Le rachat de la BMCI par Holmarcom se concrétise. Pour la première fois en deux décennies, un même groupe serait le propriétaire de deux banques cotées. Cette opération stratégique marque la fin de l’ère des filiales bancaires françaises au Maroc. Analyse.
Le secteur bancaire marocain retient son souffle. En officialisant l’acquisition de 67 % du capital de la Banque marocaine pour le commerce et l’industrie (BMCI) auprès de BNP Paribas, le groupe Holmarcom ne se contente pas de sceller la sortie du dernier grand actionnaire français de détail. Il pose la première pierre d’un chantier bien plus ambitieux : la fusion absorption avec Crédit du Maroc, déjà dans son giron depuis 2022.
Si les autorisations réglementaires attendues d’ici au quatrième trimestre 2026 confirment la transaction, le Royaume comptera un nouvel acteur de poids, issu de la consolidation de deux banques jusqu’ici concurrentes. Mais entre promesses de synergies et défis d’intégration, le chemin vers un champion national est semé d’équations prudentielles, humaines et concurrentielles. En attendant pour Holmarcom, détenir simultanément deux banques cotées n’a rien d’une fin en soi. La configuration soulève d’abord la question de la coexistence : pourquoi maintenir côte à côte des réseaux qui, cumulés, compteraient 552 agences sur un total sectoriel de 5 701, des systèmes informatiques distincts et des directions redondantes.
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La réponse fuse, pragmatique, d’une source proche du marché chez Saham Bank : « La question de la fusion est une évidence. Il faut rappeler que dans le dossier AtlantaSanad, la holding Holmarcom avait racheté séparément et a fait la fusion par la suite. » Le précédent est éclairant. Le conglomérat dirigé par la famille Bensalah a déjà démontré sa capacité à absorber des entités pour en façonner un ensemble plus robuste. Reste à savoir qui pilotera l’opération : Holmarcom, en orchestrant la mise en rapprochement, ou Crédit du Maroc directement, en menant l’absorption.
L’arithmétique donne une idée de l’enjeu. Avec un bénéfice cumulé de 1,25 milliard de dirhams fin 2024, le nouvel ensemble se hisserait au cinquième rang national, juste derrière le trio de tête Attijariwafa bank, BCP, Bank of Africa et Saham Bank. Une taille encore éloignée des mastodontes, mais suffisante pour revendiquer un rôle de consolidateur. La complémentarité des deux banques, évoquée par le groupe, dépasse surtout le simple maillage d’agences. Elle touche à la rentabilité, à l’optimisation des coûts et à une capacité de financement de l’économie nationale renforcée – autant de promesses qui, si elles se matérialisent, redessineraient le rapport de forces concurrentiel.
Le labyrinthe réglementaire et l’ombre du risque systémique
Toute fusion bancaire au Maroc est un exercice de haute voltige juridique et prudentielle. L’avocat d’affaires Abdelatif Laamrani en rappelle les étapes, réglées principalement par la loi 17-95 sur les sociétés anonymes et la loi 103-12 relative aux établissements de crédit. « Les conseils d’administration des banques participantes rédigent un projet de fusion détaillé, communiqué aux commissaires aux comptes au moins 45 jours avant l’assemblée générale. Ce projet est déposé au greffe du tribunal de commerce et publié au Bulletin officiel et dans un journal d’annonces légales au moins 30 jours avant l’assemblée, pour permettre l’opposition des créanciers. » Bank Al-Maghrib, elle, dispose d’un délai maximal de 120 jours pour accorder un agrément préalable, après consultation du Comité des établissements de crédit.
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Ce n’est pas tout : le Conseil de la concurrence peut être saisi via des passerelles avec l’institut d’émission, et l’Autorité de contrôle des assurances (ACAPS) intervient si des activités assurantielles sont imbriquées. Mais au-delà du formalisme, c’est la qualification prudentielle qui focalise l’attention. La nouvelle entité pourrait-elle être désignée banque d’importance systémique nationale (O-SII), rejoignant ainsi Attijariwafa bank, BCP et Bank of Africa ? Bank Al-Maghrib applique une méthodologie calquée sur les standards Bâle III : la taille – des actifs supérieurs à 5-10 % du secteur ou du PIB –, l’interconnexion – expositions intra-système – et la complexité des activités. La réponse n’est pas mécanique.
Comme le confie notre source chez Saham Bank, « seul BAM a le dernier mot sur cette qualification en banque d’importance systémique ». Une telle classification alourdirait les exigences en fonds propres et en coussins de sécurité, renforçant la résilience du groupe fusionné mais pesant sur sa rentabilité immédiate. «Le rapprochement entre la BMCI et le groupe Holmarcom dépasse largement le cadre d’une simple opération capitalistique. Il constitue un signal fort sur la maturité du secteur financier marocain et sur sa capacité à reprendre, consolider et développer des actifs historiquement détenus par de grands groupes européens.Pendant longtemps, la présence des banques françaises au Maroc traduisait une logique de transfert de savoir-faire et d’accompagnement du développement du système bancaire national. Aujourd’hui, nous assistons à une inversion du paradigme : les groupes marocains disposent désormais des compétences, des fonds propres, de la gouvernance et de la profondeur managériale nécessaires pour reprendre ces institutions quasiment en mode “plug and play”, avec une continuité opérationnelle maîtrisée», nous confie une source.
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Et d’ajouter ; « Cette opération marque ainsi la fin d’un cycle historique, mais surtout le début d’une nouvelle phase de souveraineté financière et d’expansion régionale. Le fait qu’un acteur marocain puisse consolider deux établissements cotés comme la BMCI et le Crédit du Maroc démontre que le secteur financier national a atteint une taille critique. La mutualisation des coûts de structure, des systèmes, des fonctions support et des capacités de distribution permettra de gagner en efficacité opérationnelle et d’offrir davantage de compétitivité au client final, aussi bien sur les tarifs que sur l’innovation et la qualité de service ».
Créer des champions financiers marocains capables de rivaliser sur le continent
Selon notre source, «le Maroc dispose aujourd’hui d’un écosystème financier unique en Afrique : régulation crédible, capital humain qualifié, expertise bancaire reconnue, stabilité macroéconomique et plateforme internationale avec Casablanca Finance City. Cette combinaison permet au Royaume de devenir non seulement un hub financier africain, mais aussi un exportateur de savoir-faire bancaire et assurantiel vers le continent. La sortie progressive de certains groupes européens ne traduit donc pas un désengagement du Maroc, mais plutôt une reconfiguration stratégique mondiale, dans laquelle les acteurs marocains apparaissent désormais suffisamment solides pour prendre le relais et accélérer le développement régional.»
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Rappelons que cette dynamique confirme également l’émergence d’un capitalisme marocain plus structuré, capable de mener des opérations complexes de consolidation financière, tout en préservant la confiance des marchés et des régulateurs. En réalité, le “deal de l’année” n’est pas uniquement le rachat de la BMCI. Le véritable sujet est l’entrée du secteur financier marocain dans une nouvelle phase de maturité : celle où le Maroc ne se contente plus d’accueillir des leaders internationaux, mais devient lui-même un acteur consolidateur et un producteur de leadership financier pour l’Afrique. »
La sortie de scène française et l’émergence d’un nouveau modèle
La cession de la BMCI par BNP Paribas ne se réduit pas à une simple transaction. Elle clôt une séquence historique : la BMCI était la dernière ligne du capital français dans les banques de détail au Maroc. Le retrait des groupes hexagonaux n’est pas soudain ; il s’inscrit dans un désengagement amorcé dès 2018-2019, où Société Générale, Crédit Agricole et BPCE ont réduit leur empreinte en Afrique, du Gabon au Sénégal en passant par la Tunisie. La décision de BNP Paribas, qui conservera des métiers spécialisés, relève d’une même logique de recentrage stratégique. Pourtant, l’interprétation locale va plus loin. « Le Maroc n’aborde plus la banque comme il y a 10 ans », observe la source de Saham Bank. « Le modèle français n’est plus la référence. On est plus ouvert à d’autres innovations qui se font dans les marchés comme celui de la Suède, des États-Unis ou encore du Qatar. »
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Le paradoxe est que le « mindset » reste largement francophone dans les couloirs des sièges sociaux, mais les inspirations se diversifient. La montée d’un capitalisme bancaire national, incarné par la famille Bensalah, ne signifie pas une simple marocanisation des enseignes ; elle s’accompagne d’une curiosité pour des pratiques venues d’ailleurs, en rupture avec l’héritage exclusivement parisien de la gouvernance bancaire.
Les défis d’une intégration douloureuse
Une fusion bancaire réussie est d’abord une affaire humaine et culturelle. Or, la BMCI porte en elle des décennies d’ADN BNP Paribas, des process, des habitudes de reporting, une culture du risque spécifique. Crédit du Maroc, passé sous pavillon Holmarcom depuis peu, est encore en train de digérer sa propre identité au sein du conglomérat. Superposer ces deux couches sans casse managériale exigera une approche progressive et maîtrisée, comme le texte le souligne avec justesse. Les systèmes d’information devront converger, les portefeuilles de compétences seront mis en tension, et des talents pourraient être tentés par la concurrence si le projet de fusion manque de lisibilité interne.
Pour notre source en gouvernance familiale, « le défi est également celui du pilotage par une holding non bancaire. La famille Bensalah doit composer avec deux structures cotées, soumises à des exigences de transparence et de protection des minoritaires. L’équilibre entre la volonté stratégique du propriétaire et l’autonomie des conseils d’administration ne pourra être maintenu qu’au prix d’une communication rigoureuse et d’une gestion exemplaire des conflits d’intérêts. Le précédent AtlantaSanad, dans l’assurance, a montré que Holmarcom sait mener une consolidation ; reste à transposer ce savoir-faire à un secteur bien plus régulé et scruté ».
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L’opération Holmarcom-BMCI n’est pas une simple transaction : elle est le révélateur d’un Maroc bancaire en pleine mutation, où le capital national s’affirme et où le centre de gravité des décisions bascule durablement. Si le scénario de la fusion-absorption se confirme, le paysage comptera un quatrième pôle de taille significative, capable d’accompagner les ambitions économiques du Royaume en Afrique et au-delà. Mais la route est encore longue et les étapes réglementaires détermineront la forme finale du géant en gestation. Une certitude : en sortant du giron français pour se marier à un champion national, la BMCI change d’époque. Reste à savoir si l’union projetée tiendra ses promesses de solidité sans se perdre dans les complexités humaines d’un rapprochement à haut risque.
Auteur: Ismail Saraoui
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