-Quel regard portez-vous sur le hirak qui vient de boucler son dixième mois de contestation pacifique antisystème ?

Ma première impression, en regardant ces 10 derniers mois, c’est d’abord le temps. Quelle surprise ce temps que nous avons tenu ! Le hirak est un processus qui a su prendre le temps qui lui semble juste afin de se construire et de construire la nouvelle Algérie. Ce temps est juste, ce temps est bénéfique, ce temps est nécessaire pour que nous nous réparions, pour que nous tissions à nouveau les liens entre nous, pour que nous donnions corps à notre révolution pacifique. Car si on veut le changement, si nous le voulons pacifique, il mettra plus de temps. La violence, c’est plus rapide, plus simple mais ça ne sème pas de graine. Ça sème la mort. Nous avons choisi le pacifisme et de prendre le temps. Nous avons un pays à construire.

C’est du temps qu’il faut pour déraciner l’autoritarisme, la corruption, la mafia, les mauvaises habitudes. Il va falloir que nous changions tous et que nous changions tout. C’est ça notre incroyable défi. Il est beau. La société a besoin de temps pour devenir le véritable contre-pouvoir et reconquérir sa souveraineté. Et tout cela nous le savons, par instinct de survie.

-Tout juste investi, le président mal élu Tebboune a continué d’éluder le sujet des détenus politiques et d’opinion, alors qu’il avait indiqué, le soir de son élection, «tendre la main» au hirak en vue d’un dialogue. Pensez-vous qu’un dialogue est possible dans de telles conditions ?

Evidemment qu’on ne peut pas parler de dialogue lorsque les convocations à la police et devant la justice pleuvent sur les marcheurs et les militants. Que les gens continuent à aller en prison parce qu’ils ont exprimé leurs opinions. Que les médias soient verrouillés et qu’ils mentent, que nous n’avons pas encore la liberté de nous réunir pour exercer notre citoyenneté et débattre de politique. Il va falloir que le pouvoir baisse d’un ton, qu’il cesse cet aveuglement, ce comportement stérile et suicidaire. Les gens veulent un Etat de droit et le respect des libertés fondamentales. C’est tellement simple. C’est tellement possible. Celui qui ne veut pas l’entendre s’inscrit dans une logique de destruction. Le hirak, lui, est une dynamique constructive, et il est déterminé par la force de son pacifisme à aller jusqu’au bout.

-Craignez-vous que la contestation par les marches hebdomadaires soit insuffisante pour infléchir la position du régime, qui vient d’imposer une élection massivement boycottée par les Algériens ?

Les marches hebdomadaires sont très importantes. Elles sont vitales. On marche, on marche, on marche, parce qu’on vient de loin. Jusqu’où allons-nous marcher ? Personne ne peut répondre. Personne ne veut répondre, car au fond, nous ne voulons pas que ça s’arrête. Pourquoi ? Peut-être sentons-nous que nous avons enclenché notre grande marche initiatique, notre grande marche humaine qui tisse les liens qui fondent un peuple. Dans cette endurance, dans ce souffle collectif, c’est comme s’il y avait un trésor. Les marches nous aident à combattre nos démons. Tout cela a pris forme d’une manière horizontale, et je dirais organique. Une sorte de force de la nature.

En 2020, cette force saura prendre d’autres formes, sûrement plus organisées, plus articulées, plus structurantes, pour construire la nouvelle société algérienne. Je pense que notre principale défi, c’est de pérenniser ce qui a été fait. Par l’organisation, et pour ça, il faut regagner de la confiance en soi et en l’autre. C’est ça qui est le plus difficile depuis le 22 février. C’est ça, nos démons semés par des années de violence et de mépris. A force de marcher, nous arriverons sûrement à organiser et structurer nos forces. Réussir à s’organiser, c’est réussir à s’unir, à être efficaces, c’est réussir à devenir un vrai contre-pouvoir. C’est exactement ce que déteste la dictature, l’organisation et l’union de la société.

-Qu’espérez-vous pour la nouvelle année ?

Que les graines semées par la puissance de la Silmiya poussent. Elles pousseront, c’est irrévocable. A nous de les renforcer, d’en prendre soin, de garder la foi, de ne pas douter. En 2020, nous continuons le processus enclenché par nous. Ce processus est vital, il s’est enclenché grâce à notre insurrection contre le régime mortifère. Nous avons su puiser dans nos ressources pour sortir le meilleur de nous-mêmes. Contre le régime des morts vivants, nous avons choisi la vie. Alors continuer est la chose la plus naturelle que nous puissions faire si nous voulons survivre.

-Beaucoup considèrent que les femmes ont joué un rôle essentiel dans la détermination du caractère pacifique et civilisé du hirak. Partagez-vous cet avis ?

Je viens de le dire. Nous avons choisi la vie. Hommes et femmes algériens, ensemble nous avons choisi le changement, le pacifisme et la vie. Si on conteste les femmes, si on les combat, si on amoindrit leur présence, ça sera pour mettre en place à nouveau un régime d’oppresseurs et une société morte vivante. Tant mieux, ça ne semble pas être ce que nous voulons. Ceci est une affaire humaine. Elle ne peut être l’œuvre d’un seul sexe.

C’est ensemble que les femmes et les hommes ont pu être puissants, beaux, pacifiques, c’est unis qu’ils ont pu bâtir. L’un nourrit l’autre et ça nous grandit comme un bel arbre. Dans les grands moments de l’histoire, il y a des femmes autant que des hommes, même si les livres d’histoire patriarcale ont souvent effacé la parole et l’action des femmes. Et si cette fois, le patriarcat tente d’effacer cela de l’histoire, nous ne le laisserons pas faire, car nous sommes une génération d’hommes et de femmes qui aspirons à la vie. On est en 2020, et on compte bien changer ce monde.  

Entretien réalisé par  Hocine Lamriben

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Auteur: Hicham Chouadria
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