Derrière les annonces de mégaprojets, où est la réalité industrielle ? Je défends une autre voie : le corridor TransMed, en coopération avec l’Algérie et sans rejet de saumures en mer.
Par Imed Derouiche
Expert en énergie, hydrogène et transition numérique
La Tunisie peut-elle devenir un producteur d’hydrogène vert ? Je crois à son potentiel. Mais je ne crois pas que les mégaprojets annoncés dans le Sud constituent, par leur seule ampleur, une stratégie industrielle crédible.
Ma position est claire : dans les configurations mises en avant, je ne crois pas à leur réalisation. Mon objection principale porte sur les infrastructures supplémentaires nécessaires, dont le coût me paraît rendre le financement peu réaliste. À cela s’ajoute une objection environnementale précise : je refuse que l’approvisionnement en eau de cette filière repose sur le dessalement avec rejet des saumures en mer.
Je défends une autre démarche : sélectionner les sites proches du corridor TransMed, construire une coopération avec l’Algérie, qualifier les possibilités de transport et dimensionner la production en fonction d’une ressource en eau durablement disponible.
Pour porter cette démarche, j’appelle à la création d’un Conseil tunisien de l’hydrogène.
Le soleil ne suffit pas à faire une stratégie industrielle
Le Sud possède des atouts solaires qui méritent d’être étudiés. Mais une ressource naturelle, aussi favorable soit-elle, ne devient une activité industrielle rentable que si toute la chaîne fonctionne jusqu’à son acheteur.
Il faut produire l’électricité, alimenter les électrolyseurs, traiter l’eau, conditionner l’hydrogène, le comprimer et l’acheminer. Selon le projet, il faut également prévoir du stockage. Chacune de ces opérations ajoute des investissements, des dépenses de fonctionnement et des risques.
La comparaison entre sites doit donc porter sur le coût livré au client et sur la fiabilité de la chaîne. Un coût de production attractif peut perdre son intérêt lorsque l’on y ajoute les infrastructures permettant de rejoindre le marché.
Dans le Sud le coût des infrastructures nourrit mon scepticisme
Mon principal doute est financier. Les projets méridionaux doivent démontrer comment ils supporteront les infrastructures nouvelles nécessaires entre leurs sites de production et le corridor d’exportation : conduites de raccordement, compression, équipements associés et éventuelles installations de stockage.
Ces ouvrages s’ajoutent aux centrales renouvelables et aux électrolyseurs. Leur financement dépend de revenus futurs suffisamment prévisibles, donc d’acheteurs engagés, de prix acceptables et d’un calendrier compatible avec celui du transport international.
À mes yeux, cette charge rend le financement des mégaprojets annoncés dans le Sud peu crédible. J’assume cette appréciation économique. Elle ne repose pas sur un chiffrage consolidé de chaque projet que je prétendrais posséder : elle exprime mon analyse des contraintes de leur configuration. Il appartient aux promoteurs de démontrer, études et engagements à l’appui, que l’équation peut être résolue.
Tant que cette démonstration n’est pas apportée, je ne considère pas les volumes annoncés comme une perspective industrielle acquise.
Une annonce ne vaut pas une décision d’investissement
En mai 2024, TE H2 et VERBUND ont annoncé un protocole d’accord avec la Tunisie pour étudier H2 Notos. L’objectif annoncé était de 200 000 tonnes d’hydrogène par an dans une première phase, avec un potentiel d’un million de tonnes dans le Sud et une exportation vers l’Europe par pipeline. Ce communiqué décrivait une ambition et un projet à étudier ; il ne constituait pas, à lui seul, une preuve de financement ou de réalisation. [1]
Je demande que le débat public distingue le protocole d’accord, les études, les contrats commerciaux, la décision d’investissement et la construction effective. Cette exigence vaut pour tous les projets, y compris ceux que je propose.
Quels acheteurs s’engagent ? À quelles conditions ? Qui finance les ouvrages ? Quel approvisionnement en eau est autorisé ? Comment la production rejoindra-t-elle le marché ? Le calendrier est-il cohérent entre les différents pays ?
Lorsque la communication prend trop d’avance sur ces réponses, je crains que certaines annonces ne relèvent davantage du greenwashing que d’une stratégie opérationnelle. Ce jugement ne constitue pas une accusation de fraude contre chaque promoteur. Il exprime mon refus de confondre communication et engagement industriel.
Donner la priorité au corridor TransMed
La voie que je défends part d’une infrastructure géographique et énergétique structurante : le corridor reliant l’Algérie à l’Italie à travers la Tunisie.
Dans mes travaux, j’ai étudié quatre sites : El Haouaria, Zriba, Sbikha et Feriana. Cette géographie dépasse le seul Nord littoral et comprend le Centre et le Centre-Ouest. Lorsque je défends un hydrogène du Nord, l’idée essentielle est celle d’une production organisée à proximité du corridor TransMed, plutôt qu’une implantation choisie sur le seul critère solaire.
La proximité d’un corridor existant peut limiter les nouvelles liaisons à construire et faciliter une approche coordonnée du transport. Elle ne garantit ni un accès disponible ni une adaptation peu coûteuse. Elle fournit toutefois, à mes yeux, un point de départ plus cohérent pour rechercher la compétitivité.
Qualifier le transport de l’hydrogène avant de le promettre
Un gazoduc existant ne devient pas automatiquement un pipeline d’hydrogène. La compatibilité des conduites, des compresseurs, des équipements de comptage, des installations de réception et des conditions d’exploitation doit être démontrée.
Il faut examiner les scénarios de conversion, leurs coûts et leurs conséquences sur les engagements de transport du gaz naturel. Le mélange d’hydrogène dans le gaz et le transport d’hydrogène pur correspondent aussi à des configurations différentes, qui doivent être évaluées séparément.
TransMed doit être distingué du SoutH2 Corridor, projet de corridor dédié à l’hydrogène vers les marchés européens. Les promoteurs de SoutH2 décrivent environ 3 300 kilomètres d’infrastructures et une stratégie comprenant la réaffectation de conduites existantes. Ils font également état d’études de faisabilité sur la dorsale italienne. L’acheminement futur reste donc une chaîne industrielle à qualifier et à organiser. [2]
Je défends la priorité d’une étude approfondie du corridor TransMed pour l’hydrogène tunisien, puis sa mise en œuvre si les résultats techniques, économiques et contractuels le permettent.
Avec l’Algérie construire une proposition commune
Cette démarche doit se construire avec l’Algérie. L’évolution du corridor concerne nos deux pays, les opérateurs de transport et les clients européens. Elle doit respecter les engagements gaziers existants tout en préparant les usages futurs.
Je propose une coopération portant sur les études techniques, les capacités accessibles, les scénarios d’adaptation, les investissements et les conditions commerciales. L’Italie et les autres marchés européens doivent être associés à la construction des débouchés.
La Tunisie doit y défendre ses sites de production, ses compétences et ses intérêts économiques. Le partenariat doit préciser les responsabilités de chacun et la répartition de la valeur créée.
L’eau doit être évaluée avec des chiffres
La consommation d’eau de l’hydrogène doit être quantifiée et replacée dans l’ensemble des usages. Dans le scénario de mes travaux, environ 3,1 GW de capacités renouvelables alimenteraient près de 1,87 GW d’électrolyseurs, pour une production annuelle d’environ 136 000 tonnes d’hydrogène. [3]
Le besoin en eau estimé est de 2,44 millions de mètres cubes par an, soit environ 18 litres par kilogramme d’hydrogène, purification et besoins auxiliaires compris. Il s’agit du périmètre retenu dans le modèle, à confirmer lors de la conception détaillée des installations. [3]
À l’échelle nationale, ce volume est très inférieur aux prélèvements agricoles. Selon la FAO, l’agriculture représente près de 80 % des prélèvements d’eau douce en Tunisie. Cette comparaison permet de discuter des ordres de grandeur ; elle ne justifie aucun transfert automatique de l’eau agricole vers l’exportation d’hydrogène. [4]
Le débat doit porter sur les volumes effectivement nécessaires et sur la possibilité de les mobiliser durablement. Une consommation modeste à l’échelle nationale peut rester significative dans un bassin déficitaire.
Une disponibilité relative à vérifier sur chaque site
Je considère que le Nord et les sites du corridor étudié offrent des possibilités hydriques comparativement plus favorables que certains sites méridionaux. Cette appréciation doit être vérifiée à l’échelle de chaque bassin, en intégrant les sécheresses et les usages existants.
La capacité d’un barrage ne constitue pas un volume disponible chaque année pour un nouvel usage. De même, la présence d’une nappe ne démontre pas sa capacité à supporter un prélèvement supplémentaire.
La taille du projet doit donc respecter une ressource durablement mobilisable, après protection des besoins des populations, de l’agriculture et des écosystèmes. Si cette limite impose une production plus faible ou une autre implantation, il faut l’accepter.
Je refuse le rejet des saumures en mer
Mon opposition au dessalement repose sur une raison précise : je refuse que les saumures issues de cette opération soient rejetées dans le milieu marin.
Je ne souhaite pas défendre une filière présentée comme verte en acceptant que son approvisionnement en eau repose sur le renvoi de concentrats salins dans la mer. La protection du milieu marin fait partie de ma conception de la transition énergétique.
Le fait que le dessalement puisse représenter une faible part du coût du kilogramme d’hydrogène ne répond pas à mon objection. Ma réserve porte sur la pratique environnementale elle-même.
La présentation initiale de mes travaux mentionnait le dessalement parmi les options possibles à El Haouaria. Je précise ici ma position : cette option n’entre pas dans la stratégie que je défends. La sélection finale des sites et leur dimensionnement doivent démontrer la faisabilité d’un approvisionnement durable sans recours au dessalement avec rejet des saumures en mer.
Des résultats de recherche à confronter au terrain
Mes calculs donnent, dans le scénario de base, des coûts de production compris entre 1,21 et 2,05 dollars par kilogramme, avec une moyenne annoncée d’environ 1,81 dollar. Ces chiffres sont des résultats de modélisation, dépendants des hypothèses sur les équipements, les ressources et le fonctionnement. [3]
Ils ne constituent ni un prix commercial garanti ni un coût livré en Europe. Les données de terrain, le financement, les autorisations, le foncier et les infrastructures doivent être consolidés avant toute décision. Je demande pour ma proposition la même rigueur que celle que j’exige des autres.
Créer un Conseil tunisien de l’hydrogène
J’appelle le gouvernement à créer un Conseil tunisien de l’hydrogène, doté d’un mandat clair au plus haut niveau de l’État. Il aurait vocation à devenir l’interlocuteur national de référence auprès de l’Algérie et des partenaires européens, en coordination avec les institutions compétentes.
Ce Conseil réunirait les ministères concernés, les opérateurs de l’énergie et de l’eau, les industriels, les investisseurs, les chercheurs et des experts indépendants. Il aurait pour mission d’évaluer les projets, d’établir les priorités, de coordonner les infrastructures et de préparer les partenariats internationaux.
L’hydrogène engage l’eau, l’environnement, l’industrie, les finances, la diplomatie et l’aménagement du territoire. Sa gouvernance doit refléter cette réalité et disposer d’une capacité d’arbitrage interministériel.
Je considère que, pendant trop d’années, le fonctionnement administratif du secteur énergétique a davantage constitué un frein qu’un accompagnement des initiatives. Cette critique vise une manière de décider et de traiter les projets, dont je demande une réforme. Le ministère chargé de l’Énergie doit participer pleinement au Conseil ; la stratégie nationale ne peut toutefois dépendre exclusivement de ses procédures et de ses arbitrages.
Le Conseil devrait travailler avec des responsabilités identifiées, des délais publics et une publication régulière de l’avancement des dossiers. Il devrait informer et sensibiliser les entreprises, les collectivités, les universités, la société civile et les populations concernées. Les hypothèses économiques et environnementales essentielles devraient être accessibles au débat.
Avec l’Algérie, il préparerait une approche commune du corridor. Avec les partenaires européens, il porterait une position tunisienne cohérente sur les débouchés, les financements, les infrastructures et le partage de la valeur.
Une filière dont la Tunisie conserve la valeur
La réussite doit se mesurer aux emplois durables, aux compétences développées et aux possibilités offertes aux entreprises tunisiennes. Les ingénieurs, les chercheurs et les sous-traitants nationaux doivent participer à la construction de cette filière.
Je défends aussi une planification commune des besoins électriques nationaux et des nouvelles capacités destinées à l’hydrogène. Les capacités additionnelles, les réseaux et les usages industriels doivent être examinés ensemble. L’exportation peut être une opportunité si ses conditions renforcent le développement du pays.
Je persiste et signe
Je ne crois pas aux mégaprojets du Sud dont les infrastructures supplémentaires me paraissent financièrement hors de portée dans les configurations annoncées. Je reste prêt à examiner des études solides, des contrats d’achat, des financements sécurisés et un calendrier cohérent qui démontreraient le contraire.
La voie que je défends donne la priorité aux sites proches du corridor TransMed, dans une coopération structurée avec l’Algérie. Elle exige de qualifier les infrastructures et de maîtriser la consommation d’eau. Elle exclut le recours au dessalement avec rejet des saumures en mer.
Pour avancer, la Tunisie doit se doter d’un Conseil de l’hydrogène capable de réunir les compétences, de coordonner les décisions et de porter sa voix auprès de ses partenaires.
Moi, Imed Derouiche, je persiste et signe : aux annonces, je demande des preuves. Et au gouvernement, je demande une gouvernance capable de transformer une ambition crédible en réalité industrielle.
Sources et références
[1] TotalEnergies, communiqué du 28 mai 2024, « Hydrogène vert : TE H2 s’associe à VERBUND pour un projet à grande échelle en Tunisie ». Source de l’annonce initiale, sans préjuger des étapes ultérieures.
[2] SoutH2 Corridor, « Initiative », présentation des opérateurs du corridor.
[3] Imed Derouiche, The Northern Tunisian Hydrogen Nerve — A Multi-Site Pathway to Low-Cost Green Hydrogen Exports from Tunisia to Europe, présentation préparée pour Energy World 2026, Amsterdam, 26–27 octobre 2026, diapositives 5 à 13. Document fourni par l’auteur.
[4] FAO, « Tunisia », Regional Water Scarcity Initiative.
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Auteur: Tunisie Numérique
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