Amor Mtimet – Pédologie: voir loin et agir proche en TunisieAmor Mtimet – Pédologie: voir loin et agir proche en Tunisie

Par Amor Mtimet – La pédologie au service de performance agricole et la sécurité alimentaire en 2050 est un impératif. Il s’inscrit dans la Décennie de la science du sol 2025 – 2034 ayant pour thème, «Des sols sains pour l’humanité» qui soutient la création et le partage de savoirs scientifiques pragmatiques. Son plan d’action repose sur des publications stratégiques (ouvrages, notes d’orientation, prises de position) et des événements fédérateurs (webinaires, ateliers, conférences…). La célébration de la journée mondiale de l’alimentation le 16 octobre sous l’égide de la FAO, en a offert l’occasion.
Analyse.

Comment trouver le moyen de faire circuler la place des sols vivants et leur contribution à progresser la production et la nutrition alimentaire et améliorer les revenus de nos agriculteurs?

Le rôle socioéconomique de l’agriculture tunisienne reste important et la part de l’agriculture familiale représente 80 % de l’ensemble des exploitations agricoles. Le secteur agricole contribue à hauteur de 9 % du PIB, 7,5 % des investissements totaux, 8 % des importations et 9 % des exportations totales, il assure proportionnellement ou entièrement le revenu pour 470.000 exploitants et employant 18% de la population active totale. Il s’impose comme le pilier principal de la souveraineté alimentaire (MARH, 2020). Les terres agricoles représentent 62 % du territoire tunisien l’équivalent de 10 millions d’hectares. La superficie agricole cultivée est de près de 5 millions d’ha en cultures pluviales représentant 92% des superficies et de 8% en irrigué (425.000 ha). La répartition des terres occupées (Daaloul, 2012, Mtimet, 2016, MARH, 2014, 2020) montre:

• 4,8 millions d-hectares, pâturages naturels et prairies;
• 2,2 millions d’ha d’arboriculture (dont 1,9million d’ha en oliviers, 36 à 38 % des terres agricoles tunisiennes); 1,5 millions d’ha pour les terres à assolements céréaliers, (Direction des sols, 1984 in Mtimet, 2016) : blé dur, blé tendre et orge. La production moyenne annuelle varie de 18 à 20 millions de quintaux (MQx) selon les conditions climatiques, pour la campagne 2025-2026 a atteint les 19 millions de quintaux après des années de sècheresse.
• 0,35 millions d’ha pour les fourrages et les légumineuses ; et 0,15 million d’ha pour les cultures maraîchères. Le reste est en jachère, inférieur à environ 1 million d’ha et en parcours 0,30 million d’ha.

Quant aux céréales et leur importante place dans la nutrition des citoyens, elles utilisent 1,5 millions d’hectares lors d’année pluvieuse (entre 80.000 et 87.000 ha sont irrigués). La consommation moyenne annuelle par habitant est de 180 Kg (blé dur, blé tendre et orge ; somme des importations et des productions / population). Compte tenu de cette situation d’offre et demande, les solutions à apporter aux contraintes rencontrées de l’occupation des terres deviennent des défis réels dans la stratégie agricole tunisienne à l’horizon 2050. Une connaissance approfondie de notre couverture pédologique et de nos sols nourriciers, leur évolution dans le moyen et long terme en contexte actuel de changement climatique, est une urgence, à citer comme paramètres à revoir ceux liés au fonctionnement actuel des terres, aux contraintes observées et les mises d’une utilisation raisonnée des sols par les agriculteurs:

Le taux de matière organique des sols à vocation céréalière est trop faible (0,8% – 1,5%) de même dans l’espace arboricole. Les labours fréquents et leurs conséquences sur la structure du sol, rajoutés aux impacts de la monoculture par l’utilisation des engrais chimiques et de la récolte de la paille (parfois des brulis en été) pour la commercialisation, demeurent des facteurs négatifs dans l’état de la qualité agronomique des terres. De même les assolements recommandés généralement dans les diverses études ne sont pas suivis. Il s’en suit que malgré tous les efforts déployés de l’Institut national des grandes cultures (INGC/MARH) la perspective d’intégration d’élevage sur les exploitations céréalières et l’introduction de légumineuses et de plantes industrielles dans les assolements restent en deçà des attentes.

Le ventre de la terre pour le ventre de l’humain!

Le Sol au cœur des systèmes écologiques et du développement agricole durable

En Tunisie, la dégradation qui frappe les sols agricoles et de leurs fonctions écologiques constitue une problématique majeure dans la mise en valeur et la réussite des projets de développement agricoles et leur performance, demeure malheureusement liée à une mauvaise gestion et une surexploitation de la terre (Cf. groupe de travail Sol dans la préparation de la stratégie agricole, MARH, 2018). Les conséquences incluent la réduction de la fertilité des sols, les dommages chimiques, le compactage, l’érosion éolienne et hydrique, la salinisation, la réduction de la capacité de rétention d’eau et le déclin de la flore et de la faune du sol. Mais la Tunisie c’est aussi des paysages agro-pédologiques variés et spécifiques qui constituent les atouts forts d’un territoire fragilisé par le changement climatique.

Le marché

Comment faire vivre harmonieusement ceux qui les façonnent et ceux les exploitent?

Les agriculteurs avec les nombreuses contraintes qu’ils vivent, leur travail est mal connu et ils font beaucoup d’efforts pour réussir leur production. il est indispensable de s’informer, de se protéger dans l’avenir (en tenant compte des crises climatiques) au niveau de l’utilisation rationnelle de leurs terres et il y a urgence à s’investir dans une agriculture intelligente et durable qui préserve les ressources naturelles et améliore leurs revenus.

Par ailleurs il est impressionnant de constater à quel point la connaissance du sol est devenue primordiale depuis 2015 (année mondiale dédiée aux sols, FAO). S’il fut un temps où l’on nommait «sol» ce qui n’était qu’une mince couche de terre (ou en terme support pour certains usagers !) jouant le rôle de réserve en nutriments nécessaires à la croissance des plantes cultivées. L’apparition puis le développement de la Pédologie a particulièrement élargi le champ scientifique et les domaines d’application couverts par cette discipline. En effet, les sols sont reconnus à présent comme le socle naturel dont les propriétés dépendent non seulement de la durée et de l’intensité des processus naturels qui les ont façonnés (pédogénèses), mais aussi de la nature des activités humaines et l’utilisation de cette ressource difficilement renouvelable dans les conditions actuelles. Il en résulte que si certaines de leurs caractéristiques sont relativement constantes, d’autres varient rapidement, non seulement dans l’espace, mais aussi dans le temps. Il convient, en conséquence, de suivre, de contrôler d’analyser cette évolution (comme la veille satellitaire et les sites de suivi) à l’image de ce qui est fait pour la qualité des eaux et de l’air. Ainsi l’analyse des sols agricoles trouve là toute sa justification pour une surveillance continue et durable.

Pour rappel notre existence et celle de tous les êtres vivants dépendent de cette mince couche de 10 à 40 cm d’épaisseur qu’est la couche arable du sol (Mtimet, 2019, 2022 Leaders), celle dans laquelle les plantes trouvent l’essentiel de leurs nutriments. Toute la vie terrestre dépend en définitive du sol, de l’eau et de l’énergie, et les sols ont été au centre des civilisations humaines, anciennes et actuelles.Si bien que cette couche doit sa fertilité à la nature de la roche-mère sur laquelle le sol s’est formé, à sa réserve hydrique mais plus encore à la quantité et à la nature de la matière organique qu’elle contient. Il est retenu que le principal constituant de la matière organique est le carbone (environ 58%), et les sols forment le plus grand réservoir de carbone de la planète (puits de carbone). Ils en stockent 2 fois plus que l’atmosphère et les forêts combinés, avec 615 milliards de tonnes dans les 20 premiers cm et 2344 milliards de tonnes jusqu’à une profondeur de 3 mètres ! Ce stock a énormément diminué au cours du 20ème siècle à cause de l’intensification de l’agriculture, de la généralisation des labours profonds dans les pays développés, de la transformation de centaines de millions d’hectares de pâturages en terres cultivées et enfin de la déforestation (Lal, 1997, FAO 2025 Séquestration du carbone dans les sols, Barré & al. 2020 Etude et gestion des sols).

Quelle utilisation des terres face au défi de la sécurité alimentaire au de là de 2030?

L’objectif du développement durable concernant la dégradation des terres est l’ODD 15, Cible 15.1. «D’ici à 2030, lutter contre la désertification, restaurer les terres et sols dégradés, et parvenir à un monde neutre en matière de dégradation des terres»,  appliqué au cas tunisien les priorités sont:

1. Sauvons nos sols de l’épuisement et restaurons nos terres agricoles dégradées grâce à des bonnes pratiques adaptées (BPA) surtout en terres vertisoliques des grandes cultures du Nord et les sols bruns de l’arboriculture de la Tunisie centrale: de l’innovation politique à la pratique pour la sécurité hydrique et alimentaire, une intégration nécessaire des plans d’action dans la 3ème stratégie CES à l’horizon 2030 du ministère de l’Agriculture avec l’indispensable vision de suivi en format « pédologie de la ferme » conformément à la dimension de l’exploitation semble essentiel. On insiste sur l’actualisation de la démarche d’analyse du potentiel des terres à petite et grande échelle avec une connaissance fine (sol/eau/plante utilisant les nouvelles technologies) est exigée en fonction des conditions bioclimatiques, agro-écologiques et socio-économiques des territoires répondant aux besoins régionaux et nationaux, en phase avec les programmes du développement économique intégré, par une adaptation des cultures aux réelles aptitudes des sols associée à des semences confirmées, plutôt que la recherche systématique de rendements élevés à court terme: Mieux comprendre…..c’est mieux agir…..;

2. Etablissons des liens entre la gestion de la ressource et la gouvernance dans les différentes actions stratégiques du développement durable agricole en consolidant la législation et l’apurement foncier dans la protection des terres agricoles contre le changement d’usage des terres dans les régions (principalement dans les secteurs périurbains) et simultanément une feuille de route pour de  réhabilitation et de correction continue en régime pluvial et irrigué par la rigueur d’un diagnostic technique minutieux à la fois physicochimique, biologique et agronomique ;

3. Développons l’appui institutionnel dans le domaine de la pratique novatrice et de l’enseignement supérieur de la science du sol (recherche-développement), permettant de corriger d’éventuelles dérives analytiques d’interprétation de la valeur des terres et leur véritable vocation auprès des agriculteurs, en maximisant l’intérêt socio-économique de l’étude des sols par les usagers de tout bord et les jeunes ingénieurs (agriculture, environnement, aménagement du territoire, éducation/formation d’ingénieur pédologue, …).

Conclusion

Comment passer de l’évaluation scientifique des territoires tunisiens à une véritable stratégie nationale de développement agricole, différenciée selon les régions et garantissant à la fois la sécurité alimentaire, la préservation des ressources naturelles et un revenu pérenne aux agriculteurs?

L’un des principaux défis consiste à promouvoir une utilisation stable des agro-écosystèmes, fondée sur les aptitudes agronomiques et bioclimatiques propres à chaque milieu. Cette orientation implique le développement de systèmes de production sains, respectueux de la santé humaine et de la qualité nutritionnelle des aliments, à l’image de l’agriculture biologique et de l’agriculture de conservation ou un agro système intermédiaire.

En ce sens l’institut national pour la recherche en agriculture, l’alimentation et l’environnement a procédé à une étude expérimentale sur 10 ans (INRAE, 2026) «Cultiver sans pesticides est faisable techniquement et économiquement, sous certaines conditions. La mise en œuvre de ces systèmes de production suppose notamment une diversification des successions culturales, des filières de commercialisation adaptées, et une valorisation économique des produits issus de ces systèmes…». Il est également essentiel de concilier les impératifs de production avec la nécessité de préserver, d’améliorer et de maintenir durablement la santé des sols ainsi que la qualité de l’environnement. Pour atteindre cet objectif, il convient de s’appuyer sur des données fiables et précises, issues d’observatoires territoriaux, de laboratoires d’analyses accrédités, et des fermes pédagogiques, afin d’éclairer les décisions et d’orienter les bonnes pratiques agricoles. Dans cette perspective, l’adaptation des cultures aux aptitudes réelles des sols et aux conditions bioclimatiques doit prévaloir sur la recherche systématique de rendements élevés à court terme, caractéristique d’une approche conventionnelle insuffisamment attentive aux limites des milieux naturels méditerranéens et présahariens. Il devient ainsi indispensable de développer des cartes de fertilité et d’aptitude agricole (sols cultivables et sols non cultivables) à l’échelle des exploitations, permettant de caractériser avec précision le potentiel productif des sols, leurs contraintes et leurs vulnérabilités. Ces outils d’aide à la décision (maintenus par la sensibilisation et l’accompagnement) offriraient aux agriculteurs une base scientifique pour choisir les cultures (avec des semences appropriées qui résistent aux ravageurs et au climat local) et les systèmes de production les mieux adaptés à leurs terres, tout en optimisant l’utilisation des ressources naturelles (et en priorité la disponibilité en eau, la réduction des coûts  des intrants, et la consolidation de l’agro écologie), en renforçant la résilience économique et écologique des exploitations.

Compte tenu de l’importance des objectifs du développement durable à l’échelle planétaire et les orientations de l’IUSS (des sols sains pour l’humanité), l’enjeu est de taille pour construire un modèle agricole tunisien territorialement différencié marqué par les risques climatiques, scientifiquement fondé et économiquement viable, qui considère le sol non comme un simple support de production, mais comme un capital naturel vivant, dont la préservation conditionne l’alimentation (autonomie alimentaire), la constance de l’agriculture, la sécurisation des revenus des agriculteurs, et la santé environnementale.

Principales références consultées: Daaloul, A. Production agricole et sécurité alimentaire, MARH, 2012, 10p; MARH. Rapport de synthèse de la stratégie agricole, 2018; Mtimet, A.  «Les sols tunisiens à l’épreuve de la durabilité, de la gestion ä la gouvernance», Préface A. Mougou et N. Ennabli, Nov. 2016, 104p; Mtimet, A. et Braudeau E. L’itinéraire pédologique 40 ans après: Les enjeux du sol dans les orientations de planification,  Annales de l’INRAT, vol 91, 2018; ONAGRI-MARH. Rapport performance, 2020.

Amor Mtimet 
Consultant
Membre de l’Union Internationale de la Science du Sol, IUSS

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