Le Maroc a considérablement avancé sur les infrastructures numériques et la connectivité. Dans les entreprises, en revanche, le passage de l’équipement à la véritable transformation reste plus difficile. ERP, CRM, cloud, data ou intelligence artificielle sont de plus en plus accessibles, mais leur présence ne garantit pas automatiquement des gains de productivité. Pour Badr Ben Laswad, expert en digitalisation et Managing Partner de Yealead, le prochain défi est désormais moins technologique qu’organisationnel : intégrer réellement ces outils aux processus, aux compétences et au management de l’entreprise. Avec l’accélération de l’IA, l’enjeu devient d’autant plus pressant pour les TPME.
Le paradoxe mérite que l’on s’y arrête. Le Maroc investit depuis plusieurs années dans sa transformation numérique et les entreprises sont aujourd’hui largement connectées. Pourtant, lorsqu’on regarde l’utilisation intensive et intégrée des technologies numériques avancées, le tableau apparaît beaucoup plus contrasté. Pour Badr Ben Laswad, il serait toutefois erroné d’en conclure à un échec de la transformation numérique marocaine. « Le pays a réalisé des avancées significatives en matière d’infrastructures, de connectivité et de digitalisation des services publics. Mais ces progrès posent justement une nouvelle question : comment faire en sorte que ces investissements se traduisent maintenant par de véritables gains de productivité pour les entreprises ? », souligne l’expert.
C’est toute la nuance à apporter au constat selon lequel moins d’une entreprise marocaine sur cinq utilise de manière intensive et intégrée les technologies numériques avancées. Il ne signifie pas que quatre entreprises sur cinq ne seraient pas digitalisées. Il révèle plutôt que la majorité n’a pas encore totalement intégré ces technologies à son modèle opérationnel. « Le problème n’est plus uniquement celui de l’accès à la technologie. Le Maroc a progressivement réduit ce premier déficit ; il doit maintenant s’attaquer à un déficit beaucoup plus complexe : celui de l’usage et surtout de l’intégration du numérique dans les entreprises », explique Badr Ben Laswad.
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Être connecté ne veut pas dire être transformé
Les chiffres permettent de mesurer l’écart. Les données du HCP citées par l’expert montrent qu’en 2019, l’accès à Internet concernait déjà 81 % des TPE, 97,9 % des PME et 99,5 % des grandes entreprises. Dans le même temps, seules 59 % des entreprises déclaraient utiliser des logiciels professionnels spécialisés. La connexion est donc largement acquise. La transformation, beaucoup moins. « Être connecté ne signifie pas nécessairement être digitalisé au sens économique du terme », résume Badr Ben Laswad. Une entreprise peut disposer d’Internet et utiliser quotidiennement des outils numériques tout en continuant à gérer ses ventes, ses stocks, son reporting ou une partie de ses données de manière manuelle.
C’est précisément là que se situe cette digitalisation « à mi-chemin». Les entreprises se sont équipées, mais les outils ne sont pas toujours suffisamment imbriqués dans leur fonctionnement pour produire tous les gains attendus. Pour l’expert, le changement de grille de lecture est donc indispensable : « La prochaine étape est assez claire : passer d’une logique d’équipement à une logique de performance. » Autrement dit, il ne suffit plus de comptabiliser les entreprises connectées ou celles disposant d’un ERP ou d’un CRM. Il faut mesurer ce que ces technologies changent concrètement : baisse des coûts, amélioration de la productivité, réduction des délais, meilleure exploitation des données ou développement de nouveaux services.

Derrière le coût, toute la compl-exité de la transformation
Pourquoi les entreprises peinent-elles alors à franchir ce cap ? Il n’existe pas un obstacle unique, mais une combinaison de facteurs : investissement, compétences, management, données, mesure du retour sur investissement et cybersécurité.
Le coût arrive naturellement en tête des préoccupations, particulièrement pour les TPME. Mais Badr Ben Laswad appelle là encore à regarder au-delà du prix affiché d’une solution.
« Acheter un logiciel n’est qu’une partie de l’investissement : il faut ensuite intégrer la solution, migrer les données, former les équipes, assurer la maintenance, sécuriser les systèmes et parfois même revoir certains processus. »
Pour une petite structure, c’est l’addition de ces coûts qui peut devenir difficile à absorber. La question n’est donc pas uniquement de pouvoir financer un logiciel, mais de disposer des ressources nécessaires pour mener le changement jusqu’au bout.
Et une fois la technologie acquise apparaît un deuxième obstacle, probablement plus profond : les compétences. « Le problème n’est pas simplement de trouver quelqu’un qui sait utiliser un ordinateur ; c’est de disposer de personnes capables de transformer un outil en véritable gain de productivité », insiste le Managing Partner de Yealead. Car la transformation digitale réclame des profils hybrides. Des collaborateurs capables de comprendre le métier autant que la technologie, de maîtriser les processus, d’exploiter les données et d’accompagner les équipes.
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Quand le digital bouscule le management
La transformation se heurte aussi à quelque chose de beaucoup moins technique : les habitudes. Digitaliser signifie souvent formaliser des processus jusque-là informels, centraliser l’information, introduire des indicateurs de performance et rendre les flux plus transparents. Cela peut remettre en question une organisation construite depuis des années autour de l’expérience individuelle et de connaissances détenues par quelques personnes. Le dirigeant peut alors légitimement se demander pourquoi modifier un modèle qui, jusqu’ici, fonctionne. À cela s’ajoute la question du retour sur investissement. Un chef d’entreprise sait exactement combien lui coûte un ERP ou un projet d’automatisation. Il est souvent beaucoup plus difficile de déterminer ce qu’il lui rapporte. Car la valeur créée n’apparaît pas toujours immédiatement dans le chiffre d’affaires. « Les bénéfices du digital peuvent se traduire par du temps administratif économisé, moins d’erreurs, une meilleure gestion des stocks, des délais plus courts ou une meilleure visibilité sur l’activité commerciale », explique Badr Ben Laswad.
La difficulté est donc également méthodologique. Chaque transformation devrait partir d’objectifs mesurables : combien d’heures économisées ? Combien d’erreurs supprimées ? Quel raccourcissement des délais ? Quelle amélioration de la rotation des stocks ou de la productivité commerciale ?
Installer un ERP ne suffit pas
C’est probablement ici que se situe la frontière entre équipement numérique et transformation réelle. Une entreprise peut installer un ERP, un CRM ou migrer vers le cloud sans modifier profondément sa façon de fonctionner. Dans ce cas, prévient Badr Ben Laswad, « la technologie accompagne simplement l’organisation existante et ne fera qu’accentuer les failles préalablement existantes ». Le véritable changement intervient lorsque l’outil sert à repenser les processus. Suppression des doubles saisies, automatisation des tâches répétitives, circulation de l’information entre les services, réduction des délais de validation ou accès plus rapide aux indicateurs : c’est à ce niveau que le numérique commence à produire de la valeur.
L’exemple du commercial est particulièrement parlant. Lui fournir un CRM ne change pas grand-chose s’il continue à consacrer une part importante de sa journée à chercher des informations, compléter des fichiers ou préparer son reporting. « Il faut que le CRM lui permette réellement de passer moins de temps sur l’administratif et davantage sur la relation client et la vente », explique l’expert.
Même logique pour les achats, la finance, les ressources humaines ou la logistique. Pour Badr Ben Laswad, la conclusion est simple : « Je ne mesurerais pas la transformation digitale au nombre de logiciels utilisés. Je la mesurerais à ce qui a réellement changé dans l’entreprise : les délais, les coûts, la productivité des équipes, la qualité de l’information, la capacité à prendre des décisions et, finalement, la performance économique. »
La donnée, angle mort de la transformation
L’arrivée de l’intelligence artificielle rend cette question encore plus importante. Impossible de tirer pleinement profit de l’IA lorsque l’information reste éparpillée entre fichiers Excel, WhatsApp, logiciel comptable, messagerie électronique et applications différentes. « Aucune technologie ne peut produire de bons résultats à partir de données dispersées, incomplètes ou incohérentes », rappelle Badr Ben Laswad.
Le risque serait alors de numériser des processus mal structurés sans résoudre leurs faiblesses. Avant l’IA et l’analytique avancée vient donc une étape moins spectaculaire mais indispensable : fiabiliser, centraliser et gouverner les données. À cette exigence s’ajoute celle de la cybersécurité. Plus une entreprise digitalise ses processus et interconnecte ses systèmes, plus elle devient dépendante de son infrastructure numérique. « La cybersécurité ne doit donc plus être considérée comme un sujet purement informatique : elle devient une question de continuité d’activité, de gouvernance et de confiance », estime l’expert.
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L’IA pourrait creuser l’écart… ou pas !
Une nouvelle bataille commence parallèlement avec l’intelligence artificielle. Les grandes entreprises disposent naturellement d’un avantage : davantage de moyens financiers, de spécialistes et de capacités d’expérimentation.
Le risque d’une nouvelle fracture entre grands groupes et TPME existe donc bel et bien. « On est d’abord obligés d’admettre que le risque d’une nouvelle fracture numérique est réel », reconnaît Badr Ben Laswad. Mais l’expert refuse d’y voir une fatalité. L’IA possède une caractéristique qui pourrait au contraire jouer en faveur des petites entreprises : des barrières technologiques et financières à l’entrée relativement faibles pour certains usages.
Une TPME n’a pas forcément besoin de bâtir une infrastructure informatique lourde ou de constituer une équipe entière de spécialistes pour commencer à automatiser certaines tâches, assister ses commerciaux, exploiter ses données ou améliorer sa relation client. Le problème reste donc le même : savoir quoi faire de la technologie.
Pour les TPME marocaines, l’objectif n’est pas de rivaliser avec les budgets numériques des grands groupes. Il s’agit d’identifier quelques usages capables de produire rapidement de la valeur : automatiser une tâche répétitive, gagner du temps, améliorer la prospection, exploiter les informations commerciales ou faciliter la prise de décision. « L’IA peut être soit un accélérateur d’écart, soit un accélérateur de rattrapage », résume Badr Ben Laswad. Tout dépendra finalement de la capacité à démocratiser non seulement les technologies, mais surtout les compétences nécessaires pour les intégrer.
La productivité comme véritable juge de paix
Le Maroc arrive ainsi à une nouvelle étape de sa transformation numérique. Après les infrastructures et la connectivité, le chantier se déplace désormais à l’intérieur même de l’entreprise. ERP, CRM, cloud et intelligence artificielle ne constituent pas une fin en soi. La question centrale devient leur capacité à transformer la manière de produire, de vendre, de gérer et de décider. « Il faut éviter de considérer l’IA comme simplement un nouvel outil informatique », prévient Badr Ben Laswad. À ses yeux, son potentiel de transformation pourrait être comparable à celui des grandes ruptures technologiques qui ont profondément modifié les systèmes productifs.
Mais pour les entreprises marocaines, vouloir courir immédiatement vers l’IA sans avoir résolu les problèmes de processus, de compétences ou de données risque de reproduire les mêmes limites observées lors des précédentes étapes de digitalisation. Le véritable indicateur de réussite ne sera donc pas le nombre de technologies adoptées. Il sera beaucoup plus concret : produire davantage ou mieux, réduire les coûts et les délais, libérer les collaborateurs des tâches à faible valeur ajoutée et prendre de meilleures décisions.
C’est précisément le passage que doivent encore accomplir une grande partie des entreprises marocaines : faire du numérique non plus un équipement, mais un véritable levier de productivité.
Auteur: Wafaa Mellouk
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