Par Ahmed Azirar

La crise du Coronavirus sera très forte, systémique, et ses effets d’une ampleur sans précédent. S’il est à peu près établi que l’homme y survivra, il n’est pas sûr que l’ordre mondial y résiste, tant le virus bouleverse les systèmes économiques et commerciaux, voire l’organisation même des sociétés. Dans ce contexte, les pays les plus agiles – et parfois les plus inattendus peuvent sortir de cette crise par le haut. Le Maroc semble être dans cette perspective.

Face à la crise sanitaire, les réactions humaines de survie
semblent privilégier la détresse. En attestent les réactions extrêmes adoptées
: frontières hermétiquement fermées, échanges et chaînes d’approvisionnement
bloqués, actes de piraterie sur masques sanitaires et autres produits et
équipements d’hygiène et de survie, entraide et solidarité avec les couches
sociales et pays fragiles oubliées, explosion des achats d’armes, ainsi que
stockage de nourriture et de … papier hygiénique en sont quelques avatars
emblématiques.

Privilégiant le risque du pire, les pays ont négligé la
coopération synergique autour d’une stratégie sanitaire commune efficiente,
préférant des tactiques individuelles. De surcroit, des nations parmi les plus
riches du monde ont clairement privilégié, dès le départ, l’option de «
l’économie avant les vies humaines », arguant que la récession risque de tuer
plus que coronavirus. Aussi, les plans de lutte d’urgence contre la crise
ont-ils été jusqu’alors de simples hologrammes de ceux appliqués aux deux
précédents grands chocs du 21e siècle (2001 et 2008). Tout en reconnaissant que
la crise actuelle est hautement plus globale, mondiale, touchant l’Homme en ce
qu’il a d’essentiel, son existence même, beaucoup restent prisonniers de
réflexes passés. C’est dire que l’exercice de prévision de la voie à suivre
reste douteux, étant donné que les multiples dimensions de la crise sont sans
précédent et restent insaisissables.

Des groupements décisionnels mondiaux pris au dépourvu

Les groupements décisionnels mondiaux, G7, G20, les
organismes multilatéraux, ONU, OMS, FMI, les groupements régionaux (UE, UA…),
mais aussi les Think-Tanks les plus influents (Forum économique mondial …),
semblent tous sous le choc, et leurs prises de position et propositions,
restent au mieux, consensuelles, et au pire, anachroniques.

Nos modes de pensée, nos croyances, nos attitudes, nos
façons de produire, travailler, consommer, se sécuriser et coopérer avec les
autres doivent pourtant changer. A l’échelle des individus, des Etats et des
organismes de gouvernance internationale.

Pour l’heure, la contagion virale et économique se propage
toujours. Avec force en Afrique, victime collatérale et touchée en dernier. La
récession générale s’installe. Déjà 160 pays sur les 189 que compte le FMI, et
plus de 100 ont demandé ses financements. Quant aux questions pressantes
post-crise de dé-confinement des populations et de relance des économies et,
celles, plus générales et demandant plus de temps et de pondération, de refonte
de l’ordre mondial et du mode de fonctionnement des relations internationales,
elles garnissent pour le moment l’agenda de travail mondial, surchargé.

Le monde reste en attente que les chercheurs et décideurs
prennent des postures innovantes afin de poser les bons scénarii pour
appréhender correctement la taille et l’ampleur du choc économique et social
mondial et les voies de son dépassement. Le monde cherche la flamme qui
éclairera son avenir.

En attendant, chaque pays se démène selon ses moyens et
structures et mobilise son intelligence collective. Les actions des pays qui se
remettent les premiers, comme la Chine, Corée et Singapore, sont encore
hésitantes, empruntes de pratiques habituelles, et les risques de redémarrage
de nouvelles flambées de l’épidémie sont à craindre. Ayant, néanmoins, des mois
d’avance sur les autres pays dans leur gestion de la crise et de la reprise,
l’analyse de leurs expériences est nécessaire pour des pays, comme ceux
d’Afrique, pour mieux imaginer des changements et des coopérations régionales
novatrices, devant être entreprises dans des contextes locaux difficiles.

Au Maroc, dès les premières alertes mondiales, sur ce qui
allait très vite devenir la pandémie et la crise Covid-19, le Royaume a réagi
vite, globalement, et méthodiquement. Un cas, grandeur nature, de prompte
gestion de crise. Le Roi Mohammed VI aux commandes, dès le départ, a mis le
Pays dans une posture et un engagement d’ampleur tels que tout analyste au fait
des affaires marocaines peut aisément comprendre. Un Etat séculaire, bien
enraciné dans son histoire, ne pouvait que prendre la mesure du moment.

Les premiers signaux tôt envoyés ont donné le la. En
recevant des personnalités, le 12mars dernier, le Roi s’est gardé de serrer les
mains, faisant sentir, d’ores et déjà, la gravité de la situation et le sérieux
de sa prise en main. Au moment où d’autres responsables mondiaux, dont les pays
étaient pourtant touchés, sous-estimaient encore le virus et la gravité des ravages.
Cette négligence a coûté cher à beaucoup de pays.

Analysant correctement les enjeux en place et les déroulés
des expériences asiatiques et européennes, le Maroc a aussitôt lancé sa
stratégie, multidimensionnelle, d’une ampleur appropriée, mobilisant tous les
moyens disponibles, et a entamé son application avec engagement, méthode et
calme. Stratégie intégrée est le qualificatif qui sied, tant elle est
sanitaire, sociale, humaine, économique, communicationnelle et sécuritaire.

La réaction à temps est la première force à mettre à l’actif
de l’expérience marocaine en cours. Le fait que la stratégie soit intégrée en
est le deuxième point caractéristique. Sa mise en application coordonnée et en
progressive montée en charge en est le troisième trait distinctif.

D’ordre stratégique, la réaction est dessinée au plus
haut sommet de l’Etat

Appréciant à leur juste valeur les caractéristiques inédites
de cette crise et pesant les forces et faiblesses du pays, ses capacités
hospitalières, les structures de ses divers marchés, de ses filets sociaux, le
Maroc a privilégié action radicale de confinement de la population : lignes
aériennes bloquées, frontières contrôlées, puis fermées, lieux d’enseignement
clos, avant que l’isolement sanitaire ne concerne aussi les lieux de
consommation et de travail. Des exceptions pour garder opérationnels
l’approvisionnement du pays, ainsi que la production et l’administration sont
prises et scrupuleusement suivies. Le confinement est quasi-général sans
blocage du Pays. Sur-réagir, à la limite aura moins de conséquences que de
sous-réagir. Le choix entre le peuple et l’économie a dès le départ penché du
côté de l’Homme.

Le choix stratégique, qui semblait extrême, ne pouvait
réussir sans tout son soubassement social immédiatement mis en œuvre.
L’objectif est de soutenir tous ceux qui seront dans le besoin, parce qu’ils
ont perdu leurs sources de revenus ou parce qu’ils sont fragiles ou
nécessiteux. L’enseignement à distance s’organise et le télétravail là où il
est possible est activé. Le digital s’est mis en branle ; un bureau d’ordre
national est créé, comme les appels d’offres nationaux qui passent au
numérique…

Ainsi installée dès le départ, la confiance a facilité
l’exécution du confinement, autant que la tranquillisation des consommateurs à
propos de l’état d’approvisionnement des marchés en denrées de base. Le
déploiement des forces de sécurité l’était plus pour rappeler la présence de
l’Etat en ce temps difficile, un Etat protecteur surtout, que pour réprimer,
quand c’était nécessaire, les récalcitrants au confinement, notamment dans
quelques quartiers populaires et périphériques de certaines villes.

Il va sans dire que c’est le volet sanitaire qui était le
plus observé. Là aussi, la mobilisation est totale et les réglages rapides.
CHU, Stands dédiés, Laboratoires d’analyse, équipements, corps soignant et
aide-soignant, protocoles de traitement, consommables, conditions de travail…
tout, a fait l’objet d’un réglage progressif, pragmatique et en montée en
puissance soutenue.

 Production
nationale d’équipements

Des hôpitaux de campagne ont été installés dès le départ,
des cliniques mobilisées, des importations de produits nécessaires
ordonnancées, un stockage suffisant de médicaments y compris la chloroquine,
fabriquée localement, malgré qu’un débat scientifico-éthico-financier
enflammait, à son sujet, les salons et les réseaux sociaux français et
marocains…Un comité scientifique supervise le volet et le ministère de la
santé est totalement mobilisé. Sans oublier que les malades souffrant d’autres
pathologies doivent continuer à être pris en charge normalement même si les cas
non urgents sont renvoyés à plus tard. Les produits « anxiogènes » comme les
solutions hydroalcooliques, les masques sanitaires et les respirateurs ont fait
l’objet d’une mobilisation exceptionnelle de l’industrie marocaine, appuyés par
des chercheurs et ingénieurs pour éviter le manque qui pourrait être lourd de
conséquences. « Nécessité est mère de création », jamais ce dicton n’a été si
parlant!

L’économie, nerf de guerre, est au centre de la stratégie.
Un comité de veille est activé. Un policy-mix à leviers multiples et
complémentaires alliant une gestion budgétaire tant des dépenses, que des
ressources, ainsi que le financement, est mis en oeuvre. Un fonds spécial est
créé en plein weekend par le Roi et doté de 30 milliards de dhs soit près de 3
milliards d’euros. Des contributions importantes viendront aussitôt le
renforcer. Des soutiens aux entreprises sont présentés par le secteur bancaire.
Concernant la politique d’endettement extérieur, un débat est possible. La
mobilisation de la ligne LPL du FMI peut être interprétée comme une décision de
sagesse, tant les réserves de change ne devraient aucunement venir à se
détériorer.  Mais, on pourrait aussi y
voir une prise de risque autant financière que de mise en selle inutile du FMI
sur les décisions souveraines nationales. Et ce d’autant que cet organisme
reste agrippé à ses pratiques classiques de prêteur sous conditions malgré la
gravité de la crise mondiale. A un moment aussi où les financements privés
extérieurs sont disponibles à coût réduit, et que le rating marocain reste
favorable, n’est-il pas plus opportun d’y recourir en priorité, surtout pour
lancer les projets de relance contra-cyclique le plus rapidement possible. La
politique monétaire et du crédit devrait renforcer la politique budgétaire et
le secteur bancaire mobilisé en investisseur et co-gestionnaire de crise.

Ceci ne veut pas dire que la récession ne sera pas là. Il
faut juste en adoucir l’ampleur, les effets et la durée. Le déficit commercial
sera important et le déficit budgétaire également. Le plafond des emprunts
autorisé par la LDF de 31 milliards dhs sera dépassé, le parlement ayant donné
son autorisation au Gouvernement. Des secteurs économiques seront sévèrement
malmenés comme l’automobile, les transports, le commerce, entre autres. Les
sources de rentrées de devises seront réduites comme les IDE et les transferts
des MRE. Les PMEI seront particulièrement exposées. L’année agricole et
d’élevage, très mal servie par les pluies d’hiver, est heureusement en passe
d’être sauvée par le printemps. Le chômage et la pauvreté et le fonctionnement
des marchés seront dans le viseur.

Renforcement du programme et transparence

Le programme de court terme étant enclenché, il va falloir
le poursuivre, le renforcer et en assurer la totale transparence. Mais le génie
national est attendu sur le plan de relance à moyen terme. Il faut en dessiner
rapidement les contours, préparer les scénarios de financement ainsi que la
mise en application urgente…

Le sécuritaire n’est pas en reste. Un Haut Conseil de crise
a été réuni sous la présidence du Roi dès l’entame du plan stratégique,
comprenant le Chef du gouvernement, le ministre de l’intérieur, le ministre de
la santé et les trois hauts responsables sécuritaires (Armée, Gendarmerie et
police). Le dispositif mis en œuvre veille au grain sur la sécurité intérieure,
extérieure et sanitaire de la population. Comme il veille avec vigilance sur la
cybersécurité du pays.

L’humain, autre volet de la stratégie, prend plusieurs
formes, allant du suivi des structures d’accueil des personnes âgées et
handicapées, l’organisation de l’accueil des sans domicile fixe, des migrants
subsahariens, l’accompagnement des touristes bloqués au Maroc et des Marocains
bloqués à l’étranger, le rapatriement d’étudiants de Chine, et la veille sur
les prisonniers dont le Roi a libéré plus de 5 000.

La communication de crise accompagne en force et délicatesse
la stratégie, la fait connaitre, la met en valeur, et la défend contre le flux
impressionnant de fake news et d’attaques qu’elle subit. Un renforcement des
sanctions a été décidé et appliqué aussitôt aux contrevenants. Aucune faiblesse
n’est admise en matière de communication de crise.

La mise en œuvre ordonnée et méthodique sur tout le
territoire constitue une qualité qui doit être soulignée. Les lourdeurs
bureaucratiques et les recoupements de compétences ont disparu. Comme par
magie, une avancée quantique est enregistrée en matière de digitalisation de
services publics les plus divers. Une mobilisation administrative nationale et
locale synchrone déploie l’action publique sans heurts et avec célérité.

Il va sans dire que le sanitaire restera sur la brèche
jusqu’au déclin de l’épidémie. Trois semaines après le début du confinement, le
nombre des contaminés reste, sous contrôle, autour de 1500, avec une centaine
de décès malheureusement et 150 cas de guérison. La vigilante poursuite de la
stratégie sanitaire et de son exécution sans heurts est impérative. Comme doit
être préparée l’étape suivante de retour à la norme, du dé-confinement, de la
remise au travail normal des hôpitaux, des modalités de non-rechute et des
comportements post-crise.

Une flamme s’est allumée

En somme, deux traits sociologiques majeurs caractérisent la
réaction marocaine à cette crise atypique d’envergure. D’abord, l’osmose forte
État-société que la lutte contre l’épidémie a scellée. Elle est certainement le
reflet de la force d’une nation dont les fondements sont solides. Ensuite,
l’émergence de l’âme profonde des Marocains, leur discipline, créativité,
agilité et esprit de solidarité. Les sciences humaines ont beaucoup à analyser
de ces comportements nouveaux et du renforcement du lien social entre
Marocains.

C’est dire qu’une flamme s’est allumée. Le tout est d’en
faire une lumière pérenne qui éclaire le chemin d’un Maroc engagé dans une
nouvelle étape de son développement intégral.

Au début de chaque double décennie, notre pays semble avoir
besoin d’un rebond populaire générationnel qui lui donne une forte poussée et
un départ sur des bases renouvelées. Il y a eu l’indépendance en 1956, la
Marche Verte en 1975, l’Intronisation de 
Mohammed VI en 1999.  A travers la
stratégie anti-crise Covid 19 et le nouveau modèle de développement qui en
naitra, l’actuelle génération tient l’occasion d’une mobilisation nationale
prometteuse.

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Auteur: M’hammed rahal
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