Toute religion a une histoire. C’est aussi le cas de l’Islam dont le texte de base est le Coran, texte sacré. L’interprétation de ce texte est un acte humain à situer dans une réalité sociale concrète, évolutive, complexe et contradictoire. Cette interprétation peut être comme un oxygène qui donne vie au texte fondamental et permet aux communautés et aux individus musulmans de s’adapter de manière continue, d’innover et d’être créatifs, tout en étant respectueux des autres cultures. C’est notamment le cas de la place de la femme dans l’Islam.
Après presque 15 siècles, l’Islam qui s’étend sur plusieurs continents, s’est enrichi grâce à la diversité des peuples et des cultures, à tel point qu’il est possible de parler d’islams au pluriel. Dans son âge d’or, l’Islam a contribué au développement des sciences et à la transmission de connaissances fondamentales dans plusieurs domaines, en particulier les mathématiques, l’astrologie, la médecine, la géographie (…).
Il a aussi connu des dérives à travers des manipulations/instrumentations idéologiques qui n’ont rien à voir avec la lettre et l’esprit de départ, profondément humaniste, du «message reçu par le Prophète». C’est dire que les interprétations du texte sacré ne peuvent jamais être isolées de leur contexte socio-historique. Les rapports de pouvoir et les contradictions sociales sont à la base de ces interprétations.
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C’est notamment le cas du statut de la femme qui varie dans le temps et dans l’espace, d’une formation sociale à une autre. Les causes des inégalités sociales en général, et celles entre hommes et femmes en particulier, sont à rechercher sur terre et non pas dans le ciel. L’interprétation du Coran qui consacre ces inégalités est de nature socioéconomique et politique.
Souâd Ayada (1), dans «Les Femmes, l’Amour et le Sacré», en s’appuyant sur les travaux de Louis Massignon, montre que Fatima, la fille du Prophète, a incarné la résistance de la pure foi contre les tendances politiques oppressives de la pratique religieuse. En effet, L. Massignon perçoit deux visions concurrentes de la femme et se réfère à Marie et Fatima pour illustrer un «universel toujours en gestation, à jamais insatisfait, de la Vérité et de la Justice» (S Ayada).
En effet, si «Marie est la part obscure et résistante du christianisme, la figure qui conteste ses tiédeurs dogmatiques et ses arrangements avec l’ordre du monde (…)», l’expérience existentielle de Fatima, surtout après la mort de son Père, le Prophète, fut celle d’une rebelle malmenée par les membres dirigeants de la communauté attachés au pouvoir et à l’ordre établi (…).
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Cette similitude de Marie et Fatima permet surtout de faire transparaitre le rôle historiquement invisibilisé de la femme, dans la gestation des valeurs humanistes qui transcendent les intérêts immédiats/du moment. La défense de ces intérêts, en puisant dans une argumentation religieuse, annonce déjà la fermeture des «portes de l’Ijtihad» (Ijtihad, effort d’interprétation et de compréhension positive des principes contenus dans le Coran, dans une optique d’ouverture, d’innovation et d’adaptation continue…).
«Femmes invisibilisées»
La date du «8 mars» évoque la question de la femme dans le monde. L’histoire de cette date est intimement liée aux luttes et résistances des femmes pour accéder à des droits et à une participation citoyenne pleine et entière dans la vie publique. Au Maroc, nombreuses sont les femmes devenues médecins, ingénieures, enseignantes universitaires, ambassadrices, consules, parlementaires, ministres (…). Pour autant, la grande majorité des femmes demeurent, de fait, privées de leurs droits humains les plus élémentaires. C’est en particulier le cas des femmes vivant dans des zones enclavées, n’ayant aucune chance d’apprendre à lire et à écrire, condamnées à des tâches manuelles quotidiennes consistant à ramasser du bois sec, à puiser de l’eau, pétrir et cuire le pain, cuisiner, faire la lessive, nourrir les enfants, faire le ménage, alimenter bêtes et volailles (…). Tout cela, en commençant avant l’aube jusque tard dans la nuit. C’est aussi le cas de ces femmes, ouvrières agricoles, saisonnières ou occasionnelles, sans protection sociale, travaillant dans les serres plus de dix heures par jour, sans compter les longues distances parcourues pour se rendre au lieu de travail et revenir chez elles, le soir, exténuées. Et, même si elles sont scolarisées et arrivent rarement à poursuivre leurs études, le chômage les attend souvent, beaucoup plus que les diplômés de sexe masculin. En effet, d’après les chiffres du HCP, le taux de chômage des femmes est de 19,4 à 20,5% contre un taux moyen général de 13%. Il en est de même du taux d’activité, plus révélateur, qui est inférieur à 20% pour les femmes, contre 68,5% pour les hommes. Certes, un premier pas a été fait pour protéger la dignité de ces femmes que l’on qualifiait, il y a quelques années « femmes mulets », chargées de transporter sur leur dos des marchandises de contrebande, au nord du Royaume, en échange d’une centaine de dirhams par trajet. Dans leur majorité, ces femmes perçoivent actuellement une aide sociale directe, insuffisante pour pouvoir faire face aux besoins fondamentaux. Mais beaucoup reste à faire, sur le plan structurel, en termes de renforcement quantitatif et qualitatif des infrastructures scolaires et de formation professionnelle, surtout dans les zones rurales et les régions enclavées, d’appui à la création des coopératives, de développement des transports publics, de protection des droits des travailleuses dans les lieux de travail où les conditions actuelles dans la plupart des entreprises, et dans tous les secteurs, sont propices aux accidents de travail, aux maladies professionnelles, au harcèlement sexuel et autres pratiques arbitraires et/ou humiliantes.
Ainsi, lire le Coran et surtout ses anciennes interprétations «avec les yeux d’aujourd’hui» ne peut que mener à des perceptions erronées d’une réalité historique radicalement différente. La contextualisation historique de l’Islam est incontournable pour la compréhension du Texte fondateur. Dans sa traduction anglaise du Coran, «The Sublime Quran», Laleh Bakhtiar tente de déterminer si ce Texte est intrinsèquement patriarcal et androcentrique. L. Bakhtiar répond négativement. «La domination masculine a presque toujours été et reste bien souvent, hélas, une propriété endémique de la plupart des religions et des sociétés, qu’elles soient occidentales ou non, musulmanes ou non» (Leila Ahmed) (2). Néanmoins, dans le Coran, dans le verset 35 de la Sourate XXXIII, il est possible de lire :«Ceux et celles qui se soumettent, les croyants et les croyantes, les dévotieux et les dévotieuses, les hommes et les femmes de véridicité, de patience et de crainte…». Pour L. Ahmed, dans les textes religieux, c’est le seul exemple de rupture où l’homme et la femme sont évoqués côte à côte, en tant qu’êtres humains égaux devant faire face ensemble aux mêmes défis. Et d’insister sur les facteurs contextuels qui donnent un sens différent au contenu du Coran, selon les enjeux et les rapports de force. C’est notamment le cas du «voile», devenu «symbole», mais aussi une source de confusion et de déformation. En réalité, très souvent, le voile est utilisé pour voiler des réalités et des contradictions sociales, véritables causes des inégalités et des conflits sociaux. C’est «le voile qui voile». Pour L. Ahmed, «le voile peut être investi d’une multiplicité de significations. Selon le cas, il peut être signe de soumission de la femme, de foi profonde, de résistance à l’impérialisme occidental (surtout dans sa dimension culturelle) de loyauté à un héritage communautaire dont on est fier (…)». Pour les femmes musulmanes portant le voile dans un pays non musulman, ce qui apparait le plus dans leurs réponses, c’est ce besoin légitime d’exprimer un attachement à un référentiel culturel, à une différence, un «refus de fondre ou de se laisser diluer», dans une autre culture (in Le Monde des religions, novembre-décembre 2008, n°32). Cette résistance est souvent plus active que passive, basée sur une prise de conscience du droit à la différence. Asma Barlas (3), Professeur de sciences politiques, s’inscrit dans la même optique en déclarant que si les femmes sont opprimées dans le monde islamique, c’est le fait des hommes, pas de la religion. Par conséquent, la déconstruction des stéréotypes s’impose. Abordant la question du voile, elle rappelle la généalogie exacte de ce bout de tissu : «Je sais qu’il appartient aussi à l’histoire religieuse de l’Europe, puisque c’était une coutume juive et chrétienne». A. Barlas relève quatre versets dans le Coran qui abordent ce sujet, sans pour autant parler de «hidjab». Mieux, «le port d’un voile intégral qui couvre le visage est absolument contraire à l’esprit du Coran ; j’en veux pour preuve que les femmes musulmanes doivent accomplir le hadj, le pèlerinage rituel, «à visage découvert». Et si les médias dominants en Europe accusent souvent l’Islam de soumettre ou d’opprimer les femmes, A. Barlas accuse plutôt les musulmans, «parce que les religions ne s’interprètent pas d’elles-mêmes, ce sont toujours des êtres humains qui le font» dans une réalité à scruter pour mieux comprendre les positions adoptées. Pour A. Barlas, «Toute compréhension du Coran dépend de trois choses : de qui elle émane, comment elle est élaborée et dans quel contexte ? La vraie question est la suivante : pourquoi les musulmans ont-ils toujours choisi l’interprétation la plus dure ? Pour y répondre, il faut examiner les relations entre histoire et herméneutique, entre connaissance et pouvoir, entre méthode et sens, entre texte et contexte». L’auteur de «Believing Women in Islam» (Femmes croyantes dans l’Islam, 2002) montre aussi comment les musulmans et les musulmanes peuvent défendre l’égalité des sexes, au sein même du cadre posé par les enseignements coraniques. Ce regard critique de la femme dans l’Islam n’est pas nouveau. Déjà, au début du 20ème siècle, Jamal Sidqi Al Zahawi avait osé dénoncer le port du voile, certes dans un contexte historique différent, en Iraq, comme étant une pratique qui n’a rien à voir avec le Texte fondateur de l’Islam, allant jusqu’à évoquer plusieurs méfaits de cette pratique sur l’individu et la société. C’est surtout le cas lorsqu’une manière de s’habiller est imposé à la femme par l’Etat dans une société musulmane. C’est le cas du Tchador en Iran, de la Burqa en Afghanistan ou du Niqab dans certains pays du Golfe persique. Mais, au-delà de cet aspect vestimentaire, ce qui est le plus contestable, c’est la privation de la femme de ses droits humains fondamentaux et de sa mise sous tutelle. Ainsi, Parvin Darabi (4), militante des droits des femmes, dénonce le traitement des femmes dans certains pays musulmans tels que l’Arabie Saoudite où elles «n’ont ni certificat de naissance ni carte d’identité en Arabie Saoudite», à moins que leur tuteur l’accepte. Mais la gravité réside surtout dans la privation du droit de vote aux élections, et donc la privation du statut de citoyenneté. Pour F. Mernissi, sociologue, et grand symbole du féminisme progressiste au Maroc, «Le prophète, dirigeant hostile aux hiérarchies, vivait une époque où les femmes avaient leur place, partenaires incontestées d’une révolution qui faisait de la mosquée un lieu ouvert, et du foyer un temple de contestation» (Le Harem politique, le Prophète et les Femmes», Albin Michel, 1987). A l’ère du numérique, où l’intelligence artificielle n’a pas de sexe, l’humanité de la femme et de l’homme ne peut être que source d’égalité et de respect réciproque.
(1) Souâd Ayada : Agrégée et Docteur en philosophie, auteur de «Avicenne», Ellipses, 2002, et de «L’Islam des théophanies. Une religion à l’épreuve de l’art», CNRS Editions, 2010. Elle a participé à l’édition des «Ecrits mémorables» de Louis Massignon, Robert Laffont, 2009.
(2) Leila Ahmed : Chercheuse égyptienne, professeur de Women’s studies in religion, (études sur les femmes dans la religion) à la Harvard Divinity School. Dans «Woman and gender in Islam» (la femme et le genre dans l’Islam, Yale University Press, 1992), elle développe une vision féministe de l’Islam, fermement opposée à l’instrumentalisation patriarcale qui en est faite depuis des siècles.
(3) Asma Barlas : Professeure de sciences politiques et directrice du Centre pour l’étude des cultures, races et ethnies à Ithaca College (New York). Dans ses œuvres récentes, comme «Re-understanding Islam» (Réenvisager l’Islam), Van Gorcum, 2008, elle déconstruit l’interprétation traditionnellement phallocentrique du Coran.
(4) Parvin Darabi : Ingénieur, militante dans la défense des droits des femmes, elle a créé la Fondation Homa Darabi, en hommage à sa sœur qui s’est immolée avec le feu, en 1994, pour protester contre l’interdiction d’exercer son métier de médecin pédiatre, en Iran. Elle a notamment publié «Rage against the Veil» (Colère contre le voile, 1999, biographie de sa sœur), ainsi que de nombreux articles qui dénoncent la situation précaire des musulmanes.
Auteur: Amine Messaoudi
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