« Bahi Ladgham, le leadership serein » Souvenirs, témoignages et réflexions. Parues 21 ans après le décès en 1998 de celui qui fut pendant quinze ans le N°2 du régime, les mémoires de Bahi Ladgham ne se réduisent pas à une simple plaidoirie pro domo, ni à l’autopromotion d’un de l’auteur comme c’est souvent le cas. Ce livre se lit comme un livre d’histoire, une histoire revisitée, débarrassée de tous ses travestissements qui l’ont défigurée quel qu’ils fussent en jetant une lumière crue sur des pans entiers de notre histoire, mais aussi en nous révélant un grand militant dont la contribution à la cause nationale a été immense tout comme à l’édification du jeune état. Au risque de tomber dans l’imagerie d’Epinal, on doit à la vérité de dire qu’il a été à la fois, un grand patriote, un commis de l’Etat, qui n’a jamais cessé de servir là où il se trouvait : à la Kasbah en tant de secrétaire d’Etat à présidence (l’équivalent de premier ministre, Bizerte lors des évènement de juillet 1961, au siège des Nations Unies, à Paris, lors des négociations sur l’indépendance, comme émissaire auprès des grands hommes comme De Gaulle, en Jordanie pendant le septembre noir pour réconcilier les Jordaniens et les Palestiniens… et exfiltrer Yasser Arafat, sans penser à s’en servir. Ce n’était pas un hasard si Bourguiba en avait fait son plus proche collaborateur…avant de l’acculer à la démission pour le remplacer par Hédi Nouira pour avoir si bien réussi dans cette mission et acquis une stature internationale.
Tout grand homme qu’il était, Bourguiba avait ses petitesses. Une ingratitude désolente envers ses collaborateurs. il estimait que leurs succès pouvaient lui porter ombrage. Ce fut le aussi cas avec Mongi Slim qu’il avait qualifié après sa mort de fils d’esclaves et dont il avait saboté la carrière internationale, n’hésitant pas à recourir à des méthodes que les Soviétiques n’auraient pas désavouées : à partir de 1970, Bahi Ladgham disparaîtra des radars. On n’en parlera plus dans les médias. Ainsi, deux générations de tunisiens n’auront jamais entendu parler de Bahi Ladgham ni en bien, ni en mal comme s’il n’avait jamais existé Féru d’art musulman et de musique soufie comme il l’était, il lui est arrivé d’intervenir lors d’une émission radiophonique sur le soufisme. Il déclina son nom à l’animatrice : je m’appelle Bahi Ladgham. Aucune réaction à l’autre bout diu fil. Ni le standardiste, ni le technicien qui assurait la diffusion de l’émission sur sa consolette n’avaient réagi.De toute évidence, son nom ne leur disait rien.
Une autre mésaventure est arrivée à Bahi Ladgham lors du Sommet de l’Union africaine, en avril 1994.ll s’était présenté devant le siège du Sommet, la place des Droits de l’homme était bondée de policiers.Sur cette place bondée de policiers, un septuagénaire avance d’un pas décidé. Un jeune policier lui fait signe de s’arrêter. Il obtempère : je m’appelle Bahi Ladgham et je voudrais rencontrer Nelson Mandela. Incrédule, le policier appelle son supérieur, un homme d’un certain âge qui reconnait tout de suite l’ancien premier ministre et le bras droit de Bourguiba pendant quinze ans. Il le salue respectueusement. Si Bahi lui renouvelle sa demande. Il veut rencontrer le président de l’Afrique du sud. Le gradé lui demande de patienter un moment, le temps d’aviser la délégation sud africaine. Quelques minutes plus tard, un membre de la délégation arrive et annonce à si Bahi que Mandela serait heureux de le rencontrer. Il est aussitôt conduit auprès du président sud africain. Les retrouvailles seront émouvantes. Ils tomberont dans les bras l’un de l’autre. Mandela se rappelle très bien de leur dernière rencontre qui remonte à …1962 à Tunis. Il était venu le voir en taxi.
Le Sud-africain était venu pour obtenir des armes. Il a rencontré Bourguiba qui lui a réservé un accueil chaleureux et a tout de suite accepté de lui fournir l’aide qu’il réclamait et l’encourage à engager la lutte armée contre le régime blanc avant de le confier à Si Bahi qui était en charge des mouvements de libération africains. Mandela obtiendra les armes, mais n’aura pas le temps d’engager la lutte armée : ll sera arrêté à son retour en Afrique du sud puis condamné à trente de prison au terme d’un procès expéditif.
Lors d’une conversation que j’ai eue avec lui au début des années 90 à la Zaouia_medersa Ahmed el Bahi à Bab El Aqwas dont il portait le prénom, on avait évoqué la situation en Tunisie. Ben Ali bénéficiait encore de l’état de grâce. je lui avais fait part de ma surprise devant sa réserve envers le nouveau président alors que ses anciens compagnons s’étaient emppressés de le rallier. «Il m’avait répondu : pas de compromission avec ce régime». Et comme pour s’assurer que j’avais saisi sa position, il avait répété cette phrase trois fois.
J’étais également curieux sur ce qu’il pensait de Bourguiba. A ma surprise, il s’était montré très respectueux envers l’ancien l’ancien président. Il l’appelait encore si Lahbib et el moujahed El Akbar. En revanche, il n’avait que mépris pour Ben Ali.
Tel était Bahi Ladgham. Modeste, intransigeant sur ses principes, clairvoyant, il n’était pas rancunier envers ceux qui lui avaient porter tort. Après son départ des affaires, il ne s’était jamais prévalu des ses anciennes fonctions pour obtenir un traitement de faveur. C’était un HOMME dites-le et tout est dit. Son livre est à lire absolument parce qu’il nous éclaire sur une période décisive de notre histoire et surtout sur une personnalité attachante et un patriote comme on n’en voit plus.
«Bahi Ladgham le leadership serein» (en langue arabe) 748 pages éditions Nirvana 60 dinars.
Hédi Béhi
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