Historiquement, pêche et agriculture ont été les premières activités mettant en rapport direct les humains et la nature dont ils font partie. Aujourd’hui, l’agriculture fait face à de grands défis : nourrir sainement, équitablement et durablement la population. Le modèle productiviste, fondé sur le moindre coût et le profit maximal, consacré actuellement par les politiques agricoles, ne semble guère répondre à ces défis.
Se nourrir, vivre et se reproduire. Trois actes simultanés devenus permanents. Pour cela, trois éléments fondamentaux sont indispensables : eau, terre et air. Les humains n’ont pas cessé de puiser leurs besoins en combinant ces éléments grâce au travail. Au départ, il était question de satisfaire des besoins spontanés et vitaux : boire, manger et respirer. Par la suite, les humains ont appris à constituer des réserves/stocks pour pouvoir faire face aux moments difficiles de manque, voire de pénurie. Toujours à la recherche d’un équilibre, jusqu’à ce qu’apparaisse une «division sociale du travail» et donc l’émergence de rapports sociaux fondés sur un mode de production et de répartition desdites réserves devenues au fil du temps un «excédent/surplus économique». Naissent ainsi des institutions chargées d’arbitrer, plus ou moins équitablement, des rapports sociaux devenus inégalitaires et hiérarchisés, avec cette institution centrale qu’est la propriété foncière privée.
Ainsi, si au départ les activités agricoles étaient destinées essentiellement à satisfaire des besoins humains principalement physiologiques, l’évolution va par la suite être caractérisée par une volonté de produire toujours plus, non plus seulement pour se nourrir et nourrir, mais pour accumuler sans cesse des richesses. C’est ce processus qui explique l’émergence d’un «modèle agricole productiviste» inhérent au mode de production capitaliste où le marché, la loi de l’offre et de la demande, devient le mécanisme central de fonctionnement et de reproduction. Aujourd’hui, ce modèle, qui s’est développé au détriment du travail et de la nature, a rencontré ses limites. L’équilibre de départ a été rompu. Déforestation, désertification, assèchement des nappes phréatiques/eaux souterraines constituées pendant des siècles, voire des millénaires, recours intense, voire démesuré aux engrais chimiques pour doper la production agricole, au détriment de la santé des humains et autres espèces vivantes, «industrialisation de l’agriculture», destruction de nombreux écosystèmes naturels et épuisement de ressources non renouvelables, disparitions d’espèces animales et/ou végétales (…). «Produire plus e n exploitant plus pour gagner plus en exportant plus» résume ce modèle agricole adopté qui se révèle aujourd’hui irréversiblement destructeur à moyen et long terme.
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Le «Plan Maroc Vert» suivi du «Green Generation», au Maroc, s’inscrivent clairement dans cette logique productiviste et destructive. Presque partout dans le monde, en poussant au moins-disant social et environnemental, le modèle agricole productiviste mène à l’impasse. La recherche d’alternatives équitables et respectueuses des équilibres environnementaux s’impose de toute évidence et de toute urgence. Ces alternatives ne sont pas limitées uniquement à l’agriculture. Elles font partie de projets sociétaux. Elles nécessitent des transformations à plusieurs niveaux, y compris les habitudes de consommation.
Eau et agriculture
Même dans le désert le plus sec, toute espèce vivante, végétale ou animale, a besoin d’eau. Cette année a été exceptionnelle en termes de pluie et de neige. Les précipitations ont couvert presque toutes les régions du Royaume, avec une moyenne annuelle qui a atteint 520 mm, soit une hausse de 54% par rapport à la moyenne annuelle des 30 dernières années. Le taux de remplissage des barrages a atteint une moyenne nationale de 75%, avec des réserves de 12,8 milliards de mètres cubes. Pour autant, structurellement, la crise hydrique est toujours là, conjoncturellement atténuée.
L’exception ne devrait pas faire oublier la règle. L’importance des chutes de pluie et de neige devrait aussi être atténuée notamment par le niveau d’envasement des barrages, le taux plus élevé d’évaporation des eaux de surface au cours des prochains mois, dû à la hausse des températures, et l’entassement/assèchement des sols qui rend plus difficile l’infiltration des eaux de pluies dans le sous-sol. Politiques publiques agricoles et politiques publiques hydriques sont inséparables, dans la mesure où l’agriculture, à elle-seule, consomme plus de 85% des ressources hydriques (1). Le décloisonnement des politiques publiques, prôné notamment dans le rapport sur le Nouveau modèle de développement, est, à ce niveau, plus que pertinent.
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La sécheresse s’est durablement installée en Afrique du Nord, selon tous les rapports internationaux élaborés par des experts scientifiques indépendants. Ne pas tenir compte de cette réalité est une confirmation d’un mode de gouvernance condamné par la cécité et la surdité. En tenir compte mène nécessairement à une révision, voire à des ruptures avec le modèle agricole adopté au cours des dernières décennies. A cet égard, des questions basiques sont incontournables pour pouvoir redéfinir les objectifs stratégiques de l’agriculture marocaine. Nourrir durablement, qualitativement et équitablement en priorité la population marocaine, tout en veillant au respect des équilibres des écosystèmes naturels et au non épuisement des ressources en eau, en particulier les nappes phréatiques/eaux souterraines, est le premier défi à relever. L’agriculture d’exportation qui est une «agriculture néocoloniale», et qui dérive principalement de l’ancienne conception ricardienne fondée sur la division internationale du travail, devrait nécessairement être radicalement revisitée, en intégrant notamment le «coût écologique/environnemental».
C’est plus qu’un non sens que de continuer à subventionner des cultures destinées à l’export, lesquelles cultures contribuent à court terme à l’épuisement de cette ressource vitale et stratégique qu’est l’eau, qu’elle provienne du ciel ou qu’elle soit souterraine, et, à moyen terme, à la destruction de nombreux écosystèmes naturels. «Ni âne ni sept francs/centimes», comme nous le rappelle le sage dicton populaire marocain. Il en est de même de l’irrigation des cultures d’exportation avec l’eau dessalée dont le coût de production contient directement et indirectement des subventions publiques, c’est-à-dire l’argent du citoyen-contribuable. Les cultures excessivement aquavores (consommatrices d’eau), destinées à l’export, sont bien connues : avocat, tomate, concombre, agrumes, pastèque (…). Le remplacement/reconversion de ces cultures par des variétés écologiques, tout en étant à haute valeur ajoutée, est possible. A condition de rompre avec les dogmes de la logique productiviste. En fait, il ne s’agit pas seulement de nouvelles options/solutions techniques.
Le processus de changement à entamer est beaucoup plus profond. Il nécessite une mobilisation de plusieurs acteurs, dont le système d’éducation et les médias. Car, il s’agit de convaincre et de faire adhérer les agriculteurs et les citoyens à des alternatives émanant de débats publics, de concertation, de réelle écoute, de changements individuels et collectifs dans les modes de consommation (…).
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Consommer moins de viande, développer le secteur de la pêche, promouvoir la consommation des légumes frais et des légumineuses (protéines végétales), c’est aussi moins de maladies et moins de dépenses en matière de santé publique. Développer la recherche scientifique dans le domaine agricole, non pas pour accroitre la production et les gains, mais pour produire qualitativement mieux, étroitement en rapport avec la protection de la santé des consommateurs et la préservation des écosystèmes naturels. Tels devraient être les objectifs stratégiques d’une agriculture humaine et durable.
La petite agriculture comme priorité stratégique
Regardons de près les pays dits développés où les campagnes se sont dénudées. Les anciens ruraux, devenus citadins, ont été reconvertis dans d’autres secteurs, quand c’est possible. Ce n’est pas toujours le cas. Dans les pays du «Sud global», l’exode rural a tendance à s’accélérer. Les villes ne peuvent pas résorber les flux de la population rurale sans l’émergence d’un tissu économique dynamique. Il est par contre possible de freiner ces flux en améliorant les conditions de vie dans l’espace rural. Au Maroc, la petite agriculture est le «parent pauvre» des politiques agricoles actuelles. A défaut de transparence et compte tenu de la non publication des informations relatives à la gestion du Fonds de développement agricole (FDA) pour connaitre notamment les principaux bénéficiaires des subventions publiques, l’observation directe de la réalité rurale permet de faire ce constat. Pourtant, l’appui prioritaire de la petite agriculture ou agriculture solidaire peut être l’une des réponses pertinentes et possibles à l’appel du Souverain dans l’un de ses discours quant au développement d’une «classe moyenne rurale».
Historiquement, les marocains sont bien connus pour leur préférence à la consommation des «produits du terroir». C’est notamment le cas de l’huile d’olive, de l’huile d’arganier et autres dérivés de ces produits (amlou…) combinant plusieurs produits agricoles à la fois (amandes, noix, kharoub, figues sèches et figues de barbarie…). C’est d’ailleurs ce qui attire chaque année le plus les citoyens à l’occasion du SIAM dans les espaces dédiés aux coopératives agricoles. L’«agriculture biologique» ou l’«agro-écologie» n’est pas vraiment une découverte pour les marocains. Elle est en fait bien ancrée dans les pratiques agricoles ancestrales et dans la mémoire collective. Il suffit de la ressusciter notamment à travers les médias et dans le système d’éducation, dès le bas âge, en suscitant de bons réflexes chez les enfants dans le choix des produits naturels et d’une nourriture saine (…).
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Or, la tendance actuelle est inversée avec la publicité des produits agroalimentaires et le fastfood. Encourager la petite agriculture, organisée souvent sous forme de coopératives, peut favoriser aussi bien l’émergence de créneaux diversifiés en termes d’activités agricoles génératrices de revenus, que la baisse de l’exode rural. Dans la même optique, la réhabilitation et la revalorisation des souks ruraux constituent aussi un axe prioritaire en vue de les transformer en espaces de rencontre entre populations urbaines et populations rurales, favorisant ainsi la constitution d’un lien organique entre les villes et les campagnes, tout en éliminant les intermédiations spéculatives et parasitaires. Ce qui nécessite une amélioration substantielle des transports publics et des infrastructures routières périurbaines.
L’agro-écologie comme alternative à moyen terme
De plus en plus, équité sociale et protection de l’environnement naturel deviennent indissociables. L’épanouissement de l’être humain nécessite aussi bien une articulation étroite entre la liberté et la justice sociale mais aussi une rupture avec l’anthropocentrisme pour pouvoir vaincre l’égoïsme horizontalement et verticalement, vis-à-vis d’autrui et vis-à-vis de toutes les autres composantes de la matière vivante ou inerte. D’où la nature foncièrement politique des alternatives en matière de développement humain et durable, où le/la technique n’est pas une fin en soi. Dans un récent entretien organisé par Alternatives Economiques (février 2026), Amélie Trouvé et Dominique Potier, tout en adoptant une perception politique différente, convergent vers un projet où lutte contre les inégalités et agro-écologie se complètent et donnent lieu à des pistes de solutions pratiques et constructives de nouveaux liens sociaux et avec la nature.
Ainsi, «instituer des prix planchers couvrant les coûts de production» permet de rémunérer équitablement les agriculteurs à des «prix justes» (A. Trouvé). Une autre solution peut consister à organiser «la négociation d’un prix par les interprofessions avec recours auprès des autorités quand le prix négocié n’est pas respecté» (D. Potier). Les deux militants de gauche (en France) sont d’accord pour «repenser le partage de la valeur tout au long de la chaine de production». A condition, bien sûr, que cette chaine ne soit pas parasitée par des activités spéculatives/parasitaires d’intermédiation, sans aucune valeur ajoutée, et régies parfois par une logique mafieuse, comme c’est actuellement le cas au Maroc. La transparence maximale de la chaine toute entière (production et distribution, «de la terre à l’assiette») est une exigence préalable. Producteur initial et consommateur final peuvent être les premiers gagnants de cette transparence.
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Par ailleurs, le mode de répartition des subventions, à travers notamment le FDA, est à revoir, en priorisant l’agriculture solidaire et les cultures non aquavores qui renforcent potentiellement la souveraineté et la sécurité hydrique et alimentaire. Ces subventions doivent être étroitement conditionnées par des normes obligatoires relatives à l’économie d’eau, à la protection des écosystèmes naturels, au respect du droit du travail et à la conformité aux règles sanitaires. Les standards sociaux et environnementaux ne doivent pas être observés uniquement pour éviter des obstacles non tarifaires au niveau des exportations. Elles doivent l’être aussi pour protéger la santé des travailleurs agricoles et des consommateurs.
Par ailleurs, la dimension culturelle est tout aussi fondamentale. Les programmes scolaires devraient intégrer des modules visant une sensibilisation/vulgarisation/encouragement de la consommation des produits agricoles bio. Certes, si «la transition agro-écologique n’est pas une (simple) option (à décréter), elle est une absolue nécessité pour empêcher de graves atteintes de l’agro-industrie à la santé et aux écosystèmes» (A. Trouvé). Mieux, cette transition pourrait être mieux réussie en suscitant une adhésion active (voire un rôle actif) des citoyens, appelés en fait à devenir des acteurs réels dans le processus de changement, plutôt que de se limiter à une attitude de bénéficiaires d’un «paternalisme étatique éclairé». A cet égard, le rôle des associations des consommateurs peut aussi être déterminant dans cette transformation des habitudes alimentaires. «L’alimentation de qualité (…) est un droit. Et ce droit doit être garanti par le partage (équitable) des revenus, l’accès au travail et l’accès à la terre» (D. Potier).
(1) Cette indissociabilité des politiques publiques agricole et hydrique trouve sa meilleure illustration historique déjà à l’époque des Pharaons.
Auteur: Mohamed Amine
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