Lors du déjeuner-débat de l’IHET, organisé le (date ????) à Tunis sous le thème : « La sphère financière : talon d’Achille de l’économie », M. Taoufik Baccar, ancien gouverneur de la Banque centrale de Tunisie (BCT), a annoncé que plusieurs questions fondamentales se posent aujourd’hui et devraient être des sujets de réflexion pour développer le secteur bancaire et financier tunisien.
Ces questions sont les suivantes : Comment le secteur financier dans son ensemble est capable de pouvoir sauver la Tunisie dans sa crise actuelle ? Comment peut-il contribuer à être un partenaire pour le redressement de l’économie, et plus particulièrement, pour la relance de la croissance et l’investissement ? Quel est son rôle en termes de financement classique ? Quel est son rôle dans la restructuration de l’économie nationale ? Quel est son rôle dans l’accompagnement des entreprises dans cette phase difficile, notamment, après la double crise de la Covid-19 et de l’Ukraine ? Et comment le secteur financier doit jouer son rôle tout en essayant de préserver la situation à laquelle le secteur est arrivé ?
En réponse, M. Baccar a tenu à rappeler que la Tunisie a fait un effort important dans le domaine bancaire depuis une trentaine d’années. En ce sens, il a précisé qu’on avait engagé les premiers audits sur ce secteur au début des années 90. L’année 2000 était aussi l’année de l’examen de la législation et il y a eu la première loi bancaire. Puis, la deuxième loi bancaire a été adopté en 2006.
Il a affirmé qu’il y a eu également le démarrage du processus de maitrise du fameux problème d’actifs accrochés. En fait, le secteur financier a fait des avancées assez remarquables en la matière, parce qu’au début des années 90, il y avait pratiquement 30% du taux d’actifs accrochés. Un taux qui s’est amélioré pour atteindre 24% en 2003 et 13% en 2010.  Et quand on voit cette amélioration, on se rend compte que le risque final était aux alentours de 5% des engagements bancaires publiques qui représentaient à peine 3% du PIB, soit l’équivalent d’une année de déficit budgétaire de cette époque.
En termes de gouvernance, on a fait aussi apparaitre la première loi de 2006, relative à la création du Comité exécutif de crédit. On avait aussi réussi en termes de restructuration bancaire avec la privatisation de deux institutions…
De même, on avait beaucoup travaillé sur la bourse. En 2000, on avait adopté le code des OPCVM, mais on n’a pas avancé comme il faut en ce sens. On avait aussi l’idée de la création de la CDC, qui remonte à l’année 2009, comme étant un véhicule d’épargne longue qui devrait accompagner les grands investissements, en particulier, le partenariat-public-privé et les PME. D’ailleurs, M. Baccar pense que le rôle de cette institution dans cette étape fondamentale est un rôle essentiel pour les nouvelles technologies, les startups et la jeunesse qui est malheureusement en véritable désarroi aujourd’hui.
De ce fait, il a estimé qu’il faut assumer les défis relevés, parce malgré qu’on a fait beaucoup d’avancés dans ce secteur, reste beaucoup à faire.
Comment assumer les défis relevés ?  
L’ancien gouverneur de la BCT a préconisé qu’il faut tout d’abord continuer à consolider le secteur bancaire et les acquis des trois dernières décennies qui résultent la solidité de ce secteur. Sachant que la crise que nous vivons aujourd’hui est à la fois interne et externe et qu’il faut en faire attention et éviter ses retombées sur le secteur bancaire et financier en général.
Il faut aussi continuer à assainir le secteur. Il a souligné que la Tunisie a trop de banques et de très petites banques. D’après lui, on ne doit plus continuer comme ça. Pour ce faire, il faut que l’Etat donne l’exemple. Il a rappelé, à cet égard, qu’on avait travaillé auparavant sur la création de trois holdings bancaires. Il s’agissait d’un holding regroupant la BFPME et la BTS avec la Sotugar. Un deuxième holding composé de la BH et la STB. Et le troisième consiste en un holding bancaire tuniso-libyen. Mais malheureusement, cette réflexion n’a pas été concrétisée. Peut-être, il faut aujourd’hui reprendre ce genre d’idées et essayer de les réaliser.
En outre, il a indiqué qu’il faut trouver les moyens pour pouvoir se positionner à l’international, où nous sommes devenus quasiment absents. A titre d’exemple, M. Baccar a estimé qu’on peut remonter dans le capital de la SONIBANK au Niger pour s’ouvrir sur minimum 6 pays, et qu’on peut aussi signer une convention avec les opérateurs libyens qui nous permettrait de se positionner dans la BSIC (Banque du Sahel et du Sahara) avec ses 14 agences partout en Afrique.
D’autre part, il faut essayer de pousser les institutions bancaires et financières pour aller dans le sens de facilitation. D’ailleurs, la BCT est en train de travailler aujourd’hui sur le code des changes. En ce sens, M. Baccar a affirmé qu’il ne pense pas qu’ils puissent faire ce qu’on allait faire en 2010, notamment en termes de convertibilité, parce que les donnes ont beaucoup changé. Mais il a assuré qu’il est d’accord avec la BCT qu’il y a des changements qui devraient être apportées au code des changes dans un esprit bien précis, et ce, pour accompagner les entreprises et les jeunes pour aller de l’avant.
Au final, M. Taoufik Baccar a souligné qu’aujourd’hui le moment est propice pour réfléchir à ces questions fondamentales. Tout en sachant qu’il y a des risques et qu’on ne peut pas les ignorer, surtout avec la dernière dégradation de la notation du secteur bancaire. 
Le tissu industriel tunisien est battu grâce au secteur bancaire  
De son côté, M. Ali Kooli, ancien ministre de l’Economie, des Finances et du soutien à l’Investissement dans le gouvernement Mechichi et banquier, a déclaré que vu l’importance de ce sujet, plusieurs interrogations se posent aujourd’hui : Est-ce que les dépenses publiques sont dans le niveau qu’elles mériteraient d’être aujourd’hui ? Est-ce que le système de compensation de début des années 70 est toujours fiable, sachant qu’il a été mis en place dans une période où la balance énergétique de la Tunisie était positive et la consommation des céréales était limitée. Qu’est-ce qu’on peut faire aujourd’hui pour diriger les entreprises publiques d’une manière intelligente ?
De prime abord, il est revenu sur un sujet très important et qui lui tient à cœur. Comme il était un banquier pendant 35 ans (Algérie, Egypte et Libye), et il a eu la chance d’exercer son métier pendant 12 ans en Tunisie, il a assuré que la Tunisie a pu grandir grâce, entre autres, au secteur bancaire. Il ne faut pas oublier qu’en 1956, date de l’indépendance, on n’avait pas de monnaie locale et on a continué à utiliser le franc français pendant un an et demi, et ce, bien avant d’avoir créé le dinar tunisien comme une monnaie connue et reconnue pendant toutes ces décennies. D’ailleurs, la monnaie est une des pierres angulaires de l’économie, de la finance et de la souveraineté d’un pays.
Ensuite, on avait créé le secteur bancaire, avec la Banque centrale de Tunisie, des succursales de banques étrangères et des banques tunisiennes. Mais là aussi, il ne faut pas oublier ce que ces banques avaient fait. A cet égard, il s’est interrogé est-ce que la Tunisie aurait pu être celle d’aujourd’hui sans l’effort déployé par la BNA ? Est-ce qu’on aurait eu notre politique d’intégration de l’habitat sans la création de la BH ? Est-ce qu’on ne peut pas être fier qu’une succursale de banque étrangère devienne aujourd’hui la première banque de la place, qui est la BIAT ?
Aussi, il ne faut pas oublier que si l’Etat n’était pas représenté convenablement en ces temps, on n’aurait pas pu bâtir ce qu’on a battu. Certes, aujourd’hui on a des entreprises publiques qui piétinent mais elles ont été des berceaux de développement dans l’Etat des régions. En ce sens, l’ancien ministre a cité, à titre d’exemple, son village natal où la Sogitex était leur première entreprise publique industrielle qui a implanté une usine dans ce village. Puis d’autres entreprises ont tiré profit de cette expérience et ont été créées, et ce, grâce entre autres aux efforts déployés par l’industrie bancaire.
Cette industrie bancaire qui a eu, selon ses propos, le courage dans le temps de financer des idées de projets. Au moment où il n’y avait pas de richesse mais il y avait des gens qui ont de talent et des idées, qui ont le sens de l’honnêteté et ont pu rembourser leurs crédits et payer leurs employés. Et par conséquent, on a pu bâtir un tissu industriel tunisien.
Aujourd’hui on a aussi en Tunisie les plus grandes entreprises privées. Et sans l’effort des gouvernants et des établissements bancaires, on n’aurait pas pu, selon ses dires, atteindre notre niveau de développement économique qu’on a aujourd’hui. Un niveau qui a permis de bâtir tout un pays, et on est fier aujourd’hui d’afficher un produit national brut de 120 millions de dinars. N’empêche qu’on peut le critiquer et dire qu’on est en-dessous de nos espérances et que la machine ne marche plus assez bien.
Les donnes ont changé !
  1. Ali Kooli a rappelé qu’à la fin 2010, quand il a intégré de nouveau le secteur bancaire en Tunisie, il a eu l’impression qu’on avait perdu notre vocation, qu’on ne savait que financer des garanties et qu’on a perdu cette perspective de financer des idées et croire encore à des gens qui n’ont pas réussi.
Également, il a eu l’impression qu’il est plus facile de financer quelqu’un qui avait une maison qui valait 2 millions de dinars, qu’avoir quelqu’un qui avait une idée et qu’il pourrait générer du cash-flow et créer de la valeur. Mais le problème aujourd’hui ce n’est pas de financer avec ou sans des garanties, mais est-ce qu’on a financé de bons projets ? Est-ce ces financements ont été remboursés ? Est-ce que le taux d’échec était acceptable pour ceux qui n’ont pas pu rembourser leur dette ?…
Malheureusement, la détresse des gens de moins de 25 ans vis-à-vis du système tunisien se confirme aujourd’hui. Ils ont même l’impression qu’ils sont délaissés par l’Etat, et ne savent même pas est-ce que l’Etat peut les amorcer. Ils ont aussi l’impression d’être abandonné s’ils ne bénéficient pas d’un patrimoine passé et peuvent difficilement se projeter dans des opérations futures.
Face à ces sentiments de détresse, il est temps de poser ces interrogations : Qu’est-ce qu’on attend du système financier ? Que peut faire ce système financier pour le pays ?  Est-ce que ce secteur se projette dans réellement le financement des idées ? Qu’est-ce qu’on peut faire pour qu’une entreprise puisse créer de la valeur ? Comment générer de la croissance ?
En effet, M. Kooli a estimé que malheureusement, on est resté dans un débat assez primitif tout en croyant que la croissance ne peut être générée que par l’Etat. Il est vrai que l’Etat est la force d’amorçage et on a toujours besoin de lui, mais la croissance pourrait être générée aussi par la capacité du secteur financier à financer et par la capacité des prometteurs aussi à faire réussir leurs projets.
Le responsable a affirmé qu’il croit à la tenue d’une vraie comptabilité et à l’acceptation de la rémunération du capital à sa juste valeur. Il faut donc que les nouveaux prometteurs croire en leurs entreprises autant que la banque pouvait croire en elles, ce qui pourrait créer plus de dynamise. 
Que peuvent faire les banques pour l’Etat ?  
Notre interlocuteur a rappelé qu’aujourd’hui l’endettement des entreprises dites publiques ou parapubliques n’est pas loin de 30 millions de dinars. Est-ce que toutes ces entreprises ont réellement la capacité de rembourser leurs dettes ? M. Kooli a estimé qu’il y a une impossibilité de beaucoup d’entre elles. Il a cité l’exemple de l’Office des Céréales qui avait, lorsqu’il a été ministre, environ une dette vis-à-vis d’une banque publique de 5 milliards de dinars facturés à 5% de marge. Aujourd’hui, est-ce que cet établissement public, par son exploitation, a les moyens de rembourser sa dette ? Selon ses propos, la réponse est non parce qu’on lui a créé un système d’exploitation « stupide », tout en oubliant que les 5 milliards de dinars de dette portent des intérêts. Et là aussi, c’est parmi les difficultés qu’on a trouvé dans le financement du budget de l’Etat.
Face à cette situation, on a été obligé soit d’émettre des bons de trésors, de les lever et les rembourser, soit de le faire sur deux ou trois exercices et les rembourser par la suite. Mais, si on fait les choses de la même manière, on va se trouver au bout de dix ans dans la même situation de crise. Pour cette raison, il y a d’autres solutions à adopter. Il est vrai que même dans les plus grandes économies libérales, quand il y a une crise systémique, l’Etat intervient. Mais les banques devraient aussi accepter les risques et opter pour des obligations par action, et surtout croire en la capacité de l’entreprise et la soutenabilité de sa dette. Il s’agit, selon M. Kooli, d’une solution fiable à laquelle on pourrait commencer à réfléchir pour résoudre les problèmes financiers d’un certain nombre d’entreprises publiques.
Si demain on commençait à restructurer les entreprises publiques et si le superviseur bancaire commençait aussi à réfléchir à ce genre de solution, on pourrait les sauver.
Les exemples sont multiples aujourd’hui en Tunisie, dont on peut citer le secteur du sucre. Il a indiqué qu’on a une grande entreprise offshore qui produit du sucre mais la production est à l’arrêt aujourd’hui, parce qu’on ne comprend plus qui fait quoi. Mais si on commençait à faire un peu d’engineering financière, de réinventer et de travailler d’une manière différente, on pourrait développer le secteur bancaire et financier et l’économie du pays en général.
Ali Kooli a souligné qu’il est parmi ceux qui croient que le meilleur risque est le risque public qui reste bien sur acceptable. Mais revenant sur la même idée de M. Taoufick Baccar, est-ce qu’on a besoin de 23 banques en Tunisie pour que 90% des nouveaux créés soient consommés par l’Etat ?  En réponse, notre interlocuteur a souligné que 23 banques en Tunisie, ayant le même métier, c’est beaucoup. Est-ce que l’Etat a vraiment besoin d’autant d’enseignes ? La réponse est non.
Pour conclure, il a assuré qu’il n’est pas en train de critiquer ses prédécesseurs et ses successeurs, parce que parfois il faut laisser du temps pour les jugements. Mais il faut poser ces sujets qui sont réellement importants pour notre pays et pour les générations futures. Et nous, qui sommes dotés de cette capacité de réflexion, on croit qu’il est normal d’en penser. Et si on pouvait arriver à des solutions qui pourraient être prise en considération par les gouvernants, c’est t’en mieux.
Dans le même ordre d’idées, M. Abdellatif Ben Hedia, journaliste et fondateur du journal L’Expert, a tenu à rappeler que depuis les années 2007/2008, il y avait le grand débat sur un holding bancaire regroupant les banques publiques, sur le système financier et sur le global banking. On a beaucoup avancé en la matière et il a été même annoncé une fusion BH-STB. Mais après, tout est changé et rien n’a été concrétisé.
En ce qui concerne la sphère financière et l’économie réelle, il a également rappelé qu’il y avait en ces temps beaucoup de complémentarité entre elles et les problèmes étaient résolus dans l’immédiat. Il faut donc réexaminer ce genre de réflexions pour pouvoir développer le secteur bancaire et financier tunisien.

Auteur: L’expert
Cliquez ici pour lire l’article depuis sa source.