Une nouvelle confrontation se profile : les conseillers économiques de la Présidence ne semblent pas en phase avec le fonctionnement réel du pays. Chaque année, le même scénario se répète : une circulaire présidentielle fixe les orientations budgétaires, puis la loi de finances suit sa propre trajectoire. Celle du 12 octobre 2026 ne fera pas exception. Le document est solennel, mais surtout, il arrive avec 109 jours de retard, comme d’habitude. Son contenu est également familier : d’une année à l’autre, on retrouve les mêmes projets, les mêmes formules et les mêmes directives. Cette continuité soulève une question simple : si ces orientations étaient véritablement mises en œuvre, pourquoi faudrait-il les répéter chaque année ?
Une circulaire en décalage avec le calendrier budgétaire
L’article 28 du décret du 31 mai 2019 fixant le calendrier budgétaire prévoit que la circulaire présidentielle soit publiée au plus tard le 25 juin de l’année en cours. La raison est simple : le débat d’orientation budgétaire (DOB) au Parlement se tient en juin, période au cours de laquelle le président de la République est censé définir les grandes orientations du budget. La préparation budgétaire ne commence pas en octobre pour un budget qui doit être adopté en novembre !
LA SUITE APRÈS LA PUBLICITÉ
Sur les dix dernières années, de 2016 à 2021, toutes les circulaires ont été signées entre le 20 juin et le 30 juillet. Aucun problème à ce niveau ! Le dérapage a commencé avec le budget 2022, dont la circulaire a été signée le 30 août 2021, avant d’atteindre un retard record avec le budget 2025, le 23 octobre 2024. Le budget 2027 marque une nouvelle entorse.
Quel est le problème ? Le président de la République signe sa circulaire alors que le budget a déjà été préparé. Soyons réalistes : pour la session parlementaire de novembre 2027, le chef de l’État laisse-t-il moins de deux semaines au gouvernement pour reprendre de fond en comble tout le travail réalisé depuis juin ? Et ce, alors que le projet de loi de finances est censé être transmis au Parlement 15 jours avant l’ouverture de la session ? C’est un véritable désordre !
La SND30 n’a jamais été correctement budgétisée !
Le paragraphe 3 de cette circulaire rappelle que le budget 2027 s’inscrit dans la poursuite de la mise en œuvre de la Stratégie nationale de développement 2020-2030 (SND30). Il ne s’agit là que d’une formule rituelle. Pourtant, une stratégie ne peut se traduire dans le budget que lorsque ses objectifs deviennent des allocations budgétaires identifiables, des calendriers de décaissement et des responsables clairement désignés pour leur réalisation.
Rien de tout cela ne figure dans la circulaire. Celle-ci exige que les programmes budgétaires « découlent des cadres stratégiques de performance alignés sur la SND30 » (point 60). Le fait que le document doive encore exiger l’alignement des budgets sur cette stratégie, alors qu’il ne reste que trois ans avant son échéance, constitue un aveu d’échec : la SND30 demeure un document de référence que l’on cite, plutôt qu’un cadre qui oriente réellement les décisions budgétaires.
Un double langage bureaucratique digne des manuels
Le document coche méthodiquement toutes les cases du double langage bureaucratique, à commencer par le recours à des concepts creux. On nous demande de « renforcer », de « poursuivre », d’« accélérer », de « garantir », de « consolider », d’« intensifier » et de « promouvoir ». Presque aucune des actions proposées n’est assortie d’un objectif chiffré, d’une échéance ou d’un indicateur de performance.
Combien de mégawatts supplémentaires seront produits en 2027 ? Combien de kilomètres de routes seront réhabilités ? Quel pourcentage des marchés publics sera réservé aux fournisseurs locaux ? Combien de personnes bénéficieront des filets de protection sociale ? Silence complet !
Les concepts employés sont trop vagues et remarquablement élastiques : « patriotisme économique », « budgétisation à impact socio-économique », « approche orientée vers la jeunesse », « suivi stratégique » et « mécanismes efficaces ». Qui pourra affirmer, en décembre 2027, que les objectifs ont été atteints ?
Les seuls chiffres figurant dans le document sont macroéconomiques. Quant au seul engagement chiffré en matière de dépenses — consacrer « au moins 30 % » du budget général à l’investissement (paragraphe 28) —, il relève lui aussi de la formule : l’administration reste libre de décider ce qu’elle classe dans la catégorie des investissements.
En pratique, comment atteindre cet objectif lorsque la première priorité du gouvernement consiste à rembourser sa dette afin de préserver sa crédibilité sur les marchés internationaux, comme l’a indiqué le ministre des Finances lors du débat d’orientation budgétaire ?
Une lecture plus attentive de la circulaire révèle un État qui peine à payer ses créanciers dans les délais. Le document évoque la réduction des arriérés intérieurs (paragraphes 41 et 59), la dette flottante auditée accumulée entre 2000 et 2019 (paragraphe 44), les paiements en souffrance, une provision de 2 % destinée au report des crédits budgétaires (paragraphe 37), les arriérés de salaires, les cotisations de retraite non reversées et les engagements sociaux liés au personnel mis à disposition. Il demande même aux collectivités territoriales de régler leurs impayés sur leurs ressources propres.
Le service de la dette pourrait atteindre 3 000 milliards de FCFA en 2027. Au regard de la faiblesse des recettes de l’État, la promesse de consacrer 30 % du budget à l’investissement risque de rester lettre morte.
Le paragraphe 23 préconise une « mobilisation optimale des recettes intérieures non pétrolières ». Or, le secteur pétrolier est en contraction, l’assiette fiscale est étroite et l’économie informelle demeure considérable. La circulaire reconnaît elle-même cette réalité en proposant de restreindre les paiements en espèces.
Les mesures envisagées — facturation électronique, fiscalité en temps réel, fiscalité minière et prélèvements douaniers « ciblés et marginaux » — sont des chantiers de longue haleine. Aucun ne s’accompagne de prévisions de recettes chiffrées et mesurables.
Pire encore, 2027 pourrait être une année électorale, ce qui risque de compromettre l’optimisation de la mobilisation des recettes. Le président n’en dit mot, illustrant une nouvelle fois le double langage bureaucratique. Pourtant, tous les acteurs économiques et politiques s’y préparent déjà !
Ce qui manque : les fonds propres
Cette circulaire ne permettra pas au pays d’avancer. Nous n’attendons pas du président de la République et de ses conseillers une litanie de vœux pieux, déconnectés des réalités économiques nationales et du calendrier budgétaire. D’autant plus que la circulaire reste enfermée dans une approche unique : l’endettement.
Dix paragraphes sont consacrés à la dette (paragraphes 52 à 59), au Comité national de la dette publique, aux émissions de titres et aux emprunts concessionnels et non concessionnels. Pourtant, le financement structurel à long terme ne peut reposer exclusivement sur la dette, qui alourdit les charges futures de remboursement et expose le pays aux risques liés aux taux d’intérêt et aux taux de change.
Nous attendons du président de la République et de ses conseillers une véritable thérapie de choc face aux urgences financières du moment. Ce dont le Cameroun a besoin, ce sont des fonds propres : des apports en capital permettant de partager les risques plutôt que de créer de nouvelles dettes.
Cela suppose d’ouvrir les projets d’infrastructures aux investisseurs institutionnels, notamment les fonds de pension, les compagnies d’assurance et les fonds souverains ; de développer le capital-investissement et les fonds d’infrastructures ; de dynamiser les marchés financiers régionaux ; d’attirer les investissements directs étrangers grâce à des cadres juridiques stables ; et de mobiliser l’épargne de la diaspora.
Surtout, le Cameroun doit tirer parti de l’excès de liquidités qui circule dans le secteur informel en créant une monnaie électronique. L’argent que le ministère des Finances (MINFI) recherche à l’étranger est déjà disponible au Cameroun, mais il reste piégé dans l’économie informelle et la thésaurisation. Il faut remettre cet argent en circulation !
La seule référence de la circulaire à cette question, au paragraphe 32, concerne la prise de participations de l’État dans des institutions financières internationales. Nous sommes loin d’une stratégie d’investissement fondée sur la participation au capital pour financer des barrages ou des autoroutes.
Un fonds d’investissement alimenté par les revenus miniers et reposant sur une gouvernance transparente serait bien plus conforme à l’ambition affichée que dix nouvelles directives appelant à la rationalisation.
Cette circulaire n’a rien d’original. Elle restera ce qu’elle est depuis des années : une litanie d’intentions. Le Cameroun a besoin d’argent pour survivre, pas de discours supplémentaires !
Louis Marie Kakdeu, MPA, PhD et HDR
Deuxième vice-président national du Social Democratic Front (SDF).
Auteur: Arnaud Nicolas MAWEL
Cliquez ici pour lire l’article depuis sa source.