À Fès, les vents tournent dans le mauvais sens. Enracinée depuis plus de deux décennies, la décharge publique «contrôlée» de Saïss continue de déverser ses effluves nauséabondes sur des quartiers entiers. Tandis que les riverains multiplient les plaintes, la commune se heurte à un mur budgétaire. En effet, l’adoption du budget 2026 est toujours au point mort, menaçant le financement de projets cruciaux pour l’avenir de la ville.

Vue de la décharge publique «contrôlée» de Fès, dans l’arrondissement Saïss, d’où s’échappent en continu des odeurs nauséabondes, affectant gravement la qualité de vie des riverains et des établissements environnants (Ph. YSA)

■ Une convention signée… mais qu’en est-il de sa mise en œuvre
Pour tenter d’endiguer les nuisances olfactives, une convention de 20 millions de dirhams a été signée entre la commune de Fès et la Société régionale multiservices Fès-Meknès (SRM). Objectif: réduire les impacts environnementaux de cette décharge «contrôlée», en activité depuis 2004 sur une superficie de 110 hectares et recevant plus de 1.000 tonnes de déchets solides par jour. Parmi les mesures envisagées, la construction d’une station de traitement des lixiviats, ces liquides toxiques issus de la décomposition des déchets, était l’un des volets phares. Mais l’appel d’offres a tourné court: aucune entreprise ne s’est portée candidate. Résultat, le projet est gelé, malgré l’urgence sanitaire et environnementale.

■ Des quartiers entiers pris en otage par les odeurs
La situation ne cesse d’empirer pour les habitants de Douar Rfissa, Ain Nokbi, la route d’Imouzzer ou encore celle de Sefrou. Même des équipements structurants comme le CHU Hassan II ou le Grand Complexe Sportif de Fès sont touchés par ces nuisances, jetant une ombre sur l’image de la ville, à l’approche de la Coupe d’Afrique des Nations (CAN 2025), dont Fès accueillera plusieurs matchs dans moins de deux mois.

■ Budget 2026: Un flou qui paralyse la ville
Le blocage du budget communal 2026 ajoute une couche d’incertitude. Sans budget validé, c’est l’ensemble de la planification financière de la ville qui vacille. Plusieurs projets structurants portés par la Société de Développement Régional Fès Région Aménagement (SDR-FRA) sont menacés : aménagement de fan zones, réhabilitation d’espaces publics, projets de mobilité douce… tous sont suspendus à une décision budgétaire qui tarde à venir.
Au-delà de la paralysie des chantiers, c’est aussi la crédibilité de la commune qui est en jeu auprès de ses partenaires institutionnels et privés. Quid de son budget de fonctionnement (salaires des fonctionnaires, remboursement des dettes, contrats de gestion déléguée…etc). Pour rappel, 15 élus ont voté contre le budget proposé par le maire RNI, Abdeslam El Bekkali. Ce dernier n’a pu convaincre que 12 conseillers (sur les 91 que compte le conseil communal) à approuver sa copie. Une copie qu’il devra désormais revoir avec le consentement de ses «anciens» alliés. Notons que les six présidents des conseils d’arrondissements ont également brillé par leur absence le 15 octobre 2025 au titre des travaux de la deuxième séance de l’assemblée communale. Sic!

■ Colère des habitants, initiatives sans suite
Face à cette double impasse, la tension monte. Des habitants dénoncent l’inaction des autorités locales et réclament des mesures immédiates : meilleure gestion du biogaz, renforcement de l’étanchéité de la décharge ou encore relocalisation du site à moyen terme.
Des pistes alternatives émergent du monde académique. Un projet pilote mené par la Faculté des Sciences de Fès propose une solution innovante de traitement des lixiviats, combinant procédés biologiques et filtration physique. Mais sans financement ni volonté politique, cette initiative risque de rester à l’état de prototype.


La ville au bord de l’asphyxie

À travers la gestion chaotique de sa décharge, Fès se retrouve à la croisée des chemins. La ville, qui aspire à redevenir un pôle touristique, culturel et sportif, se heurte à une réalité environnementale et institutionnelle inquiétante. Le droit à un environnement sain ne peut plus attendre. La préfecture de Fès pourrait devoir intervenir pour sortir la commune de l’impasse. Car au-delà des mots et des conventions, seule une gouvernance efficace et réactive et un bon leadership permettront de transformer les promesses en véritables actes.

De notre correspondant permanent, Youness SAAD ALAMI

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Auteur: Youness SAAD ALAMI
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