Par Mourad Bourehla, ancien ambassadeur – Le second tour de l’élection présidentielle brésilienne dépasse la confrontation entre Lula et Flávio Bolsonaro. Il met à l’épreuve le modèle de développement du pays, son autonomie stratégique et sa capacité à préserver une position d’équilibre entre les États-Unis et la Chine.
Le 25 octobre 2026, les Brésiliens sont appelés à départager deux projets politiques qui incarnent des visions profondément différentes de la société et de la place de leur pays dans le monde. Au terme du premier tour, organisé le 4 octobre, Flávio Bolsonaro a obtenu 47,03 % des suffrages exprimés, contre 45,16 % pour le président sortant Luiz Inácio Lula da Silva. L’écart, relativement limité, masque toutefois un déplacement significatif du rapport de forces politiques: la droite a consolidé sa présence au Congrès et remporté plusieurs états (estados).
L’enjeu dépasse la simple alternance au sommet de l’État. Le Brésil, première puissance économique d’Amérique latine, membre des BRICS et acteur incontournable des équilibres alimentaires, énergétiques et environnementaux mondiaux, occupe une position singulière dans la compétition entre Washington et Pékin. Une victoire de Flávio Bolsonaro pourrait favoriser un rapprochement politique avec l’administration de Donald Trump. Une réélection de Lula prolongerait, au contraire, une stratégie de diversification des partenariats et de défense d’une autonomie diplomatique vis-à-vis des grandes puissances.
Les résultats du premier tour révèlent, également, des transformations profondes de la société brésilienne, des tensions autour du modèle de développement et une crise de représentation dont les conséquences pourraient se faire sentir bien au-delà du mandat présidentiel à venir.
1. Le retour du bolsonarisme: une recomposition durable de la société brésilienne?
La première leçon du scrutin est la résilience du bolsonarisme. Après le départ de Jair Bolsonaro de la présidence, son courant politique aurait pu apparaître affaibli par l’absence de son principal dirigeant. Or, la candidature de son fils Flávio a montré que le mouvement conservait une capacité de mobilisation considérable.
Le résultat du premier tour ne traduit pas seulement le transfert d’une popularité personnelle. Il témoigne de la constitution d’un bloc électoral structuré, disposant de relais parlementaires, de réseaux territoriaux et d’une capacité à imposer ses thèmes dans le débat public. Le Parti libéral a renforcé sa représentation au Congrès et confirmé son poids dans les États.
Cette évolution rejoint l’analyse publiée le 9 octobre 2026 par Catherine Osborn dans Foreign Policy, qui souligne l’enracinement du bolsonarisme dans la société brésilienne. La dynamique repose sur une coalition sociale et institutionnelle durable et non plus seulement un mouvement organisé autour de la personnalité de jair Bolsonaro.
L’un des aspects les plus significatifs concerne la classe moyenne inférieure, notamment dans les périphéries des grandes agglomérations’. Pour une partie de ces électeurs, l’ascension sociale ne se résume pas à l’accès aux prestations publiques ou à la protection du salariat. Elle suppose également une plus grande autonomie professionnelle, la possibilité d’augmenter ses revenus, une moindre contrainte administrative et la reconnaissance d’un mode de vie fondé sur l’initiative privée.
Cette contradiction révèle l’une des limites du discours de la gauche brésilienne: la difficulté à adapter son approche sociale à une économie où le travail indépendant et les plateformes numériques occupent une place croissante.
La sécurité constitue, dans ce contexte, un thème particulièrement favorable à la droite. Les inquiétudes liées à la criminalité et aux organisations criminelles pèsent davantage sur l’appréciation portée sur un gouvernement que les résultats de certaines politiques sociales.
La campagne de Lula a d’ailleurs adapté son discours en intégrant plus directement les préoccupations relatives à la criminalité. Mais le problème est aussi générationnel et communicationnel. Les références au passé syndical du président et à son bilan social ne suffisent plus à mobiliser une partie de l’électorat, notamment les jeunes générations qui s’informent sur les réseaux sociaux et attendent des messages plus directs.
Enfin , Le facteur religieux renforce cette évolution. Les milieux évangéliques, particulièrement influents dans certaines périphéries urbaines, contribuent à structurer des réseaux de sociabilité et de mobilisation politique.
Le second tour demeure une compétition ouverte, mais une conclusion s’impose déjà: le bolsonarisme a acquis une profondeur sociale et institutionnelle qui rend improbable sa disparition à court terme, quel que soit le résultat du 25 octobre.
2. Washington, Pékin et les BRICS: les limites d’un réalignement géopolitique
L’élection brésilienne intervient dans une période où la compétition entre les États-Unis et la Chine se manifeste avec une intensité croissante dans l’hémisphère occidental. L’administration Trump cherche à renforcer l’influence américaine dans la région, à sécuriser les chaînes d’approvisionnement en ressources stratégiques et à limiter les marges de progression de Pékin. Dans ce contexte, le Brésil représente un enjeu majeur.
Flávio Bolsonaro défend une orientation plus proche de celle de Donald Trump. Son arrivée au pouvoir devrait faciliter le dialogue politique avec Washington, renforcer la coopération sécuritaire et rapprocher les deux gouvernements sur certaines questions internationales. Elle devrait aussi favoriser une approche plus attractive aux investissements américains dans les minerais critiques et les terres rares, devenus des ressources centrales dans les rivalités technologiques et industrielles. Pour le Brésil, ces ressources peuvent devenir un levier de négociation.
Mais un rapprochement politique avec Washington ne garantirait pas un réalignement complet de la politique étrangère brésilienne. Le principal obstacle réside dans la structure même de l’économie nationale.
La Chine est devenue le premier partenaire commercial du Brésil depuis 2009. en 2025 les échanges de marchandises ont atteint près de 171 milliards de dollars, les exportations brésiliennes ont atteint près de 100 milliards de dollars soit près de 29% des exportations brésiliennes de marchandises. Les entreprises chinoises occupent également une place croissante dans les infrastructures, l’énergie et certains secteurs technologiques. Les secteurs agro-industriels, qui constituent une composante importante de la base électorale conservatrice, dépendent eux-mêmes largement de la demande chinoise.
Selon les statistiques américaines, les échanges de marchandises entre les deux pays ont représenté environ 95 milliards de dollars en 2025 dont 40 milliards de dollars d’exportations brésiliennes soit 11% du total.
Cette asymétries commerciale constitue une contrainte structurelle et un paradoxe essentiel pour tout gouvernement brésilien. Une partie des milieux économiques susceptibles de soutenir Flávio Bolsonaro a intérêt à un rapprochement diplomatique avec les États-Unis, mais ne peut se permettre une détérioration durable des relations commerciales avec la Chine. Flávio Bolsonaro pourrait modifier le ton diplomatique, privilégier Washington dans les dossiers de sécurité et chercher à réduire la proximité politique avec Pékin. Il lui serait beaucoup plus difficile de transformer radicalement les relations commerciales sans provoquer des réticences au sein de sa propre coalition.
Lula suit une logique différente. Il cherche à approfondir les relations avec la Chine tout en renforçant la place du Brésil dans les BRICS et en défendant une gouvernance internationale moins dominée par les puissances occidentales, cette approche est à l’origine des tensions avec l’administration Trump tant politiques que commerciales ,en juillet 2026, Washington a, ainsi, imposé de nouveaux droits de douane de 25%( au titre de la section 301 pour pratiques commerciales jugées déloyales) ainsi qu’un droit supplémentaire de 12,5% sur certains produits spécifiques comme l’acier et l’aluminium.
Cette lecture est notamment développée dans les analyses de Foreign Policy consacrées au triangle Chine–États-Unis–Brésil et dans l’étude du Royal United Services Institute publiée le 14 octobre 2026 sur les conséquences du scrutin pour la politique étrangère brésilienne. Ces travaux soulignent que les pressions extérieures, quelle que soit l’identité du futur président, se heurteront à des intérêts économiques et politiques profondément ancrés.
Les BRICS représentent, dans cette perspective, un instrument de diversification plutôt qu’un bloc d’alignement idéologique ou politique mais au delà des BRICS le Brésil dispose d’une influence importante au G20, aux Nations Unies et dans les négociations climatiques où elle peut y défendre la réforme des institutions multilatérales, une meilleure représentation des économies émergentes et des mécanismes de coopération financière, tout en conservant des relations importantes avec les pays occidentaux. Une victoire de Flávio Bolsonaro pourrait rendre cette position plus difficile à maintenir politiquement, sans pour autant faire disparaître les intérêts matériels qui la justifient. Un réalignement trop marqué sur Washington pourrait réduire sa crédibilité auprès de certains partenaires émergents, à l’inverse, une politique perçue comme excessivement proche de Pékin risquerait de compliquer les relations avec les États-Unis et une partie des économies occidentales.
3. Le modèle de développement brésilien à l’épreuve: industrie, climat et autonomie stratégique
Au-delà de la diplomatie, le scrutin engage les choix de développement du Brésil. Les questions commerciales, industrielles, énergétiques et environnementales sont désormais étroitement liées aux rivalités géopolitiques. Le pays dispose d’atouts considérables : un vaste marché intérieur, des ressources minières, une agriculture compétitive, un secteur énergétique important et un potentiel élevé dans les énergies renouvelables. La manière dont ces atouts seront mobilisés dépendra largement de l’orientation du prochain gouvernement.
Lula a cherché à associer croissance économique, politiques sociales, réindustrialisation et protection de l’Amazonie. Cette approche permet au Brésil de présenter la transition environnementale comme une opportunité d’investissement et de modernisation avec comme leviers la protection des forêts, la production d’énergie bas carbone et le développement de nouvelles filières industrielles.
L’analyse publiée par Chatham house le 7 octobre 2026 met en évidence qu’une victoire de Flávio Bolsonaro pourrait privilégier davantage la déréglementation, l’exploitation des ressources et la réduction des contraintes pesant sur les entreprises. Cette orientation pourrait séduire certains investisseurs et secteurs productifs, mais elle soulèverait des interrogations sur la préservation de l’Amazonie, la stabilité des engagements climatiques et les relations avec les partenaires qui font de la durabilité un critère de coopération économique.
Les minerais critiques illustrent plus directement encore l’interdépendance entre développement national et compétition internationale. Les États-Unis souhaitent sécuriser des approvisionnements moins dépendants de la Chine. Pékin dispose déjà de positions importantes dans plusieurs chaînes de valeur mondiales. Le Brésil peut tirer parti de cette rivalité pour attirer des capitaux et développer ses propres capacités industrielles.
La dimension régionale mérite également une attention particulière et qui va au delà de la relation triangulaire Brasilia, Washington et Pékin. Le Brésil demeure un acteur central de l’Amérique du Sud, Une présidence de Flávio Bolsonaro devrait favoriser des relations plus étroites avec les dirigeants conservateurs de la région, notamment l’Argentine, et distendre les liens politiques avec certains gouvernements de gauche ce qui pourrait impacter l’équilibre politique au sein du Mercosur avec un risque de polarisation, une réélection de Lula permettrait au contraire de prolonger les efforts de coordination régionale et de coopération avec les pays émergents.
Enfin, le renforcement de la droite au Congrès devrait peser sur la politique publique indépendamment du résultat présidentiel. Un président Lula réélu serait confronté à une capacité accrue de blocage parlementaire. Flávio Bolsonaro, disposerait d’un environnement législatif potentiellement plus favorable, mais devrait composer avec des coalitions hétérogènes et des intérêts économiques qui ne coïncident pas toujours avec ses préférences diplomatiques. Dans les deux scénarios, la gouvernance dépendra autant de la négociation avec les corps élus que des convictions affichées pendant la campagne électorale
Conclusion — Une élection nationale aux conséquences mondiales
Le second tour du 25 octobre ne détermine pas seulement qui dirigera le Brésil. Il constituera un test de la solidité de la démocratie brésilienne, de la profondeur du courant bolsonariste et de la capacité du pays à préserver une stratégie internationale cohérente malgré la polarisation intérieure.
Le Brésil parviendra-t-il à transformer ses ressources, son poids démographique, son influence diplomatique et son poids économique en une capacité durable de décision indépendante sans se retrouver enfermé dans la rivalité des grandes puissances?
C’est là que réside la portée géopolitique de cette élection: moins dans le choix entre deux camps que dans la capacité du Brésil à définir les conditions de son propre positionnement dans la compétition mondiale.
Mourad Bourehla
Ancien ambassadeur
Sources de référence
• 21 septembre 2026. Foreign Policy — What Are Flávio Bolsonaro’s Foreign-Policy Views?. 21 septembre 2026
• 28 septembre 2026. Foreign Policy — Neither Lula Nor Bolsonaro Has Answers for Brazil’s China Problem 28 septembre 2026
• Foreign Policy — Lula and Bolsonaro Face Off in Brazil Election, 2 octobre 2026 — relations triangulaires entre le Brésil, les États-Unis et la Chine
• Chatham House — Brazil’s Amazon rainforest is at risk if Bolsonaro wins, 7 octobre 2026 — implications environnementales et transition bas carbone
• Foreign Policy — Brazil’s Far-Right Resurgence, Catherine Osborn, 9 octobre 2026 — enracinement du bolsonarisme et transformations de l’électorat.
• Reuters — Brazil election to reshape trade with US, with tariffs and minerals at stake 9 octobre 2026
• International Institute for Strategic Studies — Brazil’s elections, security and strategic autonomy, 12 octobre 2026 — sécurité, relations avec Washington et autonomie stratégique
• Royal United Services Institute — What Do Brazil’s Elections Mean for its Foreign Policy? 14 octobre 2026
• BrazilCham Talks, épisode 11 — Brazil–US Relations in the Age of Geoeconomic Competition, entretien avec Marcos Troyjo
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