De son vrai nom, Harry Salem, membre du Parti communiste algérien, directeur du quotidien « Alger républicain », il  était tombé entre les mains des parachutistes français. Il faut imaginer les sévices qu’il a endurés: emploi de la gégène, roué de coups, subissant le supplice de la baignoire, privé d’eau, de nourriture, d’hygiène élémentaire, Henri Alleg ne parlera pas. Il écrira un récit poignant pour en témoigner. Son arrestation date du  12 juin 1957. Les soldats l’attendaient  au domicile de Maurice Audin, jeune assistant en mathématiques, lui aussi militant du PCA. Il  mourra  le 21 juin sous la torture. 

Parmi les nombreux ouvrages qu’Henri Alleg a écrits, deux sont de nature très différente, mais se complètent convenablement ; La Question publié aux Editions de Minuit en 1958, et Mémoire algérienne édité chez Stock en 2005 puis aux Editions Casbah à Alger.  Le premier document est un récit circonstancié rédigé dans les geôles de Serkadji  à Alger, où il a été transféré  après son « séjour » à El Biar. De prison, les  petits bouts de papier sortent au compte-gouttes, Gilberte, l’épouse d’Henri Alleg les tape à la machine. Jérôme Lindon qui dirige les Editions de Minuit, publie l’ouvrage en février 1958. Le livre  fait l’effet d’une bombe, la chape de plomb maintenue exprès pour dissimuler ces actes de torture vole en éclats. Le témoignage va être pour notre lutte de libération, ce que la photo des  enfants brûlés au napalm, sera  durant la terrifiante guerre du Vietnam.  La Question  est rééditée en Suisse,  avec une postface de Jean Paul Sartre. Nils Andersson, un Suisse  qui faisait partie des soutiens de la lutte pour l’indépendance de l’Algérie, se chargera  de le republier en terre helvétique. Des  extraits de cette vigoureuse charge contre la torture ont été publiés  dans plusieurs journaux. L’HumanitéFrance ObservateurL’Express ou Témoignage chrétien. Il faut noter qu’Henri Alleg signera en 2000, « l’Appel des Douze » pour la reconnaissance par l’Etat français de la torture. Le mérite de  Jérôme Lindon fut d’avoir engagé les éditions de Minuit dans un combat honorable, en s’élevant contre la torture et les dérives de « la guerre qui ne dit pas son nom », avec la collaboration du célèbre avocat Jacques Vergès et de l’historien Pierre Vidal-Naquet. Jérôme Lindon publia 23 livres dédiés à la guerre d’Algérie jusqu’en 1962, pour douze saisies et un procès. La Question provoqua  une  onde de choc  en frappant l’opinion publique : aux 84 000 exemplaires diffusés,  s’ajoutèrent les 90 000 du bulletin « Témoignages et Documents » de Maurice Pagat qui reproduisait le texte en intégralité. À la fin des années 1960, les Editions de Minuit devinrent une   tribune éditoriale en faveur de   la cause palestinienne, avec la publication en 1969 de « Pour les Fidayine » de Jacques Vergès, préfacée par Jérôme Lindon, suivie de celle de la Revue des Études palestiniennes de 1981 à 2008, et des poèmes du regretté  Mahmoud Darwiche au cours des années 1980. Comme François Maspero, Nils Andersson, Jérôme Lindon incarne un éditeur militant. La sinistre  OAS plastiquera d’ailleurs ses locaux.Fidèle au modèle éprouvé depuis les années 1950, la  maison d’édition demeure toujours d’une taille modeste, ne dépassant jamais la dizaine d’employés pour au plus,  une vingtaine de nouveaux titres par an. Malade, Jérôme Lindon mourut à Paris le 9 avril 2001. Nous ne saurions trop conseiller aux lecteurs de lire ou de relire cet accablant document contre la bête immonde. C’est d’autant nécessaire,  que depuis la fin de notre lutte de libération, des « révisionnistes » en mal de notoriété, s’échinent à travestir la réalité historique,  persistent à glorifier ceux qui avaient commis des crimes impardonnables, à les blanchir.    

                                                                 M. Bouraib

Auteur: elmoudjahid
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