.

Il espère voir arriver plus de clients à la faveur de l’éloignement de la date de la rentrée scolaire, mais il faudra compter aussi avec la météo qui a son mot à dire. «Pourvu qu’il fasse beau en septembre», souhaite-t-il, s’efforçant à «se montrer optimiste» après la dure période de fermeture. «La fermeture ? Un vrai cauchemar !» pour Khoudir Aroudj.

«Qui aurait imaginé que brusquement toutes nos activités cessent et que nos ressources soient remises en cause d’un coup !» réagit ce passionné de l’hôtellerie. Tous les hôtels n’ont gardé essentiellement que leur personnel de sécurité, le reste ayant été libéré. «Nous ne sommes même pas certains de pouvoir les récupérer», nous confie le patron du Syphax, dépité par l’état du tourisme national. Avec un taux d’occupation de 30%, la reprise timide ne lui fournit pas de quoi être enthousiaste, bien qu’il espère «faire le plein ce week-end» et «surtout que ça puisse durer».

Toute la corporation des hôteliers est dans l’angoisse d’une nouvelle vague de contaminations, qui leur imposerait de fermer encore une fois. Mais si ça arrive, cela risque d’être le coup de grâce. «On ne pourra plus rien faire alors. Même les agents de sécurité on ne pourra pas les payer», s’inquiète le patron du Syphax, qui constate que la reprise reste «fragile» du fait de ce risque.

Les hôtels ne sont pas, en effet, à l’abri de l’apparition d’un foyer de contaminations, comme ne l’est pas, par ailleurs, l’université qui rouvre aussi. «J’ai la peur au ventre», nous confie Khoudir Aroudj, «effrayé» par le nombre de Bougiotes qui ne portent pas de masque de protection.

Mais, fait rassurant, la direction du tourisme n’a pas relevé de manquements au protocole lors des premières sorties «de sensibilisation et de contrôle» de ses inspecteurs. Mieux, la directrice du tourisme considère que «nos hôteliers sont de vrais professionnels».

C’est en leur qualité de «professionnels» que certains pensent qu’on aurait pu alléger le protocole, en permettant par exemple l’utilisation de la piscine par petits groupes d’une même famille. Le même critère de proximité familiale est avancé pour l’occupation des chambres. Sans piscine, sans animation, sans prestation de remise en forme, sans climatisation, sans centre d’activités sportives… les hôtels offrent des séjours que seules les plages sauvent de l’ennui.

«Les gens risquent justement de s’ennuyer», regrette Khoudir Aroudj, qui considère que l’interdiction de sortie vers la Tunisie devrait profiter au tourisme national. «Pour une fois que l’Algérie a l’opportunité de travailler pour elle-même !» conclut-il. 

Post Views: 1 180




Auteur: Anis Khecheba
Cliquez ici pour lire l’article depuis sa source.