Aymen Bouali: Le temps selon Einstein… et Oum KalthoumAymen Bouali: Le temps selon Einstein… et Oum Kalthoum

Beaucoup sont fascinés par Einstein. Par son génie, évidemment. Mais ce qui me frappe aussi chez lui, c’est qu’il s’est attaqué à quelque chose que nous croyons tous connaître: le temps.

Avant Einstein, nous avions tendance à imaginer le temps comme une évidence. Une même horloge pour tout le monde, partout. Puis la relativité est venue compliquer sérieusement cette idée.

Il existe une petite histoire, souvent associée à Einstein, que j’ai toujours trouvée amusante. Une minute passée la main sur un poêle peut sembler interminable. Une heure passée en bonne compagnie, au contraire, peut filer sans qu’on s’en rende compte. On aurait envie d’y voir une définition de la relativité. Ce n’en est évidemment pas une.

Le temps de la physique et le temps que nous ressentons ne sont pas la même chose.

Mais l’image est belle. Et elle m’a fait penser à quelque chose: avant même de connaître Einstein, j’avais peut-être déjà reçu une première leçon sur le temps. Elle m’avait été donnée par Oum Kalthoum.

Dans Ansak – أنساك – elle chante ces mots que des générations entières connaissent:

«سنين ومرت زي الثواني في حبك انت». (Des années entières sont passées comme des secondes dans ton amour.)

Einstein d’un côté, Oum Kalthoum de l’autre. L’un parle en physicien, l’autre en artiste. Ils ne parlent pas, bien sûr, de la même chose. Mais chacun à sa manière nous fait voir le temps autrement.

Sur une horloge, bien sûr, une heure vaut toujours soixante minutes. Dans la vie, c’est une autre histoire. Certaines heures semblent ne jamais vouloir finir. On regarde sa montre, puis on la regarde encore. D’autres passent si vite qu’on s’étonne presque qu’elles soient déjà derrière nous.

Notre montre mesure le temps. Elle ne mesure pas la manière dont nous le vivons.

Quand Oum Kalthoum chante que des années sont passées comme des secondes, elle ne dit pas nécessairement que ces années ont été perdues. Peut-être même est-ce exactement le contraire. Elles sont passées vite parce qu’elles étaient pleines. Pleines de moments, de rencontres, d’émotions, de souvenirs. L’horloge compte les années. Mais notre mémoire, elle, ne les mesure pas tout à fait de la même façon.

Nous avons tous connu ces deux temps: les minutes qui refusent de passer et les années dont on se demande un jour où elles sont allées.

C’est peut-être là que se rencontrent, très librement, Einstein et Oum Kalthoum. Pas dans les équations, bien sûr. Mais dans cette idée que le temps n’est pas toujours l’expérience simple que nous donne une horloge.

La physique nous apprend que le temps n’est pas aussi absolu que nous l’imaginions. La musique, elle, nous rappelle depuis longtemps qu’il existe un autre temps : celui que nous ressentons.

Les horloges savent compter les heures. Elles ne savent rien de ce que nous avons mis dedans.

Et lorsque nous regardons derrière nous, il arrive que plusieurs années tiennent soudain dans quelques souvenirs. On se demande alors, presque avec étonnement, où tout ce temps est passé.

Comme le chantait Oum Kalthoum: «سنين ومرت زي الثواني».

Aymen Bouali
Universitaire

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