Peut-on parler de Singapour comme d’un « miracle » ? Non, affirme d’entrée l’Ex-Ambassadeur de France Bernard de Montferrand dans un ouvrage intitulé « Singapour, l’invention de Lee Kuan Yew » ( Editions Tallandier, 2025) : « Singapour n’est pas un miracle. Tout y est le résultat d’un volontarisme politique farouche ». Peut-on, à tout le moins, évoquer un « modèle singapourien » ? A peine davantage. Sa seule définition serait celle du « pragmatisme » : « tantôt libéral, tantôt interventionniste, capable de s’inspirer de tous les exemples qui marchent, il échappe à toutes les modes de l’époque ». Ainsi, ce que beaucoup continuent d’appeler « miracle économique singapourien » reposerait sur des « choix souvent contraires aux modes dominantes en combinant étroitement progressisme et libéralisme au service d’une vision sociale ambitieuse ».
Qui, au début des années 1960 aurait cru à la réussite de Singapour ? Cette « petite île chinoise isolée dans une mer malaise ». Cette « entité coloniale anglaise qui n’avait jamais eu d’existence nationale antérieure et qui était composée de communautés chinoises, malaise et indiennes aux cultures profondément différentes et qui s’affrontaient régulièrement ». « En 1963, nul n’aurait parié sur ce qui devait normalement devenir un port chinois pagailleux dominé par des syndicats communistes. La pauvreté y régnait, la tuberculose aussi ». Singapour acquiert son indépendance en 1965, « dans une forte tension avec la Malaisie et sous la menace indonésienne ». En quelques décennies, cette « Cité-Etat », ce « jeune Etat indépendant dans un milieu hostile et dénué de toute ressource naturelle », cette « petite île huit fois plus petite que la moyenne d’un département français, peuplée à l’indépendance d’1,7 million d’habitants » allait devenir l’un des pays les plus riches du monde. Aujourd’hui, Singapour « continue à cumuler les records de cinquième revenu mondial par habitant, de quatrième aéroport mondial pour les passagers, de deuxième port mondial pour le fret, de troisième place financière mondiale pour les changes et de premier système éducatif mondial ».
Ce succès époustouflant, doit tout au « père de la nation » qui fut son premier ministre pendant 31 ans. Car comme le dit le titre du livre, Singapour est une invention. Née de la vision et de la volonté d’un homme atypique doté d’une « main de fer », Lee Kuan Yew. Un leader dont l’auteur nous dit que beaucoup, de Kissinger à Thatcher en passant par Nixon, Obama ou Chirac « ont placé Lee Kuan Yew parmi les grands hommes politiques du XXe siècle ». Un dirigeant inclassable et au parcours singulier : « un personnage hors du commun dans lequel se combinaient d’un mandarin du plus haut rang et celles d’un implacable politique machiavélien ». Le portrait que l’auteur dresse de lui est saisissant. Celui d’un « intellectuel surdoué », d’un « homme de gauche qui devient un des avocats les plus engagés du libre-échange et du libéralisme économique, puisque la survie de Singapour dépend d’un monde ouvert ». Celui, aussi d’un « mandarin chinois vénérant les disciplines de l’esprit, mais un mandarin formé à Cambridge ». Nourri à l’anticolonialisme…en Angleterre, « il en tire une indépendance d’esprit surprenante, conservant de l’héritage ce qui lui convient et rejetant le reste ». Lee apparaît comme un pragmatique, cherchant en permanence une synthèse originale adaptée à la spécificité singapourienne : « décolonisateur résolu et réformateur social proche des communistes, son obsession est de trouver des méthodes qui prennent le meilleur d’une culture étrangère, celle de l’Empire britannique, dont il reconnait l’excellence et qui permet l’ouverture de son pays au monde tout en restant fidèle à la culture chinoise, sans oublier les fortes composantes malaises et indiennes de la population singapourienne ». De ce portrait flatteur on retiendra aussi que ce «produit surdoué de l’excellence éducative anglaise » aura été servi par un charisme qui tient à un « usage exceptionnel de la parole » : « pas une décision importante qui ne soit précédée d’une explication publique appuyée par une rhétorique imparable, volontiers provocatrice et ancrée dans le quotidien le plus pratique ».
Quelles sont donc les bases, les piliers de la réussite singapourienne :
1.Une armée indépendante, préparée à ne compter que sur ses propres forces, inspirée à la fois d’Israël et de la Suisse, comportant à la fois « un noyau dur limité, entouré d’une vaste réserve qui doit permettre à terme de mobiliser la plus large partie de la population », une « défense totale ». Préoccupation indissociable de celle du développement économique et de la croissance : Lee considère que « la sécurité conditionne la confiance sans laquelle aucun investisseur ne s’engage».
2.Bâtir une société de confiance, tournée vers la croissance. Pour qu’une population accepte « un contrôle social, tant sur la discipline citoyenne que sur les petites choses de la vie », que ce contrôle se révèle « parfois obsédant, voire puéril » ( comme par exemple l’interdiction du chewing-gum ), il faut qu’elle soit soudée autour d’objectifs communs. A lire l’ouvrage, deux socles s’affirment : souveraineté et prospérité. Pour attirer les investissements étrangers qui seront à la base du décollage de Singapour, Lee aura réussi à mettre en œuvre « une ingénierie sociale et juridique », un cadre où l’administration est « débureaucratisée », la corruption combattue âprement, les hommes politiques et hauts fonctionnaires de qualité et dotés « de rémunérations élevées ». Toujours pragmatique, Lee aura mis en œuvre dans certains domaines un « intelligent capitalisme d’Etat », en bâtissant dans quelques secteurs clés ( les transports maritimes, l’assurance, le pétrole, certaines technologies, le transport aérien, à l’exemple de Singapore Airlines). La « montée en gamme » ( se positionner sur les créneaux à forte valeur ajoutée) devient très vite une obsession, accompagnée par un fort investissement dans les sciences et techniques et la qualification croissante des emplois. Le droit de grève est très encadré et « la politique d’immigration joue un rôle de régulateur et d’émulation dans les relations sociales ». Pays d’immigrants voulant le rester, pâtissant d’une faible démographie, Singapour a mis en œuvre une politique dite d’ « immigration choisie » très contrôlée et exigeante visant à la fois à attirer les talents d’une part et fournir une main d’œuvre de services d’autre part.
3.Une « démocratie limitée » ? Si Singapour ne bénéficie pas dans le monde dit « occidental » d’une image aussi positive que ses succès le mériteraient, c’est sans doute parce que son caractère réellement démocratique continue de faire débat. Lee Kuan Yew ne s’en souciait sans doute guère. Se revendiquant « démocrate », se soumettant régulièrement à suffrages et référendums, il ne cesse pour autant « de montrer son dédain non pour la démocratie, mais pour le modèle de démocratie libérale « occidentale » ». Car, « à ses yeux, une société multiethnique issue de cultures si différentes et qui n’ont jamais connu la démocratie ne peut rentrer dans les cadres tout faits inventés en Europe et en Amérique ». Selon Lee, « le progrès et la réforme ne peuvent réussir que dans l’ordre, ce qui légitime à ses yeux certaines restrictions aux libertés ». Un parti dominant, le PAP, se veut représentant de l’ensemble de la société et pratique une sorte de « centralisme démocratique », la sécurité est très sévèrement garantie ( certains textes permettent des détentions sans jugement et donnent à la police des pouvoirs exceptionnels), la liberté de la presse est encadrée, les réseaux sociaux contrôlés. Pour l’heure, la population singapourienne, qui a vu ses revenus et son aisance matérielle largement améliorés en quelques décennies, semble satisfaite par cette « démocratie limitée mais bien réelle » comme la qualifie l’auteur. A preuve, les successeurs de Lee, qui ont mis leurs pas dans ses pas, ont encore remporté avec environ 65% des suffrages les dernières élections législatives de 2025.
4.Une solidarité fondée sur l’effort individuel. Si, en 1976, Lee quitte l’Internationale Socialiste c’est parce qu’il estime « qu’il n’a plus rien à attendre d’un mouvement qui, à ses yeux, n’a pas su se renouveler ». Lui, veut bâtir avec les syndicats un système « qui repose entièrement sur la responsabilité individuelle et une politique de l’offre qui crée emplois et revenus ». Il ne veut pas d’un système basé sur la redistribution : il faut « enrichir chacun à long terme par l’épargne, fruit du travail ». Lee veut « une société équitable, mais pas une société d’assistance » ( fair, not welfare society ). Autrement dit, « chacun paie avec ce qu’il gagne, avec un filet de sécurité pour la santé, la retraite et le logement ». Des mécanismes sont mis en place pour établir une « société de propriétaires « de leurs logements. Aujourd’hui, 90% des Singapouriens le sont ! Un système de santé basé sur la responsabilité individuelle est mis en œuvre. Il est aujourd’hui classé parmi les tous premiers mondiaux. « Retraite par capitalisation solidaire », encouragement à l’actionnariat, impôts sur les sociétés et sur les revenus limités sont les autres éléments d’une panoplie fondée sur une conviction : « pour Lee Kuan Lee, le sens de la propriété, le désir de l’augmenter et de la transmettre est une composante fondamentale de la nature humaine qu’il faut encourager ».
Le livre passe en revue d’autres aspects passionnants de l’aventure singapourienne. Une gestion tout à la fois autoritaire, méticuleuse et attentive d’une diversité ethnique ( 75% de Chinois, 15% de Malais, 7% d’Indiens) visant à la fois à créer une société apaisée et une identité nationale qui transcende cette diversité. Un multi-alignement revendiqué visant à établir de bonnes relations avec les pays voisins et à maintenir un équilibre dans la relation avec les Etats-Unis ( qui partagent avec Singapour la charge de sécuriser le détroit de Malacca, artère vitale du commerce mondial ) et avec la Chine ( Lee aura réussi en quelques décennies, à « transformer une hostilité frontale en un lien presque privilégié »). L’auteur n’élude cependant pas certaines des difficultés auxquelles Singapour doit désormais faire face. D’abord, liées à son changement radical de statut : « comment surmonter le caractère anesthésiant que peuvent revêtir l’opulence de Singapour et la discipline exigeante du pays ? ». De fait, « on observe ces dernières années un mouvement de départ de certains jeunes bien formés vers d’autres pays tels que l’Australie, le Canada ou les Etats-Unis qui les attirent pour leur climat de liberté et de moindre tension compétitive ». Ce que localement on appelle le runxue, « la fuite discrète ». Frictions, ensuite, liées à son multiculturalisme ; fruit d’un effort constant et attentif, « le projet singapourien de créer une « méritocratie multiethnique » se poursuit ». Mais « la tension existe toujours à l’égard d’une forme d’arrogance chinoise ». Le pouvoir veille : « une forte intervention politique définit droits et devoirs et les fait respecter » et crée un cadre de « coexistence et de dialogue entre Chinois, Malais et Indiens ». Par ailleurs, « d’autres tensions d’une nature différente, celles entre étrangers et résidents, viennent des politiques de discrimination positive comme de la politique d’ouverture systématique à une immigration choisie ». La volonté de Lee, faire de Singapour une « ville globale et cosmopolite attirant tous les talents » a été exaucée. Singapour est désormais, derrière la Suisse, le pays qui attire le plus de talents extérieurs. Mais cette concurrence crée aussi des frustrations au sein de la population locale ont conduit à une régulation accrue de la politique d’immigration dans un pays où les étrangers constituent environ 45% de la population. Enfin, très dépendant historiquement des investissements étrangers et désormais du commerce mondial, Singapour est évidemment à risque face aux attitudes protectionnistes adoptées par de plus en plus de grandes zones économiques.
Ses atouts restent cependant conséquents. Une base économique très solide, en termes de richesse par habitant autant qu’en potentiel de croissance et productivité : ainsi, depuis son indépendance en 1965, Singapour aura connu un taux de croissance moyen de 7%. Une réflexion stratégique et prospective permanente pour anticiper et investir dans les secteurs innovants les plus porteurs. Un système éducatif considéré comme le meilleur au monde, notamment pour la lecture, les mathématiques et les sciences. Une expertise reconnue dans certains secteurs fondamentaux : Intelligence Artificielle, traitement de l’eau, énergie propre etc. Last but not least, une marge de manoeuvre budgétaire importante grâce à des dépenses publiques limitées, un faible endettement et des budgets régulièrement votés en équilibre voire en excédent.
De quoi, à l’instar de l’auteur, penser que « l’incroyable succès » de Singapour, cet « Etat de droit autoritaire », n’est pas près de se démentir.
Auteur: Eric Besson
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