Jamais un pays arabe n’est allé aussi loin et aussi vite que l’Etat des Emirats unis dans sa politique de normalisation avec Israël et son empressement à donner du contenu à l’accord qui le lie depuis peu à ce Etat. En l’occurrence, il ne s’agit pas seulement d’une normalisation diplomatique mais d’une coopération économique, scientifique et stratégique ainsi que de l’ouverture de lignes aériennes régulières. Une remarque : l’accord n’a pas suscité de protestations ni d’articles incendiaires ou des pétitions d’intellectuels parvenant ainsi en quelques jours à une « paix chaude », une paix durable avec Israël.

En revanche, l’Egypte qui a été l’objet d’une mise en quarantaine par les autres pays arabes suite à sa normalisation avec  l’Etat hébreu s’est contentée d’une « paix froide » pendant une quarantaine d’années, le temps « de réchauffer » les sentiments de sa population envers l’Etat hébreu.

 Les deux évènements ont eu lieu à quelques dizaines d’années d’intervalle, marquent un changement radical dans les mentalités. Tout se passe comme si la Palestine avait cessé d’être « la cause sacrée des Arabes » et que les gouvernants comme les gouvernés s’étaient faits à l’idée d’un nouvelle andalousie. Un tabou a été levé sur les contacts avec Israël et les esprits sont désormais mûrs dans le monde arabe pour un éventuel accord même léonin avec Israël. Peut-être aussi assistons-nous à une démystification de cette chose qu’on a appelée panarabisme inventé par des Arabes chrétiens pour faire pièce à la montée du panislamisme au XIXe siècle sous la houlette de Mohamed Abdou et Jameleddine El Afghani. Une langue commune fût-elle sacrée ne suffit pas à cimenter les liens entre des peuples arabes ou arabisés que  la colonisation a particularisée au point d’en faire des frères ennemis.

Je ne vais pas hurler avec les loups, accuser tel ou tel pays arabe de trahison, dénoncer les accords avec l’Etat hébreu, ce serait trop facile. Lors des quatre guerres contre Israël, l’Egypte avait sacrifié des millions de ses enfants et hypothéqué gravement son développement sans réussir. On n’a rien dit  si on n’a pas insisté sur la mauvaise gestion du conflit arabo-isaélien par les dirigeants arabes. En 1967, peu après la déroute des armées arabes, les israéliens avaient proposé aux chefs d’Etat réunis à Khartoum de restituer les territoires arabes occupés pendant la guerre des Six-Jours en contrepartie de sa reconnaissance par les pays arabes. Leur réponse fut les fameux 3 «non» : pas de paix avec Israël, pas de reconnaissance  d’Israël, pas de négociations avec Israël.

On dit que la colère est mauvaise conseillère. Dans son fameux discours dAriha deux ans avant la guerre des six jours, sans doute la plus grande catastrophe que le monde arabe ait jamais connue depuis la perte de l’Andalousie, Bourguiba avait mis en garde ses pairs comme s’il pressentait une bourde monumentale : »Je méprise la colère parce que chez les Arabes, elle  empêche toute action lucide. C’est un alibi à l’inaction. On crie, on injurie, on lance des imprécations et on a ensuite l’impression de s’être délivré d’avoir accompli sa tâche ». Il ne fut pas entendu, mais surtout traité de défaitiste et de suppôt de l’impérialisme y compris par Hassanein Heykal.

Cette impulsivité, cette persévérance dans l’erreur ont fait plus de mal au monde arabe que les guerres avec l’Etat hébreu. Au lieu de confronter la réalité, les dirigeants arabes ont fait preuve d’un orgueil déplacé se réfugiant dans le verbalisme et l’irréalisme, tout en se défaussant sur ce que l’orientaliste français et fin connaisseur du monde arabe, Maxime Rodinson a appelé  dans son livre « Israël et le refus arabe, «ce monstre indéfinissable, le marxisme ultra schématique qu’ils appellent impérialisme coupable idéal de tous les malheurs arabes». Il a  également déploré que «les Arabes soient toujours en retard d’une guerre et réclament le statu quo ante après chaque défaite ».

L’erreur est humaine, persévérer dans l’erreur est diabolique ». Il est temps de rompre avec logique de guerre, et revenir à la solution des deux Etats. Elle n’est pas la meilleure, mais la moins mauvaise. L’Etat hébreu est le plus fort aujourd’hui, mais il y a une logique de la démographie qui n’est pas en sa faveur même à l’intérieur du pays. Quant aux arabes, ils doivent faire des efforts pour comprendre les craintes des juifs après toutes les injustices qu’ils ont subies tout au long de leur histoire. Ils ont certainement entendu parler du complexe de Massada, cette tendance d’Israël de se voir perpétuellement dans une forteresse (Massada) assiégée. Il faut le rasséréner, sortir de cette logique de guerre. Car un nouveau conflit serait suicidaire dans l’état actuel des choses tout comme la perpétuation de l’état ni guerre, ni paix reviendrait à enterrer la cause palestinienne. En revanche, il faut mettre Israël en danger de paix en l’incitant à se penser en Etat normal et essayer de l’intégrer dans son environnement par le biais des normalisations, seul atout dont les Arabes disposent actuellement.

Hédi Béhi
 

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