Par Mourad Bourehla(*) – L’Éthiopie replonge dans une crise dont les conséquences pourraient largement dépasser ses frontières. La reprise des combats dans le Tigré, la convergence de plusieurs mouvements armés opposés au gouvernement fédéral et la dégradation des relations avec l’Érythrée font craindre un nouveau conflit à l’allure hybride mêlant affrontements internes et rivalités régionales dans la Corne de l’Afrique. Cette crise ne peut cependant être comprise à travers les seules tensions internes de l’État éthiopien. Elle s’inscrit dans un environnement régional où se croisent la guerre au Soudan, les rivalités autour du Nil, la compétition pour l’accès à la mer Rouge et les stratégies d’influence des puissances du Golfe et du Moyen-Orient.
Le principal danger réside dans la régionalisation progressive des affrontements. Une crise politique intérieure pourrait devenir le point de convergence vers un conflit régionalisé à fronts multiples dans une région qui commande l’accès au détroit de Bab el-Mandeb et au canal de Suez, les répercussions dépasseraient la sécurité du continent africain pour affecter les échanges commerciaux et les équilibres stratégiques internationaux.
I. L’accord de Pretoria à l’épreuve des fractures de l’État éthiopien
Signé en novembre 2022 entre le gouvernement fédéral éthiopien et le Front de libération du peuple du Tigré (TPLF), l’accord de Pretoria avait mis fin à deux années de guerre dévastatrice. Il devait ouvrir la voie au désarmement des forces tigréennes, au rétablissement de l’autorité fédérale et à la reconstruction d’une région profondément meurtrie. Pourtant, cet accord a davantage suspendu les hostilités qu’il n’a résolu les causes profondes du conflit.
Les questions du partage du pouvoir, du désarmement et du statut des territoires contestés sont restées sans suites. Le sort du Tigré occidental, notamment la zone de Welkait, ainsi que le retour des populations déplacées continuent d’alimenter les ressentiments. L’Érythrée, qui avait combattu aux côtés des forces fédérales durant la guerre, s’est par ailleurs estimée insuffisamment associée aux négociations. Ces fragilités ont progressivement érodé les espoirs de réconciliation.
La crise est également liée à l’évolution du système politique éthiopien. Depuis l’arrivée au pouvoir d’Abiy Ahmed en 2018, le gouvernement s’est attaché à renforcer l’autorité centrale et à remettre en question les équilibres politiques hérités de la période où le Front démocratique révolutionnaire du peuple éthiopien dominait la vie politique. Cette ambition s’est heurtée à la structure fédérale du pays, organisée autour de régions dotées de fortes identités ethniques et politiques.
Le Tplf, qui a dominé la vie politique nationale pendant près de trois décennies, n’a jamais accepté la perte de son influence. Le gouvernement fédéral, de son côté, considère que le mouvement conserve des capacités militaires et politiques susceptibles de remettre en cause son autorité. Les élections législatives du 1er juin 2026 ont consacré une suprématie absolue du Parti de la prospérité avec une majorité absolue (90% des sièges) à la chambre des représentants des peuples menant à la reconduction d’Ahmed Abiy à la tête de l’exécutif. Ces résultats ne reflètent point un consensus national : l’exclusion du Tplf du processus électoral, conjuguée à la persistance d’une profonde méfiance mutuelle, a empêché les mécanismes prévus par l’accord de Pretoria de transformer l’ancienne opposition armée en un acteur engagé dans la compétition politique pacifique. Loin de favoriser la réconciliation, cette situation a contribué à accentuer la confrontation.
La reprise des hostilités en septembre 2026 marque ainsi un tournant. Le 20 septembre, le Tplf a annoncé une alliance avec plusieurs autres groupes armés, dont des composantes du mouvement nationaliste amhara Fano. Cette coalition affiche l’objectif de renverser le gouvernement d’Abiy Ahmed. Les affrontements qui ont suivi témoignent d’une convergence tactique entre mouvements issus de contextes régionaux différents. La menace ne se limite donc plus à un face-à-face entre les forces fédérales et les combattants tigréens : plusieurs fronts pourraient désormais mobiliser simultanément les ressources militaires du gouvernement.
Cette alliance reste néanmoins fragile. Les groupes qui la composent ont des intérêts distincts et sont parfois issus de rivalités historiques. Leur capacité à coordonner durablement leurs opérations et à s’accorder sur une éventuelle transition politique demeure incertaine.
L’insécurité ne se limite d’ailleurs pas au Tigré. Les violences dans la région Amhara et les affrontements impliquant des groupes armés en Oromia illustrent la profondeur de la crise. L’État éthiopien, deuxième pays le plus peuplé d’Afrique et siège de l’Union africaine, doit faire face à des contestations multiples alors que les besoins humanitaires restent considérables.
II. La régionalisation du conflit: de l’Érythrée au Soudan
La dimension régionale de la crise tient d’abord à la relation entre l’Éthiopie et l’Érythrée. Les deux pays ont connu une guerre frontalière meurtrière entre 1998 et 2000, suivie de près de deux décennies d’hostilité. Le rapprochement engagé en 2018 et qui avait valu à Abiy Ahmed le prix Nobel de la paix en 2019 avait suscité l’espoir d’une nouvelle ère. Pourtant, l’alliance militaire qui les avait réunis contre le Tplf durant la guerre de 2020-2022 n’a pas résisté aux divergences stratégiques. Les développements récents soulignent le risque d’une extension du conflit au-delà des frontières. Le 9 octobre, Addis-Abeba a accusé l’Érythrée d’une incursion militaire sur son territoire, dans un contexte de rupture des relations diplomatiques.
L’Érythrée s’est sentie marginalisée par l’accord de Pretoria, tandis que l’ambition éthiopienne de retrouver un accès souverain à la mer Rouge a progressivement détérioré les relations. Depuis l’indépendance érythréenne en 1993, l’Éthiopie est enclavée et dépend largement du port de Djibouti pour ses échanges extérieurs. Cette dépendance représente une vulnérabilité économique et stratégique majeure pour un pays dont les besoins commerciaux et énergétiques sont considérables.
L’accord d’entente conclu en janvier 2024 entre l’Éthiopie et le Somaliland avait déjà illustré cette sensibilité. Addis-Abeba cherchait à obtenir un accès à la mer, tandis que les autorités somalilandaises espéraient une reconnaissance internationale. La Somalie a dénoncé cette initiative comme une atteinte à son intégrité territoriale.
La guerre au Soudan constitue un facteur supplémentaire de déstabilisation. Depuis avril 2023, l’affrontement entre les Forces armées soudanaises et les Forces de soutien rapide (RSF) a profondément bouleversé les équilibres politiques et sécuritaires du pays. Les frontières sont devenues des espaces poreux de circulation de combattants, d’armes et de soutiens extérieurs.
Dans son rapport de septembre 2026 consacré au risque d’un retour à la guerre dans le nord de l’Éthiopie, l’International Crisis Group(1) souligne précisément le danger d’une imbrication croissante des conflits éthiopien et soudanais. Selon le rapport, des combattants tigréens ont trouvé refuge dans des zones du Soudan contrôlées par l’armée soudanaise, suscitant à Addis-Abeba la crainte qu’ils ne reviennent combattre en Éthiopie. Parallèlement, des informations font état d’un soutien éthiopien aux RSF, notamment par la facilitation alléguée de flux d’armes et l’utilisation de zones proches de l’État soudanais du Nil Bleu.
Ces éléments doivent être considérés comme des informations rapportées et des allégations, et non comme des faits définitivement établis. Ils révèlent néanmoins la complexité des alignements régionaux.
Les rivalités des puissances du Golfe accentuent cette imbrication. Les Émirats arabes unis entretiennent des relations étroites avec l’Éthiopie et seraient des soutiens des RSF, ce qu’ils contestent. L’Arabie saoudite, l’Égypte et l’Érythrée sont davantage associées aux intérêts de l’armée soudanaise. Ces rapprochements ne forment pas des blocs parfaitement homogènes, mais ils contribuent à faire de la Corne de l’Afrique un théâtre où les rivalités moyen-orientales se superposent aux conflits locaux.(2)
L’instabilité éthiopienne revêt également une importance stratégique pour l’Égypte, dont la sécurité hydrique reste étroitement liée à l’évolution du différend autour du Grand Barrage de la Renaissance éthiopienne (GERD). Addis-Abeba considère le barrage comme un instrument essentiel de développement et de production électrique ; Le Caire redoute ses conséquences sur les ressources en eau dont dépend une grande partie de sa population. Le Soudan est lui aussi directement concerné, mais sa guerre civile limite sa capacité à contribuer à une solution négociée.
La Somalie représente un autre maillon vulnérable. Si l’Éthiopie devait redéployer une partie de ses forces pour renforcer son dispositif intérieur, les zones où opère Al-Shabaab pourraient connaître une nouvelle dégradation sécuritaire. L’affaiblissement de la coopération antiterroriste profiterait aux groupes armés, qui exploitent déjà les rivalités entre États et les fragilités institutionnelles.
III. La mer Rouge, nouveau foyer de rivalités stratégiques et défis pour la diplomatie préventive
La portée de la crise éthiopienne apparaît pleinement lorsqu’on la replace dans la géographie stratégique de la mer Rouge. Cette voie maritime relie l’océan Indien à la Méditerranée par le détroit de Bab el-Mandeb et le canal de Suez. Elle constitue un axe essentiel du commerce mondial et des flux énergétiques entre l’Asie, le Moyen-Orient et l’Europe, avec environ 12 % de l’ensemble du commerce maritime mondial, près d’un tiers (environ 30 %) du trafic mondial de conteneurs emprunte cette voie et environ 11% du pétrole transporté par mer et 8% du gaz naturel liquéfié (GNL) mondial y passent. Toute déstabilisation durable peut entraîner une hausse des coûts de transport, des détournements de navires et de nouvelles pressions sur les marchés énergétiques.
L’enclavement de l’Éthiopie la place au cœur de cette compétition. Son poids démographique, son potentiel économique et ses besoins en infrastructures en font un partenaire recherché par les puissances désireuses de renforcer leur présence dans la Corne de l’Afrique.
Djibouti accueille déjà plusieurs bases militaires étrangères, notamment française (Ffdj), américaine (camp Lemonnier) ou chinoise (première base militaire permanente à l’étranger.) …
La Turquie, qui a développé une présence économique, sécuritaire ainsi que des lignes aériennes régulières en Somalie, cherche également à préserver son influence.
Israël accorde une attention particulière à la sécurité des voies maritimes, notamment face aux attaques des Houthis depuis le Yémen. Sa reconnaissance officielle du Somaliland, en décembre 2025, ouvre une nouvelle dimension géopolitique dans la Corne de l’Afrique et soulève des interrogations quant à ses implications pour les équilibres sécuritaires de la mer Rouge.
L’Iran demeure lui aussi un acteur important de cette équation, notamment à travers ses relations avec les acteurs régionaux et proxy qui contestent l’ordre sécuritaire soutenu par ses adversaires.
Les tensions liées à la guerre avec l’Iran donnent à ces rivalités une dimension supplémentaire avec le blocus du détroit d’Ormuz et la vulnérabilité qui règne aux environs du golfe d’Aden. La mer Rouge ne peut plus être considérée isolément de ces corridors reliant la péninsule Arabique à l’Afrique orientale.
Pour l’Éthiopie, un accès à la mer passant par le port d’Assab pourrait réduire la dépendance envers Djibouti; pour Asmara, il s’agit d’un levier de souveraineté et de sécurité nationale.
Cette question ne peut être réglée durablement par la pression politique ou militaire. Elle exige un cadre négocié qui tienne compte des intérêts économiques d’Addis-Abeba sans menacer la souveraineté de ses voisins.
Face à cette perspective, la diplomatie préventive(3) ne peut se limiter à des appels généraux au calme. Elle doit agir simultanément sur les causes internes et sur les incitations régionales à l’escalade. Ainsi, à l’échelle régionale, l’Union africaine et l’Autorité intergouvernementale pour le développement (Igad) disposent d’une légitimité régionale. Leur action pourrait s’appuyer sur des médiateurs africains expérimentés, disposant de la crédibilité politique et des réseaux nécessaires pour faciliter le dialogue politique. Le nom de l’ancien président nigérian Olusegun Obasanjo a notamment été évoqué, aux côtés de dirigeants kényans et d’autres personnalités régionales. Les États-Unis, l’Union européenne et les principales puissances européennes pourraient soutenir cet effort en privilégiant la désescalade plutôt que les alignements militaires en usant de leviers diplomatiques et économiques.
Les puissances du Golfe ont également une responsabilité particulière. Elles pourraient mobiliser leur influence auprès de leurs partenaires régionaux, notamment en Égypte, au Soudan et en Érythrée, afin de prévenir toute initiative susceptible d’élargir les hostilités. Elles pourraient également encourager Addis-Abeba à privilégier la désescalade et la recherche d’un règlement négocié.
La sécurité maritime doit enfin être intégrée à une approche régionale globale. La protection de Bab el-Mandeb et la continuité des échanges ne peuvent être garanties durablement si les conflits terrestres se multiplient sur les deux rives de la mer Rouge qui est devenue l’un des espaces où ces dynamiques se rencontrent avec le plus d’intensité.
La priorité demeure toutefois politique. Sans règlement des fractures internes de l’Éthiopie, aucune architecture régionale ne pourra stabiliser durablement ses frontières. Et sans coopération entre les États de la Corne de l’Afrique et les puissances qui y exercent leur influence, la confrontation régionale qui s’y déroule, contenue pour le moment, risque de prendre des proportions au-delà des capacités des pays de la région.
Prévenir une nouvelle guerre n’est donc pas seulement une nécessité humanitaire : c’est une condition essentielle à la stabilité de l’une des principales voies maritimes du monde.
Mourad Bourehla
(*)Ancien ambassadeur
Références
(1) Arresting the dangerous descent into war in northern Ethiopia. International crisis group, 25 September 2026
(2) Across the red sea: Middle East -Horn of Africa relations after the Iran war. ISPI 5 August 2026
(3) Ethiopia’s return to war threatens to engulf the horn of Africa Foreign policy’s. Africa 30 September 2026
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