Câbles sous-marins: Affrontement invisibleCâbles sous-marins: Affrontement invisible

Par Colonel-Major (Retraité) Mohamed Ghazi Essaied – Un câble à fibre optique (de l’épaisseur d’un cheveu) entouré de silicone et de plastique ayant l’aspect d’un tuyau d’arrosage fait l’objet de plusieurs convoitises hégémoniques. Il existe environ 500 câbles actifs de par le monde de nos jours. Leur organisation est sous la houlette de l’Union Internationale des Télécommunications (UIT). Il faut rappeler que les routes maritimes concentrent 99% du trafic Internet mondial (de nos données numériques); moins de 0.5% passent par les satellites. 80% de ces flux passent par les USA via leurs centres de données(1).Ce marché est un enjeu majeur de puissance car il permet, entre autres, de collecter des renseignements de grande importance par l’écoute. Les Etats dominants sont les USA, la France et le Japon. Trois acteurs (en majorité privés) distincts se distinguent dans ce marché: les producteurs de câbles; les propriétaires que sont les opérateurs, les fameux GAFAM; et les poseurs de câbles (responsables également des réparations). Les GAFAM dénommés BigTech ont pour ambition de poser leurs propres câbles, mais se heurtent, pour l’instant, aux fournisseurs d’accès locaux. «Le premier point de friction avec ces BigTech est la délicate équation de la régulation qui oscille désir de puissance et besoin d’innovation. Le deuxième point est lié à la gouvernance des réseaux sociaux»(2). Un kilomètre de câble sous-marin coûterait entre 25000 et 45000 euros. Leur durée de vie serait de 25 ans en moyenne.

Le détroit d’Ormuz est une zone critique pour les télécommunications mondiales, traversée par 17 câbles sous-marins géoréférencées. Ces infrastructures constituent un « goulot d’étranglement numérique » car elles acheminent plus de 95 % du trafic des données de la région et environ 30 % des échanges numériques entre l’Europe et l’Asie. Bien que certains câbles particuliers soient souvent classifiés, ils relient le Golfe à la mer Rouge et l’Europe, transitant par des pays comme les Émirats Arabes Unis et Bahreïn. Les principaux systèmes de câbles identifiés transitant par cette zone ou reliant les pays limitrophes sont les suivants: SEA-ME-WE 3 – FALCON – EIG – GBI – OAC(3).

Les points de vulnérabilité critique sont nombreux. Certains pays comme le Qatar ou le Koweït dépendent à plus de 95 % de ces câbles pour leur accès à Internet. Des enjeux géopolitiques sont mis en exergue en raison des tensions actuelles. Ces infrastructures sont considérées comme des cibles stratégiques. Une rupture majeure pourrait paralyser les virements bancaires et les marchés boursiers internationaux. Le détroit est relativement peu profond (entre 20 et 100 mètres), rendant les câbles plus exposés aux pannes accidentels (en laissant trainer l’ancre ou les filets de pêche des chaluts sur plusieurs kilomètres, mais aussi en cas de tremblements de terre ou de tsunami, d’attaques de requins…) ou aux actions redoutées de sabotage. En outre, ils se trouvent en ce moment dans une zone extrêmement militarisée (graphique ci-dessous).Ces câbles sous-marins sont simplement posés au fond des mers par des bateaux-câbliers (seulement une cinquantaine de par le monde). Les câbles pourraient être la cible de l’Iran si le pays venait à être de nouveau attaqué. Ils sont physiquement accessibles, souvent peu protégés et leur cartographie est largement disponible(4). Leurs données comprennent des communications militaires «secret-défense» et gouvernementales cryptées. Une interruption même de quelques jours pourrait offrir une fenêtre d’opportunité pour un adversaire pour attaquer, en créant une brèche, par exemple, dans un dispositif de défense côtière.

La marine iranienne possède les moyens de sectionner ces câbles soit par les mines de fond activées acoustiquement ou magnétiquement, soit par les ancres de «bateaux de pêche», soit par des micro-charges explosives à retardement, soit par des plongeurs de combat, et éventuellement en utilisant des robots/drones sous-marins.

Ce scénario serait donc probable si le conflit reprend en cas d’échec des négociations. Si les centrales électriques situées aux environs de la mer Caspienne venaient à être attaquées, l’Iran pourrait avoir recours à ce mode d’action asymétrique, à savoir des actions de sabotage coordonnées et simultanées, propres à cette guerre hybride. Les délais de réparation par ces bateaux-câbliers spécialisés prendront 2 à 4 semaines, encore faut-il y aller! Même en cas de cessation des hostilités et de sécurisation du détroit, cela pourrait prendre 3 à 6 mois.

Des solutions alternatives existent. Les satellites à orbite basse (situés entre 500 et 2000 km d’altitude) STARLINK (de SpaceX) sont actifs depuis 2019. Ils permettent d’accéder à Internet dans les régions les plus reculées du monde, grâce à un simple récepteur. Mais ils ne peuvent pas remplacer entièrement les bandes passantes de grande capacité des câbles sous-marins. Une autre solution serait le «ré-routement» vers d’autres câbles mais les délais de reconfiguration pourraient prendre plusieurs jours. D’autre part, la redondance a des limites pratiques car les capacités de rechange peuvent rapidement être saturées si plusieurs câbles majeurs sont touchés simultanément. De plus, les détours géographiques allongent les distances, ce qui dégrade la performance. Cela permettra d’éviter une interruption totale, mais ne pas empêcher des perturbations significatives au niveau du C4 (Communications, Computers, Command and Control).

Ce mode d’action d’ultime recours aurait certainement des conséquences sur le pays lui-même et pourrait compromettre ses relations privilégiées avec son partenaire stratégique à savoir la Chine. Le sabotage de câbles sous-marins, notamment en haute mer, a été utilisée en mer Baltique ces dernières années.

Un Etat présente une grande vulnérabilité s’il ne possède qu’un ou deux câbles. La France par exemple en possède 20; dont un hub important localisé à Marseille (sous la supervision du ministère des Armées) couvrant le Moyen-Orient et les pays du Maghreb. Heureusement, notre pays a renforcé activement son infrastructure télécoms avec plusieurs câbles sous-marins à fibre optique, assurant une souveraineté numérique et connectant notre pays à l’Europe (via Marseille et Sicile). Cela pourrait nous positionner comme un hub méditerranéen. Nos principaux systèmes incluent SEA-ME-WE 4 (un câble majeur reliant l’Asie du Sud-Est à l’Europe de l’Ouest, mis en service en 2005); Keltra (système reliant Kélibia à Trapani (Sicile), en fonction depuis 1995); Hannibal (inauguré en 2009, reliant Kélibia à Mazara en Italie); Didon (câble reliant la Tunisie à l’Europe, renforçant la capacité haut débit); et le nouveau projet Medusa (prévu cette année d’environ 8 000 km, dont 1 040 km en Tunisie, reliera Bizerte à Marseille) (schéma ci-dessous). Sur le plan national, des câbles sous-marins locaux, dont celui d’El Jorf – Djerba, relient l’île au territoire.Afin de contrer et de prévenir toutes actions malveillantes (tentatives de sabotage), il est fortement recommandé(5) de maintenir une présence militaire maritime des eaux territoriales nationales, de posséder une capacité souveraine de réparation des câbles ainsi que d’une capacité de surveillance (drones, capteurs etc.).

Colonel-Major (Retraité) Mohamed Ghazi Essaied

Notes

(1) 11 appartiennent à des opérateurs américains, dont 4 à Google. 83% des services (Google, Meta etc.) appartiennent à des compagnies américaines ainsi que 61% des transferts bancaires (visa, MasterCard).

(2) «Techno politique» par Asma Mhalla. Editions du Seuil, 2024.

(3) SEA-ME-WE 3 (South-East Asia – Middle East – Western Europe 3) : C’est l’un des plus longs câbles au monde (39 000 km), reliant l’Asie du Sud-Est à l’Europe via le Moyen-Orient. FALCON : Ce câble est essentiel pour la connectivité locale, reliant plusieurs pays du Golfe Persique au reste du monde via le détroit. EIG (Europe India Gateway): Un système majeur reliant le Royaume-Uni à l’Inde avec des points d’atterrissement stratégiques dans la région. GBI (Gulf Bridge International): Un réseau en boucle qui connecte spécifiquement tous les pays du Golfe (Qatar, Émirats Arabes Unis, Iran, Irak, Arabie Saoudite, Koweït). Oman Australia Cable (OAC) : Un câble récent reliant directement Mascate (Oman) à Perth (Australie), passant à proximité immédiate de l’entrée du détroit.

(4) Site: Telegeography (Submarine Cable Map).

(5) «Les câbles sous-marins» par Camille Morel. Biblis, 2023.

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