
Issaad Mabrouk, 52 ans et magistrat depuis 23 ans, a été le premier juge à avoir initié un mouvement de protestation au sein de la famille des magistrats à l’échelle nationale, le 11 mars dernier à Béjaïa, où il avait annoncé qu’il n’encadrerait pas les élections du 18 avril dernier. Des élections qu’il avait considérées comme «imposées aux Algériens». Impliqué dans le Club des juges qui s’est affiché contre le 5e mandat de Bouteflika, il a été convoqué, avec neuf de ses collègues, par l’inspection générale du ministère de la Justice qui n’avait pas apprécié son action de «rébellion». Juge et président de la chambre pénale près la cour de Béjaïa, il est depuis le 27 avril dernier le nouveau président du Syndicat national des magistrats (SNM).
Qu’est-ce qui motive le communiqué du Syndicat national des magistrats en cette période précise ?
Le communiqué, nous l’avons rédigé après l’installation du syndicat. Les événements en cours et nombre de déclarations de politiciens et même de citoyens, dans le cadre du hirak, le justifient. Tout le monde parle de la justice. On a jugé, au sein du bureau exécutif, qu’il y a nécessité à rédiger un communiqué pour éclairer l’opinion publique sur ce qui se passe sur la scène.
Vous réagissez donc à une actualité nationale…
Il ne s’agit pas de réaction. La justice est un acteur principal dans ce qui se passe actuellement et nous avons souhaité donner notre point de vue sur le déroulement des événements, parce qu’il y a lieu que nous restions équitables avec tout le monde.
Pensez-vous que dans la conjoncture actuelle, les magistrats ne subissent la pression ou des tentatives de pression d’aucune partie ?
La pression directe n’existe pas mais il y a d’autres formes de pression. Lorsqu’il y a la présentation de quiconque devant un tribunal et on trouve une masse populaire rassemblée sur place, c’est une pression. Les médias qui accusent la justice de ne pas faire son travail sans avoir les données du dossier, c’est une pression.
Les politiques qui font des déclarations pour dicter à la justice ce qu’elle doit faire, c’est aussi une pression, puisque nous n’avons pas la latitude pour qu’à chaque fois nous puissions réagir. Nos motifs, nous les présentons dans les jugements, c’est là que nous justifions notre travail et c’est important que l’opinion publique sache comment fonctionne la justice. Nous avançons avec nos failles, en attendant que l’on puisse rectifier les textes. Il ne faut pas que chacun dans son coin juge que la justice est un élément de blocage.
Ces derniers jours, la détention préventive, qui est censée être une mesure d’exception répondant à certaines conditions, tend à se généraliser. Qu’en pensez-vous ?
Les textes sont très clairs, la détention préventive est exceptionnelle et tout dépend des dossiers. Je n’ai pas un avis à donner sur ce qui se passe concernant les derniers dossiers traités par exemple par le tribunal de Sidi M’hamed. J’ignore même les faits révélés par les enquêtes et donc il m’est impossible de dire d’une façon exacte ce qui a dicté les décisions. Il y a en tout cas le pouvoir discrétionnaire du magistrat. On espère bien que l’exception reste une exception, mais lorsqu’il y a nécessité, la détention préventive doit s’appliquer.
Vous avez appelé, dans votre communiqué, à faire confiance aux magistrats. Quelle garantie peut-on donner pour croire à l’indépendance de la justice, notamment, dans la conjoncture particulière d’aujourd’hui ?
On a vu que dans les marches populaires, on exprime une confiance envers la justice. Cela ne veut pas dire que nous travaillons selon ce que nous demande le public, mais en application des textes. On demande juste à ce qu’on réduise la pression sur nous, de la part de la rue et du pouvoir. Laissez-nous travailler et jugez-nous après, et non avec des préjugés. La pression, nous ne l’acceptons ni de la rue ni du pouvoir.
Mais est-ce qu’il y a une pression de la part du pouvoir ?
Il n’y en pas de façon directe. Qu’on ne parle pas avec nous, les magistrats ne doivent avoir affaire qu’à des dossiers.
Vous dîtes dans votre communiqué que l’aspiration d’une nouvelle Algérie recommande l’indépendance des magistrats et de les libérer des contraintes matérielles et humaines. Quelles sont exactement ces contraintes ?
Elles sont connues de tout le monde. La vie sociale des magistrats, les salaires, les conditions de vie, les moyens de travail, tout cela n’est pas au niveau de l’exigence d’une justice équitable.
Dans le hirak du 22 février, tous les Algériens, avec toutes les composantes de la société, revendiquent que la justice soit indépendante d’une manière réelle, c’est ce que nous revendiquons aussi. Si nous avions eu une justice indépendante, nous n’aurions pas à vivre le problème d’aujourd’hui.
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Auteur: Hicham Chouadria
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