Il assume ses positions devant le tribunal

A l’extérieur, une foule immense a presque assiégé le tribunal, entonnant les classiques du hirak, les échos résonnaient jusque dans la salle d’audience. Les forces de l’ordre sont intervenues pour disperser le rassemblement et même procéder à des interpellations.
Dès qu’il est apparu, souriant et poing levé, toute la salle s’est mise debout et scandaient : «Algérie libre et démocratique !» et «Liberté pour Tabbou !» annonçant un procès tant attendu par l’opinion publique. Pour le détenu Karim Tabbou, le moment est arrivé pour la grande explication.
Après six mois de détention en isolement à la prison de Koléa, il pourra enfin prendre la parole pour dire ses vérités. Il va pouvoir livrer le récit de son emprisonnement depuis la fameuse matinée du 11 septembre 2019, quand des officiers de la sécurité intérieure sont venus le chercher chez lui.
La salle d’audience située au premier étage du tribunal de Sidi M’hamed était, hier, pleine à craquer, jusqu’au moindre de ses recoins.
Plus de 180 avocats venus des quatre coins du pays, la famille Tabbou, ses parents et frère, son épouse Zahra qui brûlait d’envie de prendre son «héros» dans ses bras ainsi que de nombreux militants politiques, dont les dirigeants du FFS, Ali Laskri et Hakim Belahcel, le président du RCD, Mohcine Belabbas, le vétéran de la Guerre de Libération nationale, Lakhdar Bouregaâ, d’autres ex-détenus, dont l’activiste Fodil Boumala, la militante Samira Messouci…
A l’extérieur, une foule immense a presque assiégé le tribunal, entonnant les classiques du hirak, les échos résonnaient jusque dans la salle d’audience. Les forces de l’ordre sont intervenues pour disperser le rassemblement et même procéder à des interpellations.
On se serait cru à la marche d’un vendredi du hirak. L’homme présenté devant le juge jouit d’un soutien populaire extraordinaire. Depuis son incarcération, il est devenu un véritable phénomène politique. Sa popularité a explosé.
De toutes obédiences et de toutes régions, ils sont venus nombreux pour soutenir celui qui va porter la parole du hirak, qui va défendre la cause du peuple du vendredi face au juge, face au régime politique. Si à l’extérieur, l’ambiance était électrique, à l’intérieur c’est plutôt la sérénité qui domine.
Après une longue bataille de procédure qui a duré près de deux heures, place aux débats. La juge appelle Karim Tabbou à la barre et lui lit les chefs d’accusation. «Atteinte à l’unité nationale» et «diffusion de documents et vidéos incitant à la violence dans le but d’attenter à la défense nationale». Rien que ça.
Serein, sûr de lui et surtout bien préparé, l’ancien lieutenant de Hocine Aït Ahmed fonce avec sa fougue légendaire comme dans un meeting politique. «Je suis accusé et emprisonné en raison de mes positions politiques, je suis accusé en tant que militant politique. Je suis à la fois triste et content.
Je viens d’Aït Bouadhou, dans la région des Ouadhias, où fut proclamé le 1er Novembre 1954, une région qui a subi toutes sortes de répressions et je me retrouve accusé d’avoir porté atteinte à l’unité nationale.»
La présidente tente de contenir Tabbou et l’obliger à répondre uniquement aux accusations. Impossible. Le détenu de Koléa est un homme qui ne se laisse pas dicter la conduite à tenir. Il a décidé de faire de la tribune le procès du régime et non pas le sien.
«J’ai été dans l’isolement total, j’ai été isolé de l’humanité pendant six mois. Est-il raisonnable de me poursuivre pour atteinte à l’unité nationale, moi qui étais le plus jeune militant à avoir dirigé le plus vieux parti de l’opposition (FFS) de feu Hocine Aït Ahmed.
J’ai eu l’honneur de côtoyer cet immense personnage historique. C’est de lui que j’ai appris le sens de l’unité nationale, la fidélité au 1er Novembre, aux martyrs et à ce peuple qui s’est sacrifié pour que vive l’Algérie. C’est le hirak populaire qui va ramener la liberté… L’unité nationale est sacrée.»
Rappelant son parcours de militant depuis ses années d’université, son engagement politique au sein du FFS et son combat pour les valeurs de démocratie et de liberté, Karim Tabbou a été saisi par une forte émotion.
«Je risque de pleurer, mon fils âgé de sept ans pourra lire un jour que son père a été accusé d’avoir attenté à l’unité nationale, cela me fera profondément mal.» Toute la salle applaudit comme pour apporter un cinglant démenti à l’accusation.
Poursuivant sa plaidoirie, le détenu, devenu figure de proue de l’insurrection citoyenne en cours dans le pays, évoque un événement qu’a connu son père durant la Guerre de Libération nationale. «Mon père qui est dans cette salle, âgé de 84 ans, est handicapé.
Pendant la guerre d’indépendance, des soldats français le dénudaient et plaçaient une bouteille sur sa tête comme une cible pour apprendre le tir et aujourd’hui on accuse son fils d’avoir porté atteinte à l’unité nationale. Je n’accepte pas ces accusations, je les rejette catégoriquement», tance-t-il.
Silence de mort dans la salle. Il n’est plus possible d’arrêter Karim Tabbou dans sa lancée. Il est sur son terrain favori, celui de la politique et de la bataille des idées puisées dans son engagement au sein du FFS et auprès de son chef historique, Hocine Aït Ahmed.
«J’ai été humilié à Antar»
Dominant parfaitement son sujet, l’enfant de Ath Amar se monte encore plus offensif quand arrive l’accusation d’«incitation à la violence dans le but d’attenter à la défense nationale». Pour rappel, lorsque l’ancien chef d’état-major, feu Ahmed Gaïd Salah, avait décidé d’imposer l’élection présidentielle et d’agir ouvertement sur les événements politiques, Karim Tabbou faisait partie des rares qui se sont dressés contre lui.
«De quel droit le chef d’état-major ordonne de maintenir en détention les porteurs de l’emblème amazigh ? De quel droit parle-t-il des partis politiques, de son refus de la transition ? De quel droit décide-t-il d’empêcher des véhicules d’entrer dans la capitale ?
Quand le chef d’état-major nous accuse d’être des égarés et des agents de l’étranger, je suis dans l’obligation de me dresser contre lui et de lui répondre !» assène Karim Tabbou. «Je fais de la non-ingérence de l’armée dans les affaires politiques un principe cardinal dans mon engagement politique.
Pourtant, la Constitution a bien défini les missions de l’institution militaire. Il n’est pas dans son rôle de faire des discours politiques à partir des casernes et qu’on interdise les débats politiques dans les universités», mitraille-t-il encore.
Sur l’incitation à la violence, Karim Tabbou rappelle au tribunal qu’il est issu de la culture de la non-violence. «Quand la Gendarmerie nationale assassinait des jeunes en 2001, je me suis opposé à la violence, j’ai été un des rares militants à s’être déplacé à Berriane lors des événements de 2004.
Ceux qui incitent à la haine et à la violence et au régionalisme sont en liberté, ils écument les plateaux de télévision en toute quiétude», enchaîne encore le détenu de Koléa.
Mais ce qui a plombé la salle d’audience, c’est quand l’ancien leader du FFS fait le glaçant récit de son arrestation par les services de sécurité. «Je me suis senti comme un otage palestinien, j’ai essuyé des insultes, j’ai été humilié, j’ai entendu ce que je n’avais jamais entendu durant toute ma vie comme insultes et calomnies. J’ai été traité de manière sauvage.»
Il craque et provoque un tonnerre d’applaudissements dans la salle. «J’ai été emmené à la caserne Antar des services de renseignement, j’ai respecté toute les procédures, j’ai été discipliné. On ma laissé 24 heures dans une salle sans que personne ne vienne me parler.
Vers une heure du matin, un enquêteur méchant vient m’interroger et a voulu me proposer un marché, me parlant d’un candidat à la présidentielle tunisienne alors qu’il était en prison. J’ai répondu que je refuse de pactiser, je refuse l’élection présidentielle.
A ce moment-là, il m’a frappé avec les menottes, mes mains étaient devenues bleues, on a refusé de me laisser contacter ma famille, on a refusé de me laisser voir un médecin.» Difficile de retenir ses larmes. Une colère sourde se saisit des présents au point d’entendre des grincements de dents.
Très remonté, Karim Tabbou défie le ministre de la Justice «d’ouvrir une enquête sur ce qui j’ai subi à la caserne Antar».
La présidente lève la séance, les avocats se concertent pour organiser les plaidoiries sous la houlette des ténors du barreau conduits par Mokrane Aït Larbi, Mustapha Bouchachi, Zoubida Assoul, le bâtonnier de Béjaïa Salem Khatri, Hakim Saheb, Abdelghani Badi, Nabila Smail, Abdellah Haboul, Nacer Hammouche, Noureddine Benissaad…
En début de soirée, le procureur de la République a requis une peine de quatre ans de prison ferme assortie d’une amende de 200 000 DA. A l’heure où nous mettions sous presse, les plaidoiries se poursuivaient.
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Auteur: Anis Khecheba
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