Financement: quelle stratégie du président de la BAD ?Financement: quelle stratégie du président de la BAD ?

Face au recul des financements occidentaux, notamment américains, la Banque africaine de développement (BAD), dirigée par Sidi Ould Tah, relève le défi. Analyse.

Portée par des figures visionnaires comme Kwame Nkrumah la BAD, dans son essence, ne devait pas être qu’un simple prêteur d’argent. Elle se voulait être un acteur intellectuel, un laboratoire d’idées pour modeler les prémisses d’une Afrique qui a les moyens de faire sa transformation dans le concert des nations. Six décennies plus tard, avec son nouveau président Sidi Ould Tah, cette ambition raisonne encore dans l’imaginaire collective. Pour construire la sécurité et la souveraineté alimentaire du continent, les infrastructures en tout genre – pour favoriser la circulation des biens et des personnes ou encore l’énergie. Fuite des capitaux, difficultés de mobilisation financière, absence de doctrine, le navire BAD fait face à des défis dans un contexte ou depuis la venue de Donald Trump et sa suppression de la politique de l’aide.

Depuis l’an dernier, Donald Trump a supprimé la contribution américaine de 550 millions de dollars accordés au Fonds de la Bad. Les Etats-Unis ont justifié cette suppression par l’absence d’alignement de cette aide avec les priorités de son administration. Cette décision américaine a coïncidé avec les annonces de baisse des montants alloués par d’autres partenaires. Dans ce contexte peu favorable, l’ancien patron de la Banque arabe de développement pour l’Afrique (Badea) a démontré sa capacité à convaincre les partenaires et aussi et surtout tenu sa promesse d’élargir les partenaires à d’autres acteurs, notamment ceux du Moyen-Orient, les monarchies du Golfe, jusque-là faiblement représentés dans le capital de la BAD.

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Dans la foulée, le Fonds Africain de Développement a mobilisé 11 milliards de dollars de la part de 43 partenaires. «Il s’agit de la plus importante reconstitution de l’histoire du Fonds en dépit de sérieuses contraintes budgétaires au niveau mondial et d’une baisse des budgets consacrés à l’aide au développement», souligne un communiqué de la BAD.

Deuxième pilier de cette stratégie : la montée en puissance des instruments financiers innovants. Le 9 avril 2026, à Abidjan, le Groupe de la Banque africaine de développement a réuni l’ensemble de l’écosystème financier du continent autour de la Nouvelle architecture financière africaine (NAFA), avec une ambition claire : transformer une abondance d’épargne en moteur effectif de développement.

En effet, le 9 avril dernier, à Abidjan, la Banque avait  réuni l’ensemble de l’écosystème financier du continent autour de la Nouvelle architecture financière africaine (NAFA), avec une ambition claire : transformer une abondance d’épargne en moteur effectif de développement. « Notre continent possède un immense potentiel économique, une population jeune et dynamique ainsi que des ressources naturelles abondantes. Pour transformer tous ces atouts en croissance inclusive et durable, nous devons renforcer la mobilisation des ressources, promouvoir les investissements et favoriser l’intégration économique régionale. », déclarait le président de la BAD.

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Selon un rapport de l’institution africaine, l’Afrique pourrait mobiliser chaque année 1 430 milliards de dollars supplémentaires en ressources domestiques à partir de ses diverses formes de capital – fiscal, naturel, financier, commercial et humain – afin d’accélérer une croissance inclusive et durable. « Ce montant dépasse le déficit de financement annuel de l’Afrique, estimé à 1 300 milliards de dollars, pour atteindre les objectifs de développement durable d’ici à 2030 », indique le rapport.

Contacté par Challenge, l’économiste ivoirien Samuel Mathey précise: «La NAFA — pensée comme une nouvelle architecture destinée à mieux orienter le capital et le risque dans l’écosystème financier africain — repose sur une intuition juste. Le continent dispose en effet d’importantes ressources internes : épargne de la diaspora, masses financières circulant hors du système bancaire, pertes liées à la corruption, fuites de capitaux ou encore inefficience des dépenses publiques. Autant de leviers qui pourraient permettre de financer une part bien plus importante de son développement. L’enjeu n’est donc pas de résoudre l’ensemble des problèmes en amont, mais de démontrer une volonté claire de les traiter et d’envoyer un signal fort quant à leur priorité. C’est précisément sur ce point que la NAFA pourrait rencontrer ses limites». 

Et d’ajouter: «La NAFA suppose une Afrique capable de coopérer et de mutualiser ses forces. Or, les logiques de concurrence à court terme, combinées aux défis sécuritaires, limitent cette dynamique. Dans un tel contexte, les citoyens privilégient souvent des solutions individuelles, perçues comme plus sûres que des mécanismes institutionnels jugés incertains».

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Par ailleurs, l’autre innovation apportée par le nouveau président est le nouveau modèle financier adopté par les partenaires. Cette nouveauté permet au FAD d’emprunter sur le marché financier, de déployer des instruments innovants et d’utiliser le financement concessionnel de manière stratégique pour absorber les risques, attirer les capitaux privés et catalyser les investissements à grande échelle.

L’Afrique perd pourtant 587 milliards $

 Alors que les États-Unis ont sonné l’heure du repli avec la fin des aides au développement, l’Afrique devra plus que jamais compter sur ses propres forces pour financer sa croissance. Pour Kevin Chika Urama, économiste en chef et vice-président de la Banque Africaine de Développement, la grosse manne financière qui échappe au continent pourrait être un véritable levier d’auto-financement. Selon des chiffres de 2022, l’Afrique perdait plus de 587 milliards $ par an en raison de la fuite des capitaux.

Dans le détail, ces capitaux perdus proviennent entre autres : des flux financiers illicites, les transferts irréguliers de bénéfices par les multinationales, qui exportent jusqu’à 275 milliards $, constituant ainsi la source de fuite de capitaux la plus significative sur le continent. Des sommes qui pourraient être en partie « canalisées vers l’investissement dans des secteurs favorisant la croissance [notamment les infrastructures], ce qui augmenterait encore les exportations et les réserves », dans un « cercle vertueux », plaide la BAD.

Auteur: Ismail Saraoui
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