Al Bayane publie le livre de feu Abdel Aziz Belal, éd. SMER, 1980

Des enseignements à caractère général

Durant les deux dernières décennies, les changements véritablement significatifs réalisés dans la voie de la liquidation du «sous-développement » ont vu le jour dans certains pays. Ceux qui, ayant rompu avec le système capitaliste mondial se sont engagés dans une voie socialiste, et qui ont pu de ce fait créer les conditions politiques, socio-économiques et  idéologico-culturelles de l’élimination du «sous-développement » et de la dépendance.

Certains
enseignements à caractère général peuvent être tirés de ces expériences, dont
la valeur demeure probante en dehors de la référence à leur contexte propre, et
que l’on peut ainsi résumer : la dynamisation du comportement quotidien,
dans le travail, l’innovation et l’action sociale, des plus larges masses de la
population n’est possible que dans le cadre d’un système social qui démontre
concrètement et quotidiennement qu’il est voué à la satisfaction de leurs
besoins fondamentaux, d’ordre matériel et spirituel, et à leur restauration de
leur dignité humaine. Les divers aspects institutionnels, économiques, sociaux,
culturels et psycho-sociaux de la stratégie de développement (statut des moyens
de production, organisation et planification de l’économie, affectation des
ressources suivant des priorités, arbitrage entre investissement et
consommation, stimulation de l’ardeur et de la conscience au travail, de
l’esprit de responsabilité et de la créativité etc…) ne prennent leur véritable
sens que s’ils s’articulent autour de l’objectif fondamental précédemment cité.

Toutefois
une remarque importante s’impose : les pays ayant adopté cette voie ne
peuvent prétendre offrir un « modèle » absolu, au sens du langage
courant, que l’on pourrait copier en tous points et qui garantirait le succès
s’il était aveuglement imité. Il y aurait là une faute de taille, car ce serait
faire fi de toute une dialectique de l’universel et du spécifique qui joue dans
l’évolution socio-historique des différents peuples, ce serait méconnaître
toute la richesse l’expérience collective de chaque peuple, dans laquelle il
peut puiser valablement si certaines conditions favorables sont réunies.
D’autant plus que la phase expérimentale de ce « modèle » n’est est
encore qu’à ses débuts et que, comme toute expérimentation, elle se déroule au
milieu de tâtonnements, de difficultés, de contraintes objectives et
circonstancielles mêlées, et avec un héritage du passé qui souvent n’a pas le
même poids pour tous ces peuples.

Mais
la démonstration concrète qu’apportent les pays engagés dans une voie de
transition authentiquement socialiste révèle que le système socio-économique
capable de satisfaire réellement aux besoins fondamentaux des masses est
antinomique avec la mercantilisation des rapports humains, qui élève l’argent
au rang de mesure suprême des valeurs dans la société. Il est incompatible avec
la soumission de toutes les aspirations des individus et des groupes à la
tendance à posséder des biens matériels, promus au rang d’étalon unique de la
qualité de la vie, avec la confiscation d’un haut niveau de consommation par
certains qui l’utilisent comme signe distinctif et source prestige social, avec
aussi la subordination de la tendance à s’épanouir et à enrichir sa
personnalité au seul désir de faire fortune et la soumission des valeurs
morales, sociales, culturelles aux seules valeurs matérielles.

La
remise en cause de la domination impérialiste et des structures oppressives
internes doit nécessairement s’accompagner de la remise en cause du « modèle »
de consommation occidental, ce modèle dont ne peut jouir aujourd’hui et demain
qu’une infime minorité de la population du Tiers-Monde, et à quel prix pour les
peuples !.

Dans
les chapitres qui suivent, nous essaierons de montrer ce que peut apporter une
rénovation radicale de la démarche globale d’analyse de la problématique du
sous-développement et du développement, permettant de fonder une stratégie
opérationnelle de la transformation sociale, en nous basant essentiellement sur
les processus socio-économiques, socio-culturels et socio-politiques que vivent
les pays du Maghreb, du monde arabe dans son ensemble, et de l’Afrique.

CHAPITRE II

Problématique des sociétés précoloniales

Pour
bien comprendre les formations sociales sous-développées actuelles et leurs
structures internes, qui sont une résultante du choc des structures antérieures
et de la pénétration violente du capitalisme, il est nécessaire de parvenir à
une connaissance précise des sociétés précoloniales.

Considérations
générales

Une
telle connaissance n’est pas facile à acquérir, dans la mesure où la recherche
approfondie sur ce thème, bien qu’ayant réalisé des progrès sensibles durant
les vingt dernières années, n’a pas encore franchi un seuil suffisant et
décisif. Trop de zones d’ombre subsistent, trop d’hypothèses restent encore à
vérifier par des travaux qui devraient quitter le terrain des généralités pour
rechercher et exploiter les divers matériaux historiques.

Le
problème n’est pas tant de s’empresser de coller tel ou tel qualificatif aux modes
de production précoloniaux : «asiatique», «tributaire», «africain», «archaïque»
etc. que de fournir suffisamment d’éléments permettant de comprendre la
cohérence globale de ces sociétés, d’identifier leurs structures internes et
leur évolution dans le temps, et aussi leurs différences par rapport aux
sociétés féodales européennes (et japonaise).

Reste
un autre problème : celui de savoir pourquoi ces sociétés n’ont pas
engendré le capitalisme à l’instar de l’Europe et du Japon ? Suffit-il
d’invoquer comme argument le fait qu’elles n’étaient pas réellement
féodales ? Pourtant la tentative de modernisation capitaliste de
Mohamed-Ali en Egypte aurait peut-être pu réussir dans le courant du 19ème
siècle, si elle n’avait pas été étouffée dans l’œuf par l’impérialisme
britannique.

Faisons
le point de l’acquis : avant leur désagrégation par la pénétration
étrangère, ces sociétés précoloniales[1]
dans leur grande diversité, étaient des formations sociales autonomes,
cohérentes où se manifestent diverses formes d’exploitation de l’homme par
l’homme, ainsi qu’un processus de différenciation en classes et couches
sociales.

Ce
processus, pendant longtemps se déroula en dehors de l’appropriation directe
des moyens de production, mais plutôt sur la base d’un contrôle du pouvoir
politique et religieux et de l’appareil étatique, au profit de certains groupes
sociaux. Le surplus ponctionné sur les producteurs par la «classe dominante»,
pour l’essentiel, prenait la forme d’une espère de tribut ou d’impôt plus ou
moins « légal », qui leur était imposé. Ce qui ne signifie pas que
les formes d’exploitation directe de la force de travail n’existaient pas,
spécialement dans l’agriculture, mais pendant longtemps – et contrairement à ce
qui se passait dans l’antiquité gréco-romaine puis dans l’Europe féodale – ces
formes ne jouèrent pas un rôle prépondérant jusqu’à l’avènement de
l’impérialisme.

Dans
de nombreux cas, leur structure sociale a connu une évolution plutôt lente, au
sein de laquelle émergeait progressivement un groupe social privilégié qui,
très souvent, est parvenu vers la fin de la période ayant précédé la
pénétration occidentale, à instituer son contrôle direct sur une partie des
terres agricoles. Mais ce fut la pénétration coloniale ou semi-coloniale qui
accéléra le processus et entraina dans la plupart des cas, une dépossession
massive des collectivités paysannes et tribales, une désagrégation profonde de
l’ancienne structure sociale, et un processus de formation de classes marqué à
la fois par les séquelles du passé et par les contraintes et limites d’un
capitalisme ‘’satellisé’’ par rapport aux Métropoles coloniales. Ce qui en
faisait un processus tronqué, incapable de reproduire réellement la même
structure de classe que celle des sociétés dominantes.

Les
sociétés précoloniales du Maghreb et plus spécialement celle du Maroc et de
l’Algérie, nous serviront d’exemples afin d’illustrer nos considérations
générales sur la problématique des sociétés précoloniales.

 Le Maghreb entre le 8e  et le 14e siècle

Différents
auteurs européens ont beaucoup discuté sur l’évolution socio-historique du
Maghreb jusqu’à la colonisation.

Certains
ont cherché à privilégier les facteurs géographiques relatifs au climat
subaride, à un relief montagneux et chaotique, à l’absence d’un « centre
de gravité »[2].
D’autres ont parlé « d’inertie berbère »[3] ou
ont mis en relief le rôle des nomades qui aurait été totalement négatif.

De
pseudo-explications basées sur des facteurs religieux ont été également
proposées[4].

Enfin
dans la dernière période, certains milieux marxistes ont beaucoup débattu les
caractéristiques des modes de production précoloniaux maghrébins[5].

Une
approche valable cherchant à définir le contenu des formations sociales
maghrébines et les modes de production qui y étaient articulés pourrait
intégrer certains éléments des thèses précédentes, sans les privilégier. Car
les forces productives et les rapports de production qui caractérisent les
modes de production existants dans une société donnée, dépendent à la fois des
facteurs écologiques, du niveau des techniques utilisées, ainsi que des classes
sociales existants et leurs rapports mutuels.

Depuis
des temps relativement reculés, des groupements de nomades et d’agriculteurs se
partageaient au Maghreb un territoire étroit, serré entre la mer, la montagne
et le grand désert. La conquête romaine avait repoussé plus au Sud la zone des
agriculteurs autochtones, au détriment des terrains de parcours. Lorsque débuta
l’islamisation du Maghreb à la fin du VIIe siècle avec l’arrivée des
Arabes, des villes furent fondées, qui allaient prospérer jusqu’au 13e-14e
siècle, essentiellement grâce aux ressources procurées par la pratique du
commerce lointain.

Dans
la plupart des formations sociales précapitalistes, les activités agricoles
constituaient la base fondamentale de la société, celle qui fournissait un
surplus, source de prélèvement pour les groupes sociaux dominants, et qui
pouvait permettre l’édification et la consolidation des Etats. Mais au Maghreb,
cette base matérielle semble avoir été caractérisée par sa faible productivité
et sa précarité. Alors que, par exemple, la vallée du Nil, grâce à l’irrigation
permettant une production agricole intensifiée, a donné naissance à un Etat
centralisé et puissant, rendu indispensable par les nécessités de l’irrigation,
et qui pouvait s’appuyer sur un important surproduit fourni par l’agriculture,
il semble qu’au Maghreb, la base matérielle de l’agriculture ne pouvait fournir
durablement les ressources nécessaires à l’existence d’un Etat centralisé doté
d’une force militaire. Cela expliquerait la vitalité des structures tribales au
Maghreb jusqu’à la pénétration coloniale, expression de la persistance de
structures communautaires – en voie de décomposition plus ou moins avancée
selon les régions[6]
– fondées sur la possession collective des terres agricoles, l’autoconsommation
et le troc avec les tribus voisines.

(A suivre)


1 Nous utilisons l’expression ‘’sociétés précoloniales’’ pour qualifier toutes les formations sociales africaines, asiatiques et amérindiennes (précolombiennes) et telles qu’elles existaient avant de subir le choc qui les entraînera dans la dépendance et le sous-développement.

2 Notamment E.F. Gautier dans Le passé de l’Afrique du Nord Ed. Payot et J. Despois L’Afrique du Nord P.U.F. 3ème édition. 1964.

3 Notamment Ch. A. Julien dans son Histoire de
l’Afrique du Nord
Ed. Payot

4 Une réfutation de ce point de vue est donnée par M. Rodinson dans Islam et capitalisme. Ed. du Seuil.

5 Cf notamment : «Sur le féodalisme». Textes  choisis de Marx-Engels-Lénine sur les sociétés précapitalistes, et sur le mode de production asiatique. Publiés aux Ed. Sociales, Paris.

[6] Au Maroc cette décomposition fut accélérée au XIXe siècle avec la multiplication des concessions foncières accordées par les sultans, ce qui entraîna un développement de la «féodalisation».

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Auteur: M’hammed rahal
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