Électricité : le Maroc et le Portugal relancent leur projet d’interconnexionÉlectricité : le Maroc et le Portugal relancent leur projet d’interconnexion

La panne électrique de 2025 en péninsule Ibérique a relancé le projet d’interconnexion entre le Portugal et le Maroc. Les deux pays cherchent désormais le soutien de la Commission européenne pour faciliter son financement et attirer des investisseurs privés. Zoom sur ce projet stratégique.

L’électricité ne connaît pas de frontières, mais elle a ses vulnérabilités. La panne qui a plongé la péninsule Ibérique dans l’obscurité en avril 2025 n’a pas seulement révélé la fragilité technique d’un réseau vieillissant. Elle a mis en lumière une vérité que les stratèges européens préféraient ignorer : le Portugal, membre de l’Union européenne depuis 1986, ne tient à son voisin espagnol que par un fil électrique ténu. Un fil que le royaume chérifien, seul pays africain connecté au réseau européen, est désormais en mesure de renforcer.  Lorsque les ministres de l’Énergie du Portugal, Maria da Graça Carvalho, et du Maroc, Leila Benali, se sont retrouvés à Lisbonne le 20 juillet 2026, ils ne discutaient pas d’un simple projet d’infrastructure.

Ils négociaient l’architecture d’une nouvelle carte énergétique où le Maroc se positionne comme un maillon essentiel de la résilience européenne. La déclaration commune, sobre en apparence, porte en réalité le poids d’une ambition : faire reconnaître cette future liaison comme projet important d’intérêt européen commun (IPCEI). Un label qui, s’il est obtenu, ouvrirait grand les vannes des financements communautaires et, surtout, enverrait un signal clair aux investisseurs privés.

Contacté par Challenge l’ancien DG de l’IRESEN et CEO du cabinet GI3 Badr Ikken explique : « La relance de cette interconnexion illustre une conception plus moderne de la souveraineté énergétique. Celle-ci ne signifie ni l’isolement ni l’autonomie absolue, mais la capacité à diversifier les sources, les partenaires et les voies d’échange afin de réduire les vulnérabilités et de renforcer la résilience des systèmes électriques.

La liaison Maroc–Portugal ne devrait donc pas être considérée comme un simple câble destiné à exporter de l’électricité marocaine vers l’Europe. Conçue comme une infrastructure bidirectionnelle, elle pourrait contribuer à la sécurité d’approvisionnement, à la flexibilité des réseaux et à une meilleure intégration des énergies renouvelables au bénéfice des deux rives. »

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Une dépendance portugaise qui devient opportunité marocaine

Le Portugal vit une situation paradoxale. Membre fondateur de l’Alliance atlantique, pays ouvert sur l’océan, il se trouve énergétiquement prisonnier d’une connexion unique avec l’Espagne. Cette dépendance n’est pas anodine : la péninsule Ibérique ne dispose que de 3 % de capacité d’interconnexion avec le reste de l’Europe, alors que l’objectif fixé pour 2030 par les instances communautaires atteint 15 %. Cette faiblesse structurelle transforme chaque aléa technique en crise potentielle. Le black-out d’avril 2025 l’a démontré avec une brutalité que les experts n’avaient pas anticipée.

Le Maroc, de son côté, a su transformer cette vulnérabilité portugaise en atout stratégique. Déjà connecté à l’Espagne par deux liaisons sous-marines représentant une capacité cumulée d’environ 1 400 MW, le royaume s’est imposé comme le seul point de contact électrique entre l’Afrique et l’Europe. Cette position unique lui confère un pouvoir de négociation dont les responsables marocains mesurent parfaitement la valeur.

Lorsque la panne ibérique a paralysé le réseau espagnol, c’est le Maroc qui a fourni jusqu’à 100 MW pour contribuer au rétablissement progressif. Un geste technique qui n’était pas qu’humanitaire : il démontrait que le royaume peut non seulement exporter son électricité, mais aussi stabiliser un réseau en détresse.

Cette réalité n’a pas échappé aux ministres réunis à Lisbonne. Maria da Graça Carvalho et Leila Benali ont convenu d’avancer sur deux fronts simultanément : solliciter un appui via le mécanisme européen Connecting Europe Facility (CEF) et évaluer l’intérêt d’acteurs privés, notamment les gestionnaires de réseaux et les compagnies électriques. L’objectif affiché est de réduire la part du financement supportée par les consommateurs et les contribuables.

Derrière cette formulation consensuelle se cache une réalité plus brutale : les deux pays savent que l’argent public ne suffira pas. Il faudra convaincre des investisseurs privés de parier sur un projet dont le coût, estimé entre 650 et 800 millions d’euros dans les études de 2016, pourrait avoir significativement augmenté avec l’inflation et la hausse des prix des matières premières. « Au-delà de son intérêt technique, cette interconnexion constitue une étape majeure dans l’intégration du Maroc au marché intérieur européen de l’électricité. Elle viendrait compléter les deux liaisons existantes avec l’Espagne, alors que la troisième tarde à se concrétiser, et s’inscrirait dans une dynamique plus large, incluant les réflexions engagées sur une future interconnexion avec la France.

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Elle renforcerait les échanges d’électricité, les mécanismes de secours entre réseaux, l’optimisation des investissements dans les capacités de production et le développement des énergies renouvelables, au service de la transition énergétique. Au-delà des bénéfices pour le Maroc et l’Union européenne, cette interconnexion renforcerait le rôle du Royaume comme hub énergétique euro-africain. À terme, le Maroc pourrait constituer un véritable trait d’union énergétique entre le marché intérieur européen de l’électricité et le marché régional de l’électricité de la CEDEAO, aujourd’hui en cours de consolidation.

Elle ouvrirait également la voie à une participation plus active de l’ONEE au marché européen de l’électricité, lui permettant, à terme, de bénéficier des mécanismes de ce marché, dans le prolongement du statut avancé dont bénéficie le Royaume auprès de l’Union européenne. », nous confie Mohamed Taoufik Adyel Ancien Ingénieur Général et conseiller de plusieurs Ministres de l’Energie, des Mines, de l’Eau et de l’Environnement, Expert international en énergie, eau, environnement, climat et développement durable.

Un projet vieux d’une décennie qui cherche son second souffle

L’interconnexion Maroc-Portugal n’est pas une idée neuve. Elle germe dans les cartons des technocrates depuis près de dix ans. En 2016, Rabat et Lisbonne avaient déjà signé une déclaration prévoyant une étude de faisabilité technique et économique pour une liaison d’une capacité de 1 000 MW. Le scénario privilégié à l’époque portait sur un câble sous-marin d’environ 220 km reliant le nord-ouest du Maroc au sud du Portugal. Un tracé qui, aujourd’hui, reste à confirmer ou à réviser.

L’architecture de cette liaison cristallise les débats techniques. Les deux pays étudient deux options : un câble sous-marin direct, qui offrirait une connexion exclusive entre le Maroc et le Portugal, ou une solution reposant en partie sur les infrastructures existantes via l’Espagne, déjà connectée au royaume par deux liaisons sous-marines. Le choix technique n’est pas neutre. Il déterminera non seulement le coût final du projet, mais aussi son degré d’indépendance vis-à-vis du réseau espagnol, dont la fragilité est précisément ce que le Portugal entend compenser. Les évaluations réalisées ces dernières années situaient le coût du projet entre 650 et 800 millions d’euros.

Ces montants devront toutefois être actualisés en fonction de l’évolution des coûts et des choix techniques retenus. Un euphémisme qui masque une réalité moins engageante : les projets d’infrastructure énergétique ont rarement respecté leurs budgets initiaux, et le Maroc comme le Portugal savent que le chiffre final pourrait être sensiblement plus élevé. C’est là que le statut d’IPCEI devient crucial, non seulement pour accéder aux financements européens, mais aussi pour rassurer les investisseurs privés sur la viabilité économique du projet. « Ce projet renforce également le positionnement du Maroc comme plateforme énergétique et industrielle entre l’Afrique et l’Europe.

L’enjeu sera de faire de ce type d’interconnexion non seulement un corridor énergétique, mais aussi un levier « d’investissement, d’industrialisation, d’innovation et de création de valeur partagée. », prévient Ikken.

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Le Maroc, hub énergétique entre deux continents

Le projet avec le Portugal ne constitue qu’une pièce d’un dispositif plus vaste. Le Maroc ne se contente pas de regarder vers le nord. Il prépare également une interconnexion avec la Mauritanie, afin de favoriser les échanges électriques avec l’Afrique de l’Ouest dans le cadre du West African Power Pool (WAPP). Cette double orientation nord-sud fait du royaume un acteur incontournable de l’intégration électrique régionale, capable de connecter les réseaux européens et ouest-africains.

Cette position stratégique s’appuie sur une réalité industrielle que les discours officiels peinent à rendre visible : le Maroc a massivement investi dans le développement de ses capacités solaires et éoliennes. Il ne s’agit pas d’une simple vitrine écologique. Le royaume prépare ses futurs échanges d’électricité verte avec les marchés voisins, sachant que l’Europe, sous pression pour décarboner son économie, sera de plus en plus demandeuse d’énergie bas carbone. L’interconnexion avec le Portugal, si elle se concrétise, offrirait un corridor privilégié pour ces exportations d’électricité renouvelable.

Le pari est ambitieux. Il suppose que le Maroc parvienne à concilier deux objectifs parfois contradictoires : satisfaire sa propre demande intérieure, qui ne cesse de croître avec l’urbanisation et l’industrialisation, tout en dégageant des capacités d’exportation suffisantes pour intéresser les marchés européens. Les interconnexions avec l’Espagne ont montré la voie, mais elles ne suffisent pas. Le projet avec le Portugal est perçu comme un complément nécessaire, une soupape de sécurité pour un réseau qui, comme l’a montré la panne de 2025, ne doit pas reposer sur une seule direction d’échange.

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Les défis financiers d’une liaison entre Nord et Sud

Reste la question qui fâche : l’argent. Le montage financier du projet reste à préciser, et les deux ministres n’ont pas caché leur volonté de solliciter des acteurs privés. Cette orientation marque un tournant par rapport aux premiers projets d’interconnexion, souvent portés par des investissements publics. Les gestionnaires de réseaux et les compagnies électriques sont désormais invités à prendre part au financement, dans l’espoir de réduire la charge qui pèserait sur les consommateurs et les contribuables.

Mais attirer l’investissement privé n’a rien d’une évidence. Les projets d’interconnexion électrique ont des délais de retour sur investissement longs, souvent supérieurs à vingt ans, et leurs revenus dépendent de la volatilité des prix de l’électricité sur les marchés. Le statut d’IPCEI, s’il est obtenu, réduirait ces incertitudes en garantissant un cadre réglementaire stable et un accès facilité aux financements communautaires. Il offrirait également un label de qualité qui rassure les banques et les fonds d’investissement.

Le Maroc, de son côté, ne peut pas se permettre d’attendre indéfiniment. Le royaume a besoin de cette interconnexion pour valoriser ses capacités renouvelables et conforter sa position de hub énergétique. Le Portugal, quant à lui, ne peut pas rester prisonnier d’une connexion unique avec l’Espagne. La fenêtre de tir est étroite, et les négociations qui s’ouvrent à Bruxelles détermineront si le projet entre dans le cercle restreint des infrastructures prioritaires pour l’Europe.

Auteur: Ismail Saraoui
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