Par Habib Si afif,
fils de chahid
La mémoire algérienne est jalonnée de dates rappelant des tragédies qui font la trame d’une lutte héroïque contre un colonialisme sanguinaire. Ainsi se construit l’Histoire d’un peuple et se sculpte la mémoire, seule incarnation d’un temps qui ne peut se raconter ni même exister, faute de faits, de pleurs et d’événements qu’ils soient d’allégresse ou de désolation.
Après six longues années de lutte jalonnées de sacrifices pour le recouvrement de l’indépendance nationale, les nombreuses victoires arrachées sur le champ des opérations militaires et le déni de l’occupant, le commandement de la révolution armée décidera, à la veille de l’examen de la question algérienne par l’ONU, de passer à la vitesse supérieure pour contrecarrer la campagne insidieuse d’intox contre l’insurrection armée en organisant des manifestations populaires à travers le territoire national et démentir par-là les allégations insidieuses de la France coloniale selon lesquelles le peuple désavouerait la lutte armée.
Lors du passage du président de Gaulle à Témouchent, à l’occasion de sa visite en Algérie du 9 au 12 décembre 1960, les populations autochtones présentes et massées sur son itinéraire le 1er jour de son séjour brandiront drapeaux et bannières nationalistes revendicatives au nez et à la barbe du général, l’obligeant à reconnaître de facto que les «troubles à l’ordre public, les actions isolées et sans lendemain de furtifs fellagas égarés», comme il se plaisait à le répéter jusqu’alors, étaient bel et bien des aspects déterminants d’une action nationale, concertée, structurée et aux objectifs clairs. Il s’agit bien d’une révolution ne donnant prise à aucun marchandage, aucune démarche dilatoire, d’une entité décidée et bien encadrée. La volonté populaire aura raison d’une France empêtrée dans un face-à-face dont elle ne pouvait consentir à payer le prix du sang ; le général aura ainsi compris ce jour qu’il ne pourrait venir à bout de l’insurrection, encore moins la vaincre par les armes.
D’ouest en est du pays, déferlant, la force dans l’âme, les foules démontreront au monde entier le rejet de la présence coloniale, l’injustice qui en fait la substance, le déni qui en est l’image et les exactions qui sont le quotidien des Algériens. À l’instar des autres contrées du pays, Mostaganem ne restera pas, ce dimanche 11 décembre 1960, en marge de ce mouvement de revendications, de contestation et aura son lot de répression et de sang versé.
En cette matinée printanière, sous un soleil en toute liberté, dans un ciel bleu et serein, le rituel ralliement au centre-ville par la place des Trois- Ponts des traditionnels cortèges de manifestants dévalant les quartiers «musulmans de Tigditt (El-Qahira et de Tobana/Derb/El-Qriya» ne se sera pas hélas concrétisé en raison de l’impressionnant dispositif militaire mis en place pour empêcher la manifestation, et pour cause. Dr Mansour Benchehida (Professeur de lettres-auteur-écrivain) témoin et acteur du soulèvement populaire de l’époque, fera un récit des événements dans son faubourg : «Compacte, peu bruyante, avec un pas rapide et sûr, la foule émergera du quartier populaire de Tigditt, passant par Dar el Askri et remontant Qadousse-El-Meddah, la grande et unique voie qui relie Tigditt au centre de la ville en longeant l’oued Aïn-Sefra. Cet affluent enserre et entoure le quartier populeux, il en est un peu sa frontière, il démarque les envahisseurs européens des autochtones de toujours, développant chez les Algériens un esprit insulaire et une culture qui cimente les liens entre les Medjahers, les Hachems, les Béni Zeroual, les Béni Ghadou, les Béni Ouragh, etc., derrière un sentiment qui deviendra un indice de démarcation avant d’éclore en nationalisme moderne. La foule avance par la porte des Medjahers et débouche sur la place Gambetta, à l’orée du quartier habité par les Français. Aussitôt l’armada coloniale se lance dans une chasse féroce et sans pitié sur ces citadins sans espoir, ces journaliers, ces paysans sans terre et enfants sans perspectives pour les refouler vers ‘’El-Qahira’’ et empêcher la jonction des marcheurs. Tentant de s’interposer et de calmer ces jeunes fougueux, Mohamed Belaroussi, coiffeur et tahar de son état, un homme aimé de tous, tombera sous les balles assassines devant les abattoirs municipaux de la route du port, non loin de ‘’Diar El Hana’’. Au même moment, à la place de Souiqa Fougania, Belhadj H’mida, voulant échapper à ses poursuivants, se dissimulera derrière son étalage commercial pensant se protéger contre un véhicule blindé. Aperçu par le conducteur du alftrack et traqué, il sera froidment et sans hésitation écrasé contre le mur de la maison des Benmertaza, non loin de la mosquée El-Feth-Bouamrane qui avait fait office d’hôpital de fortune du 16 mars au 5 juillet 62 pour secourir les victimes de la sinistre organisation criminelle OAS ; son hurlement figera tout le monde.»
Des manifestations qui sonneront le glas de la colonisation
Empêchés de rejoindre l’autre cortège, les gars des faubourgs supérieurs (Tobana/Derb/Qriya) tromperont la vigilance du service d’ordre déployé en empruntant les ruelles sous-jacentes et envahiront le centre-ville brandissant des drapeaux, scandant «Tahya El Djazaïr !» et entonnant des chants patriotiques. La riposte de dispersion des rangs par les militaires sera immédiate et dans leur retraite, les jeunes manifestants renverseront sur leur passage des véhicules (2CV et 4CV) et feront voler en éclats des vitrines de grandes marques de chaussures (André, Bata & Dressoir), des Galeries de France, du Prisunic et des librairies Baraquet et la Pléiade. La journée durant, de petits groupes surgiront d’un peu partout et harcèleront à coups de jets de pierres, fuyant, se cachant et apparaissant sans répit contre les forces harassées, la haine pétrifiant leur face. Et dire que ce jour-là la soldatesque, qui n’a eu affaire qu’à des contestataires pacifiques, s’est acharnée sur des foules sans protection, a taillé et entaillé des corps sans défense, tiré et piétiné sans vergogne les agonisants, les blessés et ceux gisant ensanglantés ; elle brandissait des armes et eux n’avaient que leur voix. Une page de l’épopée historique de tout un peuple que nos enfants ne connaissent pas, ou juste quelques bribes, aura pourtant été écrite en lettres de sang ce jour-là.
Ô mémoire
En effet, comment se forger une identité nationale avec cette culture de l’oubli manifestée par une absence délibérée d’écrire son histoire depuis plus d’un demi-siècle ? Toutes les «bonnes» intentions en la matière continuent encore à se limiter à des témoignages collectés à l’occasion de commémorations nationales ou à des discours creux, redondants et sans âme ! Et pour preuve, à ce jour (2020) aucune plaque n’est apposée aux endroits où sont tombés héroïquement en martyrs les Mostaganémois Mohamed Bélaroussi et H’mida Belhadj ni signalisation des sites historiques du Dahra occidental sur la RN 11 à l’exemple des grottes de Nekmaria où ont été enfumées 1 200 personnes par le sinistre général Pélissier le 18 juin 1845, ou encore du camp de concentration et de la mort de Cassaigne (actuellement Sidi Ali) où ont transité 45 000 militants de la cause nationale et dont 3 300 sont morts sous la torture.
Honneur et gloire à nos martyrs.
H. S. A.
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