L’entrée en vigueur effective du mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (CBAM) de l’Union européenne marque un tournant silencieux mais profond pour les exportations marocaines. Au-delà d’une simple taxe carbone appliquée à certains produits industriels, le dispositif installe de nouveaux standards de compétitivité fondés sur la donnée, la traçabilité et la crédibilité environnementale. Pour Hikma Bachegour, Consultante en gouvernance climatique, l’enjeu n’est pas tant le coût du carbone que la capacité des entreprises marocaines à démontrer, preuves à l’appui, leur performance climatique dans un commerce international en pleine mutation. Explications.
L’impact immédiat du CBAM sur les exportations marocaines reste, à ce stade, relativement circonscrit. Le mécanisme cible aujourd’hui un nombre limité de secteurs industriels à forte intensité carbone, généralement composés d’acteurs structurés et déjà engagés dans des trajectoires de décarbonation. «Ces secteurs disposent pour la plupart des capacités financières, techniques et organisationnelles nécessaires pour s’aligner sur les exigences européennes », souligne Hikma Bachegour. En revanche, des filières clés comme l’agroalimentaire et le textile ne sont pas encore concernées juridiquement par le dispositif.
Pour autant, réduire le CBAM à son périmètre réglementaire serait une lecture incomplète. La transformation qu’il induit dépasse largement les secteurs officiellement couverts. Selon l’experte, « la compétitivité à l’export ne repose plus uniquement sur le prix ou la qualité du produit, mais de plus en plus sur la capacité à démontrer de manière crédible et vérifiable sa performance carbone ». Cette exigence se diffuse progressivement le long des chaînes de valeur, y compris dans des secteurs encore hors champ du mécanisme.
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Dans cette nouvelle configuration, le CBAM agit aussi comme un puissant révélateur des fragilités structurelles liées à la gouvernance des données environnementales. «On parle beaucoup de carbone, mais dans la réalité, le CBAM se joue aussi dans la mécanique douanière », explique Hikma Bachegour, évoquant des enjeux très concrets de déclaration, de qualité des données et de responsabilité en cas d’erreur. Le commerce international européen entre ainsi dans une phase où la traçabilité, l’auditabilité et la fiabilité des informations deviennent centrales. « L’absence de données carbone fiables n’est plus neutre : elle constitue progressivement un désavantage compétitif, indépendamment de l’existence d’un coût CBAM explicite», insiste-t-elle.
À court terme, le dispositif est perçu par de nombreuses entreprises comme une contrainte. Il impose de nouvelles obligations de mesure et de vérification, souvent complexes, et pénalise les exportateurs incapables de produire des données robustes. « Lorsque les données spécifiques font défaut, le recours à des valeurs par défaut tend à sanctionner les fournisseurs », observe la consultante. Le message envoyé au marché est clair : sans preuve, la performance environnementale ne peut être valorisée.
Cette pression réglementaire se traduit également par une redistribution du risque au sein des chaînes de valeur. Certains intermédiaires européens, soucieux de limiter leur exposition financière et juridique, renforcent leurs exigences contractuelles et transfèrent une partie de la charge vers leurs fournisseurs. Des clauses carbones plus strictes et des demandes accrues de reporting deviennent progressivement la norme.
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Mais le CBAM n’est pas uniquement un facteur de contrainte. Il peut aussi devenir un levier stratégique pour le Maroc. Le Royaume dispose d’atouts indéniables, notamment en matière d’énergies renouvelables et de capacités industrielles partiellement bas-carbone. « L’enjeu n’est pas seulement de produire vert, mais de rendre cette performance démontrable et valorisable selon les standards européens », précise Hikma Bachegour. Cela suppose la mise en place de dispositifs crédibles de certification, de traçabilité et de mesure, capables de transformer un potentiel environnemental en avantage compétitif tangible.
Dans cette perspective, le CBAM opère un glissement fondamental : « il ne pénalise pas la décarbonation, il pénalise l’incapacité à la prouver ». La compétitivité carbone devient ainsi un enjeu stratégique, fondé sur la crédibilité des données dans un cadre réglementaire encore évolutif, générateur d’incertitudes pour la planification à moyen terme.
Les arbitrages auxquels sont confrontées les entreprises marocaines sont donc avant tout stratégiques. Le premier concerne le calendrier. « Investir dès maintenant dans la structuration des données carbone permet de sécuriser l’accès au marché », avertit l’experte, tandis que l’attentisme expose à une dégradation progressive des conditions commerciales. Le second arbitrage touche au positionnement : une conformité minimale peut suffire à court terme, mais seule l’intégration du carbone comme critère structurant de la stratégie industrielle et commerciale offre une véritable résilience à moyen terme.
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Le point de bascule se situera toutefois dans l’élargissement progressif du CBAM. Les secteurs actuellement couverts sont globalement préparés. Le véritable défi émergera lorsque le mécanisme concernera des filières dominées par les petites et moyennes entreprises, qui représentent près de 90 % du tissu économique marocain. Dans ce contexte, « la mutualisation des outils, l’anticipation sectorielle et l’accompagnement collectif deviennent des conditions clés » pour éviter une pénalisation diffuse des PME.
Sur le plan macroéconomique, l’impact du CBAM sur la balance commerciale marocaine dépendra largement de cette capacité d’adaptation. Tant que le périmètre reste limité, l’effet direct demeure contenu. En revanche, un élargissement à des produits plus transformés pourrait accroître progressivement l’exposition de l’économie nationale. « L’érosion des exportations se manifesterait moins par un choc brutal que par une perte graduelle de parts de marché », prévient Hikma Bachegour, si la décarbonation ne peut être valorisée faute de dispositifs opérationnels.
À l’inverse, les économies capables de transformer leur potentiel bas-carbone en avantage démontré préserveront durablement leur accès au marché européen. Pour le Maroc, le CBAM apparaît ainsi moins comme une sanction que comme un test de maturité : celui de sa capacité à inscrire ses exportations dans une gouvernance carbone crédible, condition désormais incontournable de la compétitivité internationale.

Interview // Hikma Bachegour,Consultante en Gouvernance Climatique
Challenge : Dans quelle mesure le CBAM risque-t-il de redéfinir la compétitivité des exportations marocaines vers l’Union européenne, notamment pour l’agroalimentaire et le textile ?
Hikma Bachegour : À ce stade, l’impact direct du CBAM demeure circonscrit à un nombre restreint de secteurs industriels à forte intensité carbone. Ces secteurs sont majoritairement composés d’entreprises disposant déjà des capacités financières, techniques et organisationnelles nécessaires pour s’aligner sur les exigences européennes. L’agroalimentaire et le textile ne sont pas encore concernés juridiquement par le mécanisme.
La redéfinition de la compétitivité s’opère cependant ailleurs. L’accès au marché européen repose de moins en moins exclusivement sur le prix ou la qualité, et de plus en plus sur la capacité des fournisseurs à démontrer, de manière crédible et vérifiable, leur performance carbone. Cette logique dépasse le périmètre formel du CBAM et se diffuse le long des chaînes de valeur, y compris dans des secteurs aujourd’hui hors champ.
On parle beaucoup de carbone, mais dans la réalité, le CBAM se joue aussi dans la mécanique douanière, à travers des questions très concrètes de déclaration, de qualité des données et de responsabilité en cas d’erreur. Il s’inscrit ainsi dans une transformation plus large des pratiques commerciales et douanières européennes, où la donnée, la traçabilité et l’auditabilité deviennent centrales.
Le CBAM ne change pas seulement le prix du carbone, il modifie plus profondément la gouvernance du commerce. Dans ce contexte, l’absence de données carbone fiables n’est plus neutre et constitue progressivement un facteur de désavantage compétitif, indépendamment de l’existence d’un coût CBAM explicite sur le produit final.
Challenge : Peut-on considérer le CBAM comme une contrainte commerciale ou plutôt comme un levier de montée en gamme environnementale pour l’offre exportable marocaine ?
H.B. : À court terme, le CBAM agit clairement comme une contrainte. Il impose des exigences nouvelles de mesure et de vérification et, lorsque les données spécifiques ne sont pas disponibles ou jugées insuffisamment robustes, le recours à des valeurs par défaut tend à pénaliser les fournisseurs. Le signal envoyé au marché est sans ambiguïté. Sans preuve, la performance environnementale ne peut être valorisée.
Dans ce contexte, le CBAM redistribue également le risque le long des chaînes de valeur. Certains intermédiaires européens cherchent à limiter leur exposition réglementaire et financière et transfèrent une partie de la pression vers les fournisseurs, notamment à travers des clauses carbones plus strictes et des demandes accrues de données.
Mais le CBAM constitue aussi un levier de transformation. Le Maroc dispose déjà d’un potentiel significatif en matière d’énergies renouvelables et d’un socle industriel en partie bas-carbone. L’enjeu n’est donc pas uniquement de produire de l’énergie verte, mais de la rendre démontrable et valorisable selon les standards européens, à travers des dispositifs crédibles de certification, de traçabilité et de mesure.
Dans cette configuration, le CBAM ne pénalise pas la décarbonation. Il pénalise l’incapacité à la prouver. Pour les entreprises marocaines, la compétitivité carbone devient ainsi un enjeu stratégique fondé sur la crédibilité des données, dans un cadre qui reste encore en phase d’ajustement et qui crée une certaine incertitude, notamment en matière de planification à moyen terme.
Challenge : Quels arbitrages stratégiques les entreprises marocaines devront-elles opérer pour préserver leur accès au marché européen ?
H.B. : Les arbitrages à opérer sont avant tout stratégiques. Le premier concerne le timing. Investir dès maintenant dans la structuration des données carbone permet de sécuriser l’accès au marché, là où l’attentisme expose à une dégradation progressive des conditions commerciales. Les acheteurs européens anticipent déjà les évolutions futures du cadre réglementaire.
Le second arbitrage porte sur le positionnement. Une conformité minimale peut suffire à court terme. En revanche, l’intégration du carbone comme critère structurant de la stratégie industrielle et commerciale constitue un facteur de résilience bien plus solide à moyen terme.
L’enjeu majeur réside toutefois, dans l’anticipation de l’élargissement progressif du CBAM. Les secteurs aujourd’hui couverts sont globalement bien préparés. Le véritable point de bascule interviendra lorsque le mécanisme concernera des filières composées majoritairement de petites et moyennes entreprises, qui représentent près de 90 % du tissu économique marocain.
Dans ce contexte, la mutualisation des outils, l’anticipation sectorielle et l’accompagnement collectif deviennent des conditions clés pour éviter une pénalisation diffuse des PME.
Challenge : Quels effets macroéconomiques le CBAM pourrait-il avoir sur la balance commerciale marocaine à moyen terme ?
H.B. : À moyen terme, l’impact du CBAM dépendra essentiellement de son évolution et de la capacité d’adaptation du tissu productif. Tant que le périmètre reste limité, l’effet direct sur les exportations demeure contenu.
Un élargissement progressif à des produits plus transformés modifierait toutefois l’exposition de l’économie marocaine. L’impact serait graduel, à travers des mécanismes de sélection des fournisseurs, de durcissement contractuel et de pression accrue sur la compétitivité des entreprises insuffisamment préparées.
Les économies capables de transformer leur potentiel bas-carbone en avantage démontré préserveront durablement leur accès au marché européen. À l’inverse, lorsque la décarbonation ne peut être valorisée faute de dispositifs opérationnels, l’érosion des exportations se manifeste moins par un choc brutal que par une perte progressive de parts de marché.
Auteur: Wafaa Mellouk
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