Les cartes sont rebattues. Retour spectaculaire à la case départ. Poussés dans leurs derniers retranchements, les héritiers du régime Bouteflika semblent agir maladroitement. A la difficulté de convaincre de la pertinence de leur démarche pour sortir de l’impasse politique, s’ajoute un indescriptible désordre au sommet du pouvoir.

Pendant que la révolution démocratique en cours suit admirablement et tranquillement le sillon qu’elle a elle-même tracé, les quelques centres de décision qui restent du régime démantelé s’embrouillent. Et chacun joue, seul, sa propre partition. D’incohérences en contradictions, ils naviguent à vue. Les malentendus ne sont pas qu’apparents, ils s’exacerbent avec le risque d’entraîner le pays dans une zone grise. Alors que le moment recommande sagesse et lucidité, les décideurs s’obstinent à imposer des démarches aussi floues que faibles et – circonstances aggravantes – qui ne recueillent nullement un minimum de consensus en interne.

Dans une course effrénée vers l’inconnu, les détenteurs du pouvoir de l’Etat, dépassés par la puissante insurrection citoyenne, peinent à imaginer des issues salutaires à leur propre crise avant celle du pays. En bloquant toute solution émanant de l’opposition politique ou de la société civile, ils rendent de plus en plus difficile un retour rapide ne serait-ce qu’à la légalité constitutionnelle. C’est le pouvoir lui-même qui saborde ses propres initiatives politiques.

Sinon comment expliquer le «coup de grâce» donné au fameux «panel des six» pensé et élaboré dans le laboratoire du régime ! Parrainée par la présidence de la République, la tâche confiée à l’ancien président de l’Assemblée nationale a fait long feu. A peine installé, certes dans l’improvisation, le «panel» s’est pris un «missile» en pleine figure. La position du chef d’état-major de l’armée, Ahmed Gaïd Salah, exprimée avant-hier, signe l’acte de décès de la mission devant préparer le dialogue national en vue d’organiser l’élection présidentielle.

Ce faisant, le patron de l’armée défie, et de manière évidente, l’autorité du chef de l’Etat, Abdelkader Bensalah, largement affaiblie depuis l’expiration légale de son mandat. Ce n’est plus une répartition des rôles, savamment orchestrée entre le «bon» Bensalah et le «méchant» Gaïd Salah, mais une guerre d’influence et de territoire qui se livre, et à visage découvert. Les vertus du dialogue, mises en avant par les tenants du pouvoir pour «disqualifier» les partisans de la transition, sont battues en brèche par leurs propres promoteurs. Point d’apaisement.

La stratégie de tension prend des proportions alarmantes, alors que les institutions de l’Etat, déjà dans un état d’illégalité et de délabrement très avancé, sont livrées à une «gestion» improvisée. Le communiqué du procureur du tribunal de Tlemcen qui affirme, avec une légèreté peu rassurante, qu’une ancienne ministre est en fuite, alors qu’elle n’a pas quitté le territoire national depuis une année, est symptomatique d’une vacuité politique et institutionnelle inédite. Est-il encore utile de rappeler le caractère anticonstitutionnel du limogeage, hier, du ministre de la Justice et garde des Sceaux et son remplacement sans fournir d’explication ? Ce sont là des faits d’importance capitale qui révèlent la décomposition d’un système fini. Il est vrai que le destin de ses hommes en dépend. Mais s’obstiner à prolonger sa durée de vie, alors qu’il est cliniquement mort, c’est prendre le risque de connaître le même sort. Il n’est cependant pas trop tard pour rectifier le tir. Généreuse, l’insurrection citoyenne n’est pas dans un «retour destructeur au passé».

Elle permet justement un rattrapage politique et aide à redresser les trajectoires. D’où la nécessité vitale de «coller» à la révolution démocratique. Au lieu de la combattre ou tenter de la détourner de sa trajectoire, il faut lui faciliter le chemin. Elle est salutaire pour le pays. Elle l’a déjà sauvé du projet morbide du 5e mandat. Voir en elle une somme de conspirations, destinées à éliminer un groupe au profit d’un autre, c’est faire une grave erreur d’analyse.

Les Algériens qui marchent depuis des mois, avec une détermination inébranlable, montrent la voie. S’ils «complotent» ce n’est pas contre, mais pour et au profit du pays. Revenus au centre de l’histoire et redevenus ses acteurs, ils immunisent le pays et garantissent ses chances de réussite politique. Le hirak est l’issue et non pas l’impasse. Les Algériens sont la solution. 

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Auteur: Hicham Chouadria
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