Guerre hybride: Nouveau concept ou Ancien réactualisé?Guerre hybride: Nouveau concept ou Ancien réactualisé?

Par Colonel-Major (Ret) Mohamed Ghazi Essaïed – Ces derniers temps, nous n’arrêtons pas de parler de guerre hybride, de menaces hybrides, d’attaques hybrides… de la Russie à l’encontre des pays européens. Les modes opératoires très souvent évoqués sont les suivants: attaques cyber, chantage migratoire, accès aux matières premières vitales ou à des réacteurs nucléaires, rupture de câbles sous-marins, assassinats ou tentatives (empoisonnement…), propagande, soutien aux mouvements séparatistes, affaiblissement et décrédibilisation de l’UE, appui à des mouvements d’extrême-droite etc.  

La notion de guerre hybride est née au début des années 2000. Le concept a été théorisé en 2007 par un ancien officier des Marines Frank Hoffman(1). Pour valider sa théorie, il s’est appuyé sur la guerre du Liban en 2006 ayant opposé le Hezbollah à Israël. Ce conflit a été le premier choc asymétrique moderne qualifier d’hybride. Il se caractérisait par une guérilla irrégulière (dissimulée parmi les civils, utilisant des tunnels), un armement équivalent à une armée conventionnelle (missiles guidés antichars avancés, missiles sol-sol, drones de reconnaissance, écoutes électroniques) ainsi que la guerre médiatique en temps réel sur une chaîne pour influencer l’opinion publique internationale. Mais c’est au moment de l’invasion de la Crimée en 2014 que l’OTAN et l’UE ont officiellement intégré le concept de « menace hybride » dans leurs doctrines de sécurité pour adapter leurs structures de défense.

Dans les écoles supérieures militaires, nous analysions plutôt la guerre asymétrique (asymetrical warfare), la guerre non conventionnelle (unconventional warfare) ou la guerre irrégulière (irregular warfare).

Succinctement, la guerre asymétrique est un conflit opposant des adversaires de forces disproportionnées (le faible au fort). Le faible utilise des tactiques inédites pour contourner la puissance du fort. Cela concerne des groupes terroristes, des guérillas, ou des petits États face à des grandes puissances. Pour le Général Desportes(2), un Etat, même faible selon les critères classiques, peut jouer sur de multiples leviers pour s’opposer avec efficacité à beaucoup plus puissant que lui, voire s’opposer à l’ensemble de la société internationale. La guerre du Kosovo, c’est un an de guerre classique (1998-1999) et, 27 ans de crise asymétrique justifiant la présence d’une force de l’OTAN (KFOR) jusqu’à aujourd’hui; la guerre en Afghanistan (2001-2021), c’est un mois de guerre classique et 20 ans de guerre asymétrique jusqu’au retrait de Kaboul des forces de la coalition; la guerre d’Irak (OIF 2003), c’est 3 semaines de guerre classique et plus de 23 ans de guerre asymétrique jusqu’au retrait de la coalition internationale antijihadiste ces derniers jours.

La guerre non conventionnelle est l’utilisation de moyens autres que les armes et les armées classiques (cyber, pressions économiques, diplomatie et propagande). Cela concerne des États, des services de renseignement ou des groupes de hackers. Ce serait le cas du conflit technologique et invisible entre l’Iran et Israël depuis les années 80.  

La guerre irrégulière est un conflit impliquant des combattants non étatiques n’appartenant pas à un armée régulière, utilisant la ruse et la clandestinité. Cela concerne des rebelles, des sociétés militaires privées (ou mercenaires), des insurgés ou des saboteurs civils. Cela concernait également au cours du XXe siècle les mouvements nationaux de résistance / de décolonisation contre l’occupation et/ou le colonisateur.  Pour le Général Desportes, dans la guerre probable, la violence irrégulière peut être contenue par des outils militaires, mais elle ne peut être défaite que par des moyens politiques.

Dans ces trois de cas de figure présentant certaines similitudes, l’hybridité consiste à refuser le choc frontal en privilégiant le contournement par le ciblage des vulnérabilités critiques (dépendances énergétiques, opinion publique…) de l’adversaire. Elle tire également sa force de la synchronisation de moyens non conventionnels (comme le chantage migratoire ou l’arme énergétique par exemple). Et surtout, elle emploie massivement des acteurs irréguliers (des «agents jetables» recrutés en ligne pour des sabotages) pour masquer la responsabilité de l’État agresseur.

La guerre hybride serait donc une stratégie militaire contemporaine qui combine des moyens conventionnels (forces armées régulières) et des méthodes non conventionnelles (cyberattaques, désinformation, sabotages, pressions économiques) afin de déstabiliser un adversaire tout en restant généralement sous le seuil de conflictualité (ou d’un guerre armée ouverte) pour éviter une riposte. Ce concept cherche à exploiter les vulnérabilités politiques, économiques et sociales d’un État pour créer une crise permanente, diviser la population et affaiblir les institutions. Pour le Général Desportes(3), la guerre hybride impliquerait une combinaison d’outils; un flou stratégique car elle se déroule dans la zone grise, «ni paix ni guerre», empêchant l’adversaire de réagir par un seuil clair de riposte ainsi que la subversion de l’intérieur.  Sa principale caractéristique serait la synchronisation. La véritable différence réside dans la combinaison simultanée et le flou permanent (la « zone grise »). Une guerre asymétrique ou irrégulière classique (comme une guérilla) est souvent menée par un acteur faible qui n’a pas d’armée. À l’inverse, dans la guerre hybride, l’agresseur est souvent un État puissant (qui possède des moyens de combat modernes et des armes nucléaires), mais qui choisit délibérément d’utiliser des méthodes irrégulières, asymétriques et non conventionnelles simultanément. Comme nous l’avions évoqué, l’objectif est d’effacer la frontière entre le temps de paix et le temps de guerre, rendant la riposte de l’adversaire extrêmement complexe.

Ses  quatre composantes majeures sont: (1) la guerre informationnelle ainsi que la désinformation par l’utilisation massive des réseaux sociaux, de médias d’État et de fermes à trolls pour propager des fake news, influencer des scrutins électoraux et exacerber les fractures sociales / (2) la cyberguerre par les piratages informatiques ciblant des infrastructures critiques (hôpitaux, réseaux électriques, serveurs gouvernementaux) pour paralyser un pays ou voler des données stratégiques / (3) les sabotages ainsi que les actions clandestines par la mise en œuvre d’« agents consommables» (recrutés en ligne et facilement interchangeables) ou d’opérations secrètes ou spéciales pour incendier des entrepôts, perturber les transports ou endommager des réseaux de communication / (4) l’armement des flux (énergie et migration) par l’utilisation de l’approvisionnement en gaz ou du transit de migrants aux frontières comme leviers de chantage politique pour saturer les capacités d’accueil de l’adversaire.

Quels seraient les leviers de défense face à ces 4 risques possibles?

(1) Cyberattaque majeure sur les institutions étatiques (réseaux nationaux de distribution d’eau ou d’électricité, Banques Centrales par des hackers parrainés par un Etat ou une organisation cybercriminelle, pouvant prendre la forme de demande de rançon ou de déni de service. Parmi les solutions possibles, une préparation civile pousserait la population à muscler leur résilience. Par exemple, la Lituanie forme ses civils aux technologies anti-drones; la Suède mobilise des réseaux de motards volontaires pour communiquer en cas de coupure des réseaux et organise régulièrement des exercices de protection civile dans des abris souterrains. L’Allemagne, quant à elle, met en place un bouclier national de cybersécurité «Cyberdome». Ce système s’appuie sur un réseau étendu de capteurs numériques pour intercepter les flux malveillants avant qu’ils n’atteignent les serveurs étatiques, l’intégration d’intelligences artificielles pour détecter les anomalies de trafic en temps réel et une surveillance accrue assistée par reconnaissance faciale dans des sites sensibles (gares, aéroports…) pour identifier les profils suspects liés à de possibles actes de sabotages.

(2) Déstabilisation brutale ou action délibérée de réseaux transfrontaliers avec l’arrivée rapide de migrants de type que celle survenue à Ceuta durant fin Juillet. Face à cette menace, la réponse n’est plus seulement humanitaire, elle est désormais purement sécuritaire. Nous parlons de militarisation des frontières avec la construction de barrières physiques de haute technologie (murs de plusieurs mètres de haut, barbelés, capteurs thermiques et caméras sismiques) le long des frontières.

(3) Reprise de conflits internes dans un ou des Etats voisins avec les risques de stabilité frontalière, accompagnés d’une campagne de désinformation. Face à ce risque, une veille stratégique ainsi que la diplomatie préventive seraient une des solutions.

(4) Le concept américain de l’OTAN (Multi-Domain Operations ou MDO), conçu comme une doctrine des opérations multi-milieux multi-champs (M2MC) serait la réponse militaire et opérative pour contrer, mais aussi pour mener des stratégies hybrides. Le ministère français des Armées s’en est inspiré. Si la guerre hybride est la menace, la doctrine M2MC est la méthode opérationnelle pour la décoder, s’en défendre et reprendre l’initiative. C’est un cadre stratégique et interarmées qui adapte les armées aux conflits modernes de haute intensité en combinant l’action dans cinq milieux physiques et immatériels (Terrestre, Maritime, Aérien, Extra-atmosphérique (Espace), Cyber) et deux champs immatériels (Électromagnétique et Informationnel).

Quant est-il de notre continent? Le continent africain est devenu un véritable laboratoire de la guerre hybride. L’instabilité politique, la jeunesse hyper-connectée et les fragilités institutionnelles en font un terrain idéal pour l’expérimentation de stratégies sous le seuil du conflit traditionnel. Trois dynamiques majeures illustrent cette réalité sur le continent: (1) La multiplication des sociétés militaires privées (SMP): Africa Corps (ex Wagner) russe, Agemira bulgare, Congo Protection roumaine, Sadat turque ou encore DeWe Security chinoise / (2) L’exploitation des tensions internes par des acteurs non étatiques, en particulier les mouvements affiliés à certains groupes terroristes qui ont adopté des codes très nets de la guerre hybride. L’asymétrie est combinée au numérique. En plus des embuscades et des attentats (guerre irrégulière), ces groupes exploitent les conflits communautaires et interethniques. L’infiltration sociale s’exercera par des messageries cryptées et des plateformes numériques pour se positionner comme des alternatives judiciaires ou sécuritaires légitimes face à des États défaillants, déstabilisant les régions cibles de l’intérieur avant même de mener des attaques physiques (cinétiques) / (3) La «guerre par drones» se caractérise par la généralisation de cette technologie à bas coût avec pour principaux théâtres d’opérations, le Soudan, le Sahel (Mali, Burkina Faso, Niger) et la RDC. Cette technologie permet à des factions rebelles ou à de petits États d’obtenir une force de frappe aérienne précise et redoutable sans disposer de force aéronautique conventionnelle, brouillant la frontière entre matériel civil et militaire.

En conclusion partielle, plusieurs experts et haut responsables suggèrent désormais d’abandonner le terme «guerre hybride», jugé trop flou, pour qualifier directement ces actions d’actes de guerre ou de terrorisme d’État. Il faut bien définir les concepts pour mieux les combattre. Pour le penseur stratégique Clausewitz(4), «Le premier, le plus important, le plus décisif d’un homme d’Etat ou d’un commandant en chef est l’appréciation du genre de guerre qu’il entreprend, afin de ne pas la prendre pour ce qu’elle n’est pas et de ne pas vouloir en faire ce que la nature des circonstances lui interdit d’être».
Peut-on considérer la guerre hybride à une guerre asymétrique, ou non conventionnelle ou encore irrégulière? Comme nous l’avons analysé, la guerre hybride est étroitement liée à ces trois concepts, mais elle ne se confond pas totalement avec eux. Elle les englobe et les synchronise au sein d’une seule et même stratégie globale. Pour comprendre leurs nuances, il faut voir la guerre hybride comme une boîte à outils qui utilise simultanément des méthodes asymétriques, non conventionnelles et irrégulières, tout en y mêlant des moyens militaires classiques (conventionnels).

Il ne s’agirait ni plus ou moins d’une réalité ancienne modernisée. S’il s’agit d’une forme de combat qui a toujours existé sous des aspects fragmentaires, sa puissance et sa vitesse de propagation sont aujourd’hui décuplées par la mondialisation et le numérique. Le stratégiste Coutau-Bégarie(5) aurait immédiatement rappelé que la combinaison de moyens réguliers et irréguliers, psychologiques et matériels, est aussi vieille que la guerre elle-même. Il aurait vu dans la guerre hybride contemporaine la confirmation de ses prédictions sur le nivellement technologique «techno-guérilla», tout en invitant les officiers supérieurs à ne pas se laisser griser par les nouveaux acronymes doctrinaux, l’essentiel de la guerre restant, selon lui, politique et psychologique. Pour le Général Desportes, il ne faut pas céder à la facilité de croire que les guerres sont toujours nouvelles. Les moyens sont nouveaux, les voies sont nouvelles, la nature de la guerre, elle, demeure…

Colonel-Major (Ret) Mohamed Ghazi Essaïed

Notes

(1) «Conflict in the 21st Century: The Rise of Hybrid Wars»_ Par Frank G. Hoffman, Potomac Institute for Policy Studies, 2007.

(2) “La guerre probable” par le Général Vincent Desportes. Editions Economica, 2008.

(3) “Entrée en Stratégie” par le Général Vincent Desportes. Editions Robert Laffont, 2019.

(4) «De la guerre»_ Carl von Clausewitz. Edition Perrin, 1999.

(5) «Traité de stratégie» _ Hervé Coutau-Bégarie. Economica, 2008.

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