Par Hédi Béhi – « Pour la première fois, je me sens libre». Petit-fils d’un esclave affranchi (atig) Karim Dali est aux anges. En ce mercredi 14 octobre 2020, la justice tunisienne a mis fin à une pratique dont le but inavoué était de battre en brèche la loi sur l’abolition de l’esclavage en faisant obligation aux affranchis d’accoler à leur nom, le terme affranchi,(atig) et de l’inscrire sur leurs papiers. Cette pratique à la fois illégale et inique a perduré depuis 172 ans, sans susciter la moindre réaction comme c’est souvent le cas avec la communauté noire tunisienne.

Il n’est jamais trop tard pour bien faire. Saisie par un « affranchi », la justice vient de rendre un jugement qui interdit désormais  cette pratique. Il a fallu qu’un octogénaire prenne son courage à deux mains pour saisir la justice brisant ainsi la conspiration du silence sur cette pratique qui a encore cours dans le sud tunisien. La justice a fait droit à sa requête, rendant à de larges franges de la société tunisienne leur dignité.

La révolution est un accélérateur des avancées sociales. Elle a libéré la parole et fait tomber les tabous. Elle a permis aussi de prendre conscience de certaines anomalies et d’en débattre en toute liberté, sans autocensure. Il y a deux ans, le 10 octobre 2018, c’est l’abrogation de la loi sur la criminalisation de l’incitation à la haine et la discrimination. II faut en profiter pour mettre fin à  l’injustice envers les noirs qui n’a que trop duré.

Les Tunisiens s’enorgueillissent à juste titre d’avoir aboli l’esclavage  dès le 23 janvier 1846 (deux ans avant la France, «la patrie des droits de l’homme» comme ils ne se lassent pas de le rappeler).. Moralité : il ne suffit pas de disposer d’un arsenal juridique complet dans ce domaine comme c’est le cas de la Tunisie. Il faut veiller non seulement à son application, mais aussi à son interprétation.

.La communauté noire tunisienne représentait déjà en 1848 le dixième de la population, soit 168.000 personnes venues depuis des siècles des pays voisins (Libye), des pays du Sahel et du Soudan qui sont tous bien intégrés dans leur tunisianité. Omniprésents sur les terrains de sport, ils souffrent, néanmoins d’un manque de visibilité ou même d’une une totale absence dans la plupart des secteurs dits nobles : médecins, avocats, magistrats, professeurs universitaires ou hommes d’affaires, la haute administration et au gouvernement, même si cette année, on a enregistré l’entrée d’un ministre des Sports, un ancien sociétaire de l’Avenir Sportif de La Marsa. Dans les feuilletons et les films, ils sont très rares. Et si par extraordinaire, ils y sont en grand nombre, c’est pour camper des personnages peu recommandables (brigand, dealer, délinquant)  des postes subalternes (domestique, gardien, chauffeur), ou tout simplement pour faire de la la figuration. Ils sont fréquemment en butte au racisme ordinaire: les remarques blessantes, les lazzis de mauvais goût, les regards méprisants et surtout l’appellation « oussif » par laquelle on désigne les Tunisiens noirs. Les Tunisiens sont-ils donc racistes sans le savoir. Rare sont ceux qui le reconnaissent. Pour le moment, nous sommes dans le déni de réalité.

J’entends les critiques qui fusent ici et là. Pourquoi soulever ce problème alors que la nation est en butte à une crise sanitaire sans précédent. Mais il n’est jamais inopportun de dénoncer les injustices, surtout quand elles touchent une communauté qui n’a jamais  brûlé les pneus, bloqué les routes ou fermé les vannes pour faire valoir ses droits. 

Marx disait qu’il fallait rendre l’injustice plus dure en y ajoutant la conscience de l’injustice.

Hédi Béhi
 

 

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