Chômage au Maroc: le new deal de la Banque mondiale !Chômage au Maroc: le new deal de la Banque mondiale !

Le Maroc pourrait générer 1,7 million d’emplois supplémentaires d’ici 2035 et augmenter son PIB réel de près de 20 % au-dessus de son niveau de référence. Toutefois, ce potentiel ne se concrétisera qu’à condition de mettre en œuvre un programme de réformes ambitieux. Deux rapports de la Banque mondiale analysent cette équation.

En 2012 à Davos, une syndicaliste européenne a sorti une déclaration choc qui a été un électrochoc historique qui a attiré l’attention de l’élite sur la trajectoire du capitalisme. Le monde des affaires « a perdu sa boussole morale ». Alors que faire ? Croissance, crient les uns. Innovation, répondent les autres. Créativité ! Développement durable ! Mais rien de tout cela ne fait un nouveau modèle. Dans certaines régions du monde, des alternatives émergent. Le Maroc soucieux de ces questions ces dernières décennies s’est démarqué avec son modèle de libéralisme à visage humain.

«Le Maroc appelle de ses vœux une nouvelle mondialité, une mondialité juste, équitable, participative, bref une ‘mondialité à visage humain’ qui équilibre, intègre, réconcilie le monde avec lui-même en injectant du Sens et de la Confiance», avait déclaré sa Majesté il y a de cela plus d’une décennie au lendemain de la crise de 2008 dans un message adressé aux participants à la 2e «World Policy Conference». Ce discours pour bon nombre de praticiens a mis la lumière sur le modèle du libéralisme marocain. Bien que visible, ce discours royal a permis de mettre les mots sur ce que beaucoup appel gouvernance à visage humain. » 

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Pour la petite histoire, c’est à Amartya Sen (prix nobel d’économie en 1998) qu’on doit essentiellement cette vision. Pour cet éminent économiste et farouche défenseur des droits des pauvres « il y a développement lorsque les individus sont plus à même de réaliser ce qui donne un sens à leur vie ».  Selon lui c’est la manière dont les « capacités des individus » ont été accumulées et leurs choix élargis afin qu’ils puissent jouir des libertés qui donnent un sens à la vie et la rendre digne d’être vécue. Ces libertés comprennent les droits d’accès aux ressources permettant aux individus d’éviter la maladie, de se respecter eux-mêmes, de se nourrir décemment, de subvenir à leurs besoins et d’entretenir des relations pacifiques.  C’est cette nouvelle approche de développement qui a inspiré les décideurs du Maroc à construire les bases d’un libéralisme social.

Aujourd’hui, c’est ce prisme de gouvernance sociale qui fait que les élites ces derniers mois font front contre la problématique du chômage qui a atteint un pic très élevé. Et si les élites s’y préoccupent à la lumière des enjeux de l’Etat social esquissé par le souverain, c’est aussi parce que c’est la pierre angulaire du développement, selon la Banque Mondiale.

« Dans les pays en développement, les emplois sont la pierre angulaire du développement et ont un impact bien au-delà des revenus qu’ils procurent. Ils sont essentiels à la réduction de la pauvreté, au fonctionnement des villes et à l’ouverture aux jeunes de perspectives », explique l’institution de Bretton Woods dans l’un de ses rapports sur le sujet.

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Fidèle à ce sujet, la Banque Mondiale a récemment publié une série de rapport se penchant sur cette problématique. Le Rapport sur la croissance et l’emploi au Maroc et le Diagnostic du secteur privé au Maroc se conjuguent pour identifier les changements structurels qui permettraient au Maroc d’évoluer vers une croissance transformatrice, en articulant réformes macroéconomiques et opportunités d’investissement privé dans les secteurs clés de l’économie. « Entre 2000 et 2024, la population en âge de travailler a progressé près de 2,5 fois plus vite que l’emploi.

Alors que 40% des industries évoluent dans un environnement peu concurrentiel, les entreprises peinent à se développer et à accroître leur productivité. Le taux d’activité des femmes demeure parmi les plus faibles au monde, malgré la progression de leur niveau d’études, et continue en outre de s’éroder », explique le rapport.

Faut-il un new deal ?

13%, c’est le chiffre qui représente un véritable défi pour l’équipe Akhannouch. Structurel ou conjoncturel ? Selon l’économiste Mehdi Fakir, la lecture du gouvernement penche plus vers la causalité conjoncturelle. « Je vous rappelle qu’il y a quelque année l’Espagne a traversé une véritable crise de l’immobilier qui a presque fait grimper à toute allure  le taux chômage. Je n’ai pas vu à mon sens des mesures édifiantes à part une autorégulation du marché qui a fait redescendre la pression ». 

Et de poursuivre : »À défaut de cela on peut opter comme ce qu’a fait les Usa avec le New deal où l’Etat a impulsé de grands travaux qui ont  été pourvoyeuse en grande masse d’emploi ». Pour la petite histoire, le New deal de Roosevelt, intervenait juste après la crise de 1929. Au travers d’organisme clé tels que la Work Project Administration, la National Recovery Administration, cette politique a pu permettre aux Usa de traverser le désert de crash boursier.

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Dans le Vieux continent, l’Union européenne a commencé à lutter contre le chômage dès le début des années 1950. En 1997, dans un contexte de chômage élevé au sein de la plupart des pays européens, les élites Européennes jettent les bases du traité d’Amsterdam qui a fourni les fondements pour l’élaboration de la stratégie européenne pour l’emploi (SEE) et la création du Comité de l’emploi. Dans le même sens, l’UE a aussi lancé le Fonds social européen (FSE) destiné   à soutenir la promotion de l’emploi et une mobilité accrue des travailleurs.

En Amérique Latine, le Mexique, qui fait face à ce fléau depuis les années 2000, a impulsé une véritable politique sociale qui a commencé à donner ses fruits. Par exemple, pour contrecarrer les effets de la hausse des prix sur le pouvoir d’achat des Mexicains, les autorités ont élevé le salaire minimum de 20% par rapport à 2013. Entre 2019 et 2023, le droit du travail a été l’objet d’une série de réformes. Le marché du travail s’est redressé depuis. En 2023, le taux de chômage au Mexique est tombé à 2,9 %. Rappelons que le taux de chômage en 2009 était de 7,3 %. 

Formulant des recommandations stratégiques, Javier Diaz Cassou, Economiste Senior principal pour le Maroc à la Banque mondiale, articule les réformes autour de quatre axes qui se renforcent mutuellement : des marchés plus efficaces et plus compétitifs, des entreprises plus dynamiques, des investissements publics à plus fort impact et des marchés du travail plus inclusifs. «Ces réformes pourraient générer 1,7 million d’emplois supplémentaires d’ici 2035 et 2,5 millions à l’horizon 2050, tout en portant le PIB réel à près de 20 % au-dessus du niveau de référence, concrétisant ainsi les ambitions du Nouveau modèle de développement en une trajectoire atteignable », explique l’expert de la Banque Mondiale.

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Par ailleurs, il faut noter que le Diagnostic-pays du secteur privé (CPSD) met en évidence quatre secteurs à fort potentiel où les réformes pourraient déclencher un afflux significatif d’investissements privés à moyen terme, à savoir la production décentralisée d’énergie solaire, le textile bas-carbone, les cosmétiques à base d’argan et l’aquaculture marine. Ces secteurs sont en phase avec les priorités du Maroc, à savoir la croissance verte, la modernisation industrielle et le développement régional, mais font l’objet d’investissements privés relativement faibles par rapport à eux de pays comparables. Si elles sont mises en œuvre, ces mesures pourraient débloquer environ 7,4 milliards de dollars d’investissements privés et soutenir la création de plus de 166 000 emplois dans les quatre sous-secteurs examinés au cours des cinq à dix prochaines années, préviennent les expert de la Banque.

Faut-il repenser la politique économique ?

Si on se base sur les travaux de l’économiste Thomas Piketty pour analyser les chiffres récents du taux de chômage, on peut probablement conclure à une « erreur de politique économique ». Pour l’économiste Adnane Benchekroune, il faut requalifier le constat: « C’est une politique économique insuffisante ». Pour lui, « il y a encore des moteurs qui ne sont pas encore allumés. Aujourd’hui on doit lancer des plans d’accélération dans des secteurs comme l’agro-alimentaire, l’aéronautique, le bâtiment… » Et d’ajouter: « En attendant les fruits du ruissellement économique, le gouvernement doit soutenir davantage l’offre ». 

« A mon sens, la base de tout ruissellement positif sur l’ensemble des strates de la population passe par une augmentation mécanique de la croissance économique. Un débat sur la hiérarchisation des chantiers peut bien entendu toujours se poser, mais le fondement majeur demeure, de fait, de combien, chaque année, augmente la richesse produite. De ce fait, tendre vers les 5 ou 6% de croissance annuelle que chacun appelle de ses vœux, semble un pré-requis indispensable. Or, malheureusement, dans le contexte macroéconomique actuel, au niveau mondial, nous ne semblons pas prendre cette orientation, du moins pas à court terme. En parallèle, et à plus long terme, je pense que les réformes en cours du système éducatif sont de nature à améliorer l’employabilité, notamment des jeunes, tout en accroissant la productivité et l’efficience, pour pouvoir évoquer une inflexion de la courbe du chômage », nous confie l’économiste Hicham Alaoui.

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Dans une note publiée sur Economia, l’enseignante chercheur en économie Caroline Minialai interrogeait quelques années en arrière la politique économique du Maroc. Dans un article intitulé: « Le Maroc a-t-il une stratégie économique ? », l’économiste déclare : »S’il est encore trop tôt pour mesurer les effets des programmes consacrés au PIB industriel ou au PIB agricole et savoir si un de ces deux secteurs pourra être le moteur de notre croissance, on peut d’ores et déjà s’intéresser aux secteurs de l’immobilier, du tourisme et des infrastructures, triptyque mis en avant par nos dirigeants. Ces trois piliers de la politique économique ont en commun leur forte dépendance vis-à-vis de l’extérieur : l’engagement des touristes ou des investisseurs est fonction d’un grand nombre de contraintes que le gouvernement ne peut pas entièrement maîtriser (géopolitique de la région, croissance des autres pays émergents…). Mais au-delà de cette dépendance, chacun de ces axes pose problème en termes de contribution à la croissance. Réformer ! C’est le mot de la fin. Réformer pour construire les mécanismes nécessaires à l’élaboration, la mise en œuvre et le contrôle de politiques publiques concertées de développement économique ».

Auteur: Ismail Saraoui
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