Par Kamel Ayadi – J’ai connu le défunt Pr Mustapha Besbes en tant qu’élève-ingénieur. J’ai eu, par la suite, d’autres occasions de travailler avec lui, notamment dans le cadre de travaux de réflexion sur les études d’ingénieur. Je ferai abstraction de ces expériences et me limiterai, dans ce témoignage, à notre relation durant ma scolarité, afin d’apporter un éclairage sur sa nature bienveillante à l’égard de ses étudiants.
Il n’y a pas de meilleure relation que celle, noble et pure, qui unit un élève à son maître, pour évoquer la mémoire d’un disparu. De toutes les relations que l’on peut nouer au cours de la vie, celle-ci est sans doute l’une de celles qui suscitent le plus d’attachement, et ce, de part et d’autre.
Dans ce témoignage/requiem, je vais parler de Si Mustapha tel que je l’ai connu, ou plutôt tel que je crois l’avoir connu, ou mieux encore, tel qu’il m’a été donné de le connaître, à travers un prisme réduit: celui de la relation étudiant-professeur-chef de département.
Il est vrai qu’avec une personne aussi discrète et pudique que Si Mustapha, et dans ce cadre relationnel restreint qui était le nôtre, il est toujours difficile de prétendre le connaître véritablement et de livrer un témoignage complet. Certes, ma relation avec lui a évolué par la suite vers d’autres formes de relations et d’autres types d’échanges, mais elle est toujours restée circonscrite et structurée par ce cadre relationnel initial, exigeant, voire même imposant.
D’autres témoignages, notamment de ses collègues et de ses amis, pourront sans doute nous éclairer davantage sur sa personne et son parcours. Mais ce que j’aimerais, par-dessus tout, évoquer ici, c’est ce qui me semble être le plus précieux à transmettre : sa dimension humaine, cette empreinte singulière qu’il laissait dans ses rapports avec les autres.
Pour cela, je me permettrai d’évoquer un petit incident que j’ai eu avec lui à l’époque où j’étais élève-ingénieur. Un incident qu’il a su gérer avec une élégance rare et qui constitue, encore aujourd’hui, la toile de fond de l’image que j’ai gardée de lui et sans exagération aucune de toute la période que j’ai passée dans cette école.
Le professeur compétent et dévoué
Le défunt fut mon professeur ainsi que le chef du département qui m’a accueilli tout au long de ma scolarité à l’ENIT. Ses qualités professionnelles étaient celles d’un enseignant compétent et dévoué, qui n’épargnait aucun effort pour transmettre son savoir à ses étudiants de manière pédagogique, claire et accessible. Il faisait preuve d’une écoute et d’une attention remarquables, ainsi que d’une patience qui permettait à chacun d’avancer à son rythme, sans laisser personne au bord du chemin de la compréhension, de l’assimilation et de l’appropriation des connaissances transmises.
En tant que responsable du département hydraulique, il veillait à offrir à ses étudiants un encadrement adapté à leurs besoins. Il savait notamment anticiper les difficultés qu’ils pouvaient rencontrer au cours de leur parcours, en particulier lors de la phase finale de réalisation des projets de fin d’études (PFE).
Je me souviens qu’il intervenait chaque fois que cela était nécessaire pour arbitrer entre les binômes dans le choix des projets de fin d’études. Il s’efforçait également de trouver des solutions pour ceux que le tirage au sort n’avait pas favorisés.
Je me rappelle qu’avec mon binôme, nous avions une préférence pour un projet de terrain, qui nous aurait permis de confronter nos acquis théoriques aux réalités et aux contraintes de la mise en œuvre. Grâce à son intervention efficace, et à sa bienveillance nous avions obtenu le projet que nous souhaitions.
Il facilitait également nos contacts avec les organismes d’accueil et veillait à ce que nous puissions y bénéficier d’un encadrement approprié. Il nous recommandait auprès d’anciens de l’ENIT susceptibles de faciliter notre accueil et nos démarches.
Il tenait d’ailleurs à jour un répertoire des anciens de l’ENIT et nous encourageait à les contacter afin de bénéficier de leur expérience, de leurs conseils et de leur soutien.
Mais, au risque de vous surprendre, ce ne sont pas ces qualités professionnelles qui m’ont le plus impressionné chez le défunt, ni celles qui ont le plus contribué à façonner l’image que je garde de lui et l’aura qui l’entoure à mes yeux.
L’ENIT est, en somme, une école de l’excellence et la compétence n’y est pas une denrée rare. Bien au contraire, nous y avons connu l’abondance, avec des professeurs aussi compétents que dévoués, dont certains ont continué à nous marquer bien au-delà de nos années d’études.
Le professeur humain et attentionné
Mais là où je trouve le défunt rare, voire exceptionnel, c’est dans cette empreinte humaine qui le distinguait: dans chaque contact, chaque échange, cette nature éminemment calme et sereine qui empreignait sa communication. Cet abord facile, cette douceur et cette humilité avec lesquelles il accueillait une remarque, un avis différent ou une contrariété, en faisant preuve d’un égo toujours maîtrisé et d’une empathie toujours présente. Ces qualités n’étaient pas une façade trompeuse, elles reflétaient un fond et une assurance humaine solidement ancrés dans sa personnalité.
Je vous en parle avec assez de certitude parce que j’en ai fait l’expérience à travers un incident personnel qui a opposé l’élève-ingénieur que je fus au chef de département et au professeur qu’il était. Un incident, je dirais banal, mais qui aurait pu entacher les relations que je pouvais avec lui. Cette incident m’avait perturbé et inquiété durant toute une journée de classe, avant qu’il ne m’appelle dans son bureau. Je m’attendais à être grondé ou, au mieux, à recevoir des reproches ou une leçon de morale. Mais il n’en fut rien : il m’a accueilli avec un grand et beau sourire illuminant son visage. Je ne crois pas avoir besoin de vous décrire ce sourire que vous connaissez tous bien ; mais , je voulais juste vous précisez que le sourire auquel j’ai eu droit était différent de celui que vous lui connaissiez. C’était un sourire plein de sens, un sourire qui en disait long, bien plus que des mots.
Il me recevait pour me présenter ses excuses, au moment même où je m’apprêtais à lui présenter les miennes… Eh oui ! Des excuses, mais pour quoi ? Pour une remarque qu’il m’avait faite de manière polie, sans le moindre écart, et encore moins la moindre arrogance ou brutalité. J’ai cherché une explication à cette attitude, et je la cherche encore… Peut-être s’était-il senti coupable d’avoir vexé son étudiant ou d’avoir abusé de son autorité de chef de département.
Ce jour-là, j’ai réalisé que j’avais eu le privilège de recevoir l’une des plus belles leçons de ma vie : une leçon d’humilité, de dignité et de profondeur humaine. Cette leçon était de loin plus belle et plus précieuse que les leçons d’ingénierie que je recevais quotidiennement sur les bancs de l’ENIT, et qu’on finissait par oublier quelques années plus tard parce qu’on les remplaçait par d’autres connaissances et d’autres savoirs, ou simplement parce qu’elles tombaient dans l’obsolescence, avant que l’abondance du savoir ne nous conduise plus tard à l’affranchissement presque total du tutorat et des formes de l’apprentissage classique. Mais ce geste profondément humain est resté à jamais gravé en moi, grandissant de jour en jour pour se transformer en une source d’inspiration dans notre quête pour devenir meilleurs.
Plus on avance en âge, plus on réalise que le savoir, à lui seul, ne suffit pas à définir la valeur d’un être humain. Cela est d’autant plus vrai aujourd’hui, où les machines rivalisent avec l’humain dans la production et la maîtrise du savoir et de l’intelligence. En revanche, les valeurs humaines demeurent et demeureront une spécificité de l’homme, qu’aucune création technologique ne pourra lui ravir.
Avec l’âge on apprend aussi qu’un individu peut aussi évoluer sur le plan humain, beaucoup plus difficilement que sur le plan du savoir, par la volonté, l’effort, l’introspection, l’analyse et l’observation de soi et le développement personnel. Toutefois, cette évolution reste toujours limitée, voire précaire s’il manque cette touche innée — celle-là même qui donne à la valeur humaine sa pérennité. Si Mustapha possédait cette touche innée.
Le professeur débordant d’humilité et d’empathie
Cet incident est resté la trame de fond de mes relations et de mes échanges avec le défunt. Il demeurait toujours présent, de façon implicite. Je le voyais dans ses yeux et il le voyait dans les miens, sans jamais oser en parler.
Si Mustapha était d’une pudeur qui ne laissait rien transparaître de ses émotions, surtout lorsqu’il s’agissait d’évoquer un souvenir pareil. L’éloge, ou même l’expression d’une simple reconnaissance — pour ne pas dire d’une admiration venant de son ancien élève—, le gênait et le mettait mal à l’aise, d’une manière si perceptible qu’elle embarrassait à son tour celui qui cherchait à l’exprimer avec honnêteté et spontanéité. J’en ai fait également l’expérience. En essayant, mais en vain, à quelques reprises, de l’amener sur ce terrain de l’échange sincère d’éloges, mais il possédait une façon bien à lui, très pudique, d’esquiver le moment.
Je me souviens qu’à deux reprises, lorsque j’étais invité à donner des conférences à l’ENIT, je cherchais à le repérer dans la salle. Ce n’était pas toujours facile, car il n’était pas adepte des premières rangées, mais heureusement, sa taille facilitait les choses. J’essayais alors de créer un contexte favorable pour lui rendre hommage au détour d’un sujet. Peine perdue: il le sentait tout de suite, peut-être qu’il le pressentait déjà , et alors il arborait instantanément un visage sobre, une sorte d’antidote à son grand sourire habituel.
En revanche, il n’était pas avare d’éloges vis-à-vis de ses anciens élèves. J’en ai moi-même été gratifié une première fois par une lettre émouvante qu’il m’avait adressée à l’occasion d’une évolution professionnelle; une seconde fois, lorsqu’il venait me murmurer doucement son appréciation pour une prestation oratoire en me confiant qu’il en avait été épaté; et une troisième fois, encore plus touchante, lorsqu’il a fait le déplacement malgré un 40 °C de fièvre pour venir me féliciter lors d’une réception.
J’avoue avoir un faible pour la question des valeurs humaines, au point qu’il m’arrive parfois de me demander si ce penchant naturel à admirer la dimension humaine chez les individus et le sens des valeurs qui les animent ne me conduit pas, parfois, à en construire une image idéalisée, voire quelque peu éloignée de la réalité. Mais, même si ce biais pourrait exister, je suis convaincu qu’il ne s’applique nullement au cas de Si Mustapha. Et pour cause ! Sa mort subite m’en a fourni la preuve, s’il en faut une.
Sa disparition, en effet, a rassemblé tous ceux qui l’ont connu autour d’une même conviction : la reconnaissance de ses qualités humaines. Le jour de son décès, j’ai publié sur Facebook un statut dans lequel je n’ai pu résister à l’envie de donner libre cours à mes sentiments à son égard et à les rendre public. Ce statut a été lu plus de 50 000 fois, partagé et abondamment commenté, atteignant une audience sans précédent, de très loin supérieure à celle de toutes mes publications précédentes tout au long des 20 dernières années. Je sais que le mérite ne réside pas dans la qualité de ma prose, mais dans l’authenticité du témoignage et dans la qualité de celui à qui il était destiné.
D’habitude, seuls les décès de personnalités publiques s’imposent comme des faits d’actualité. Si Mustapha n’était pas de ceux-là. Bien au contraire, c’était un homme discret, qui se tenait à l’écart des projecteurs et ne cherchait ni la visibilité ni la reconnaissance publique. Et pourtant, il a reçu cette reconnaissance posthume qu’il n’a jamais cherchée, mais qu’il a bien méritée à travers l’émoi et la tristesse suscités par sa disparition qui ont révélé l’étendue de l’attachement qu’il avait su faire naître autour de lui. Une reconnaissance qui rivalise en nombre et dépasse en authenticité celle des personnalités publiques.
Cette vague de témoignages et d’émotion collective me semble être, à elle seule, un hommage éloquent à la profondeur de ses qualités humaines et à l’empreinte qu’il a laissée dans les cœurs de ceux qui ont eu la chance de le connaître.
Avant de finir, Je vous prie de me croire que j’ai porté ce témoignage en moi comme une lourde dette… J’ai toujours attendu le bon moment pour le partager, mais je n’ai pas eu ce privilège. La volonté divine a voulu qu’il voie le jour dans ces circonstances douloureuses. Aujourd’hui, je me sens enfin allégé. Merci, Si Mustapha, pour tout. Repose en paix. Tu resteras à jamais dans nos cœurs, aussi longtemps qu’ils continueront de battre.
Kamel Ayadi
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