Par Noureddine Khelassi
Les Algériens rient, mais pas beaucoup, pas tout le temps et rarement de tout. Certes, comme le dit Didier Erasme, rire de tout ce qui se fait ou se dit est sot, ne rire de rien est par contre imbécile. Mais tout de même ! Alors, en ces temps de Covid qui perdure, d’érosion régulière du pouvoir d’achat et de médiocrité intellectuelle qui ne carbure pas au rire, on doit se rappeler opportunément d’Henri Bergson. Ce philosophe du rire qui a eu raison de dire que «la seule cure contre la vanité, c’est le rire, et la seule faute qui soit risible, c’est la vanité». Si tant est qu’ils en crevaient d’envie avant, nos compatriotes semblent ne plus avoir aujourd’hui le cœur à rire, du moins assez. En tout cas, ils ne sont pas près de mourir de rire ! Accablés qu’ils sont par la morosité ambiante, la malvie quotidienne et les incertitudes de l’avenir.

Mais, au fond, l’Algérien est-il, de nature, un Rigolus ou un Tristus comme dans la célèbre BD de Pif le chien des années 1970 qui ne furent sans doute pas de chien ? Riait-il plus souvent que maintenant, kif-kif ou bien différemment, surtout de lui-même et encore plus des travers de sa société ? L’humoriste Aziz Degga, qui a mérité le sobriquet de Fernandel, constatait alors que les «humeurs sont en berne, les couleurs ternes et les mines alentour patibulaires» dans l’Algérie des années 2000.
Au contraire du philosophe et poète indien Tagore, l’Algérien, quand il a envie de pleurer, ne trouve pas la capacité de sourire. Depuis les temps immémoriaux, les Algériens, ceux de maintenant en particulier, sont des fous qui font rarement le fou et qui ne rigolent pas souvent, même pas sur les autres, encore moins d’eux-mêmes. Mais même s’ils le font de moins en moins, ils parviennent, tout de même, à trouver des raisons de rire dans une société profondément empreinte de religiosité austère où le rire est un sous-rire, un rire couleur citron pâle. Et si, durant les années boumedienistes, c’est-à-dire celles qui ne permettaient pas de manger du gruyère ou des bananes, mais donnaient à lire, à rire et à se distraire, l’Algérie des années 2000 et plus ce n’est plus « l’Algérire ». Ce n’est pas non plus le raz-de-marrer !
Il est donc rare de prendre un Algérien, a fortiori une Algérienne, en flagrant délire, ou de lui imputer le délit de rire car le rire est licencieux en Algérie, selon la savoureuse formule d’un Sétifien pince-sans-rire. D’où la difficulté de définir les procédés de fabrication du risible et la psychologie du rire de l’Algérien. En Algérie, à l’image de nombreux pays musulmans rigoristes, la définition du rire, de ses motifs, de sa matière, de ses ressorts et de ses prétextes se dérobe à la précision. Elle glisse entre les mots, s’échappe à la raison. Impertinent défi lancé de tout temps à la spéculation de ceux qui font le pari d’en rire. Vaste entreprise, n’est-ce pas Rouiched, n’est-ce pas Boubagra, n’est-ce pas Fellag ?

Flagrant délire et Algérire !
L’explication première est peut-être dans le dogme musulman lui-même. Selon le grand exégète de la geste prophétique, Anas Ibn Màlik, le Prophète dit à l’archange Gabriel : «Comment cela se fait-il que je n’ai jamais vu Mikâil (ange du Paradis) rire ?» Jibril répondit : «Il ne rit plus depuis que l’Enfer a été créé.» Est-ce donc la proximité des feux de la géhenne qui bride le rire ou l’en empêche, ou est-ce donc, en revanche, celle du diable ? Charles Baudelaire, dans «De l’Essence du rire», avait déjà une réponse lorsqu’il a estimé que «le rire est satanique (donc) profondément humain». Ainsi vu, ainsi dit, le rieur qui ne se fait pas de bile, surtout celui qui se poile à longueur de journée pour ne pas avoir de problème avec sa rate, deviendrait le cousin algérien de Méphistophélès, un des sept princes de l’Enfer. Et, à en croire un autre hadith, authentifié par l’imam Ahmed qui n’avait pas la réputation d’être un gai luron, et certifié par un imam plus contemporain, Al Albani qui n’est pas non plus franchement poilant, «un homme peut être trompé, il est joyeux, mange, boit et rit, alors que dans le Livre d’Allah, il est écrit qu’il est un combustible de l’Enfer». L’Enfer, toujours qui fait peur. Empêche de rire car le rire, de ce point de vue, c’est le ricanement de Satan, d’où la baudelairienne formule «le rire est satanique».
Dans la source première de la Révélation, dans le saint Coran, Dieu lui-même met en garde contre le rire déraisonnable des croyants lorsqu’Il dit «Qu’ils rient et pleurent beaucoup» (tawba/82). C’est-à-dire, qu’ils s’esclaffent un peu en ce bas monde, mais riront beaucoup plus dans l’autre vie en récompense de ce qu’ils faisaient de leur vivant sur terre. À la suite de la Providence, le Prophète lui-même (QSSSL) a conseillé à un de ses compagnons, un des dix promis pour le Paradis, de «limiter son rire car le fait de trop rire tue les cœurs», manière de dire que se désopiler outre mesure assèche les cœurs. D’où, par ailleurs, l’expression typiquement algérienne qui dit de quelqu’un qui rit beaucoup, «hada bared guelb», celui-là, son cœur il est froid !
Il en est jusqu’à la sagesse de nos terroirs qui n’incite pas à faire danser les zygomatiques. Elle invite même à rire jaune quand ce n’est pas sous cape. On conseille bien aux gens raisonnables d’écouter ceux qui les font pleurer plutôt que ceux qui les font rire. Ce dicton tristement algérien prête un peu à rire, car il ne prend pas en compte cette maxime française qui veut que les conseilleurs ne soient pas toujours les payeurs. Les Algériens disent aussi que celui qui rit des infortunes des autres connaîtra lui-même, à coup sûr, de tristes déboires. Plus qu’un mauvais présage, le rire a ici une valeur prémonitoire et le poids d’une mauvaise prédiction. Version algérienne de l’adage français «rira bien qui rira le dernier». C’est ainsi que la raison arabe et la sagesse algérienne exhortent à rire avec modération, à être économe de sa joie, surtout de ne point rire sans raison valable. On dit bien que le rire sans raison procède d’une mauvaise éducation et rend son auteur passible d’une sévère correction.

L’Algérien, ce rieur parcimonieux
À écouter donc la sagesse arabe et à entendre la raison algérienne qui ne prennent pas au sérieux le rire, on serait tenté de croire que l’Algérien est une face de carême perpétuelle. Un renfrogné permanent, un grognard continuel et un constipé chronique. Ça n’a pas été toujours le cas même si l’Algérien, ce rieur parcimonieux, n’a jamais été un adepte forcené de la devise «pour le meilleur et pour le rire». Les textes, notamment la littérature, ne nous disent pas si nos ancêtres étaient de francs rigolards qui se bidonnaient sérieusement en se foulant la rate, au moins cinq fois par jour, sans se faire prier.
En revanche, sous la colonisation, et durant les deux premières décennies socialistes de l’indépendance, nos compatriotes, qui n’étaient pas alors des pète-sec et pas encore des pisse-vinaigre dans leur ensemble, savaient quand même rire. S’esclaffer surtout de leurs turpitudes, de leurs petites misères et, surtout, de la bêtise, de la médiocrité et de la concussion de leurs dirigeants. Les pénuries de tout genre rythmaient aussi leurs vies, mais l’air était quand même vivifiant et leur humour florissant et contagieux. La scène nationale bruissait de blagues de bon humour et de rumeurs de bonne humeur. Ben Bella, Boumediène et plus tard Chadli étaient délicieusement pastichés, grimés, mimés, caricaturés. Éreintés même.
Il y avait, beaucoup plus que de nos jours incertains, des humoristes, des clowns et des comédiens qui savaient rire, faire rire et avoir les rieurs de leur côté. Des artistes qui traitaient le rire avec le respect dû à la vie, dans la stricte observance de la recommandation d’Épicure, à savoir qu’ «il faut rire de tout en philosophant».
Et, à l’instar de Beaumarchais, ces bons rigolos savaient «se presser de rire de tout, de peur d’être obligés d’en pleurer». Ces messieurs, car il n’y avait pas de dames du rire sur scène, à l’exception de Biyouna, savaient que si léger soit-il, le rire est quelque chose de vivant qu’il fallait aborder avec sérieux et gravité. C’est pour cela que les Rachid Ksentini, Mohamed Touri, Mahieddine Bachtarzi, Hassan El Hassani dit l’homme à la vache (Boubagra), Hamid Lourari, alias Kaci Tizi Ouzou, Ahmed Ayad plus connu comme Rouiched et bien d’autres comme Sid-Ali Fernandel (Chabane Houat, de son vrai nom) ou encore l’Inspecteur Tahar, le regretté Hadj Abderrahmane, savaient faire rire. Ils le faisaient avec grâce et légèreté. D’un rire gai, intelligent. Un esclaffement qui parlait en même temps à l’esprit, au cœur et à la rate. Pas à la panse et au bol fécal comme le fait un certain humour de l’Algérie du beggarisme culturel. Ou encore de la visqueuse médiocrité cathodique des Ramadhans qui se suivent et se ressemblent toujours, sans même provoquer un rire jaune !
Ces artistes rieurs des trois décennies post-indépendance n’étaient pas risibles. Ils n’étaient pas, fort heureusement, les seuls à se gondoler sur scène. A tordre de rire leurs compatriotes auxquels ils servaient des bols bénéfiques de franche hilarité. Pas le rire chorba, cette soupe à la grimace insipide que les tristes télés algériennes servent tous les soirs de Ramadhan. En d’autres temps pas folichons aussi durant lesquels ces insipides TV nous servent un brouet infâme préparé dans les cuisines grasses d’émissions mortellement ennuyeuses et tellement médiocres.
En ces temps-là, moments bénis où il faisait bon rire, et où l’on savait faire risette, blaguer, glousser sans se trémousser, d’autres humoristes de bon aloi et de talent faisaient aussi se marrer leurs coreligionnaires et pas seulement les soirées post-chorba. On n’oublie pas donc Ammar Ouhadda, dit Guerroum, Cheikh Noureddine, Mohamed Kahlaoui, Ahmed Kadri, ce rond-de-cuir de la wilaya d’Alger qui savait se transformer en Krikèche. Les simagrées de clowns de ces saltimbanques faisaient pleurer de rire, et même pisser ou tuer de rire dans les chaumières algéroises, mais pas seulement. Même durant les années chadlistes, celles du PAP, le Programme anti-pénuries, des campagnes d’«assainissement moral» et de la chute drastique des revenus pétroliers, on gardait le sourire et on savait encore rire. Ces années furent notamment celles des deux frères Hilmi dont le rire de Souk El Fellah apparaît aujourd’hui chaplinesque, comparé à l’humour «chorba samta» de ces trente dernières années. Il y avait aussi le clown Hdidouane, moins connu sous son vrai nom de Mohamed Yikache et surtout Mma Messaouda, qui s’appelle en fait Hamza Foughali. Même en ces temps de socialisme déclinant, on pouvait encore rire même si les ficelles de la blague étaient un peu grosses. Le rire était encore épais, mais pas encore mortellement gras comme celui de nos jours.

Le médecin du rire
Ah, délicieux paradoxe, ce sont finalement ces années de chadlisme débonnaire, bureaucratique, mais finalement réformateur qui ont enfanté le père du One man show algérien, un certain escogriffe d’Azeffoun. Un dénommé Mohand Saïd Fellag, alias Mohamed Fellag qui fut à l’explosion de l’humour en solo sur scène, ce que les fellagas de l’ALN furent aux embuscades dans les montagnes kabyles : une révolution ! Docteur du rire médecin, ce dramaturge né, cet angoissé perpétuel chez qui le rire est amour et catharsis, a initialement explosé tel un cocktail Molotov dans Cocktail Khorotov. Encore plus dans S.O.S Labès, ce cri du cœur lancé pour dire «au secours ça va bien dans un pays qui allait finalement de plus en plus mal».
Mohamed, avant de prendre sa valise pour voir si le rire était différent ou plus fort ailleurs, faisait rire chez lui là où ça faisait mal aux siens. C’est-à-dire là où ça leur faisait finalement et franchement du bien.
L’humoriste, ce Kabyle de Bab-el-Oued chez qui il y avait une kémia de Rouiched, un chouïa de Charlie Chaplin, un zeste de Buster Keaton, une pincée de Carlo Goldoni et une poignée de poudre de rire de Dario Fo, réussissait à provoquer le rire de ses chers compatriotes. Un rire parfois dur et quelquefois triste, mais le plus souvent joyeux. «Ses» Algériens par le rire libérés !
Ce rire réparateur et régénérateur. Ce rire salvateur qui empêchait de se suicider à petit feu. Dans les temps post-Chadli, années rouges du terrorisme, Tchop le clown, alias Moh Rochambeau de la rue éponyme à Bab-el-Oued, remplaçait les bombes terroristes par des explosions de rire. Des déflagrations qui, plus tard, feront craquer de rire les planches de France et de Navarre. Et, bénédiction des esprits du proscenium, le dernier chameau du théâtre algérien a fait des petits dans son pays. Ils s’appellent, entre autres, Abdelkader Secteur, l’allumé du stand-up. Mohamed Mihoubi, cousin oranais de Fellag. El Hefnaoui, le Sofiane Attia de Bordj Bou-Arréridj, Hakim Zelloum, Ali Djilali Bouzina, Mohamed Khassani et Samir Bouanani, pour ne citer que ces fous du rire. Et sur le Net où il faisait un buzz du tonnerre de Web, Brahim Hmida, dit Irbane Irbane, alias «morceau, morceau», faisait un malheur avec ses vidéos piratées et parodiées qui défendent l’Algérie avec un humour subtil. Une dérision qui galvanise les siens, comme lorsqu’il a contribué, par ses détournements de sens et d’objet, à mobiliser les footballeurs de l’équipe d’Algérie contre l’Égypte en éliminatoires de Coupe du monde.

Mma Messaouda est un homme et Khalti Boualem est une femme !
Et, blague à part, que nous riions beaucoup, peu ou pas du tout, en Algérie, le rire reste globalement et en public une affaire d’hommes. Dans la vie comme sur scène. Car le rire de la femme, précisément en public, est considéré comme une partie intime interdite au regard concupiscent des hommes. La preuve, il n’y a pas de femmes comiques, du moins une artiste qui aurait fait du rire sa vocation et sa profession. D’ailleurs, Mma Messaouda, cette mama oranaise, qui rappelle par son accoutrement et sa gestuelle la Madame Serfaty de l’inoubliable Elie Kakou, est un homme et un macho du meilleur cru oranais. Même aujourd’hui, le seul personnage féminin comique de la scène algérienne, celui de la série Djemaï Family, est affublé d’un nom d’homme par un scénariste probablement misogyne, pince-sans-rire ou carrément pisse-froid. Elle s’appelle en effet Khalti Boualem, une tante virilisée et dopée aux testostérones par un réalisateur aussi risiblement machiste que l’auteur du scénario qui prête lui aussi à rire.
On le voit bien, la fantaisie comique ou son absence renseignent sur les procédés de travail de l’imagination humaine, particulièrement de l’imaginaire social et populaire. Dis-moi si tu rigoles vraiment, comment, de quelle façon et à quel sujet, et je te dirai qui tu es après tout. Alors, chers compatriotes, c’est sérieux, ayez toujours la vanité de rire et riez de tout cœur, ça vous fera beaucoup de bien et empêchera de vous faire apparaître en vaniteux qui ne savent pas… rire.
N. K.

Auteur:
Cliquez ici pour lire l’article depuis sa source.