Depuis les résultats des derniers sondages, il ne se voit plus qu’en président de la République.J’avoue n’avoir jamais eu une haute idée de lui. Certes, j’ai eu vent de ses ambitions politiques, mais je n’arrive pas à me faire à l’idée que Nabil Karoui est l’homme providentiel qui va sauver le pays à moins qu’il n’ait des dons surnaturels qu’il nous cache. Est-il possible qu’un peuple se méprenne à ce point sur un homme au point d’hypothéquer son avenir et celui des générations futures ? C’est la question que Daniel Cohn Bendit s’était posé après le Brexit. Lui qui idéalisait le peuple, s’est aperçu que celui-ci pouvait se tromper quand il cherche à guérir le mal par un mal pire que lui, quand la colère contre les dirigeants et la volonté de les sanctionner l’emportent sur la raison.
J’avais entendu parler de ses tournées dans les campagnes tunisiennes, de sa reconversion dans l’humanitaire, mais j’étais loin de mesurer l’ampleur qu’elles avaient prise et les arrière-pensées qu’elles sous-tendaient. Les sondages de Sigma Conseil et Elka Consulting m’ont dessillé les yeux quelque peu, mais je restais quand même prisonnier de mes préjugés, allant jusqu’à prêter aux sondeurs des desseins inavoués jusqu’au jour où j’ai rencontré fortuitement une vieille connaissance, un haut cadre dans une grande banque de la place à la retraite. Tout naturellement, notre conversation a roulé sur les résultats des derniers sondages et leur crédibilité. Il m’a paru exagérément inquiet quant à l’avenir de la démocratie dans notre pays, pestant contre la naïveté «des dirigeants qui se sont fait rouler par Nabil Karoui». «Je suis sûr que les chiffres des instituts de sondage reflètent la réalité», m’a-t-il confié. Pourtant, malgré la force de conviction qui se dégageait de lui, il n’a pas réussi à m’ébranler. Et c’est alors qu’il me sortit son argument massue.
Il me raconta ce qu’il lui est arrivé avec son jardinier il y a quelque temps. Il en était encore tout remué en y pensant: «Je lui ai offert une somme d’argent à l’occasion de l’aïd. En guise de remerciements, il m’a lancé un ‘’yarham Khalil’’ qui m’a laissé pantois. J’allais lui demander une explication quand il m’a interrompu en se répandant en excuses. Il s’est avéré que le jardinier en question faisait partie des bénéficiaires des aides de l’association Khalil Tounès et qu’à force de prononcer cette phrase, il a fini par développer des réflexes conditionnés». J’ai appris alors que depuis de longs mois, les camions à l’enseigne de «Khalil Tounès» sillonnaient le pays de long en large, distribuant les aides aux «zaoualis» au mépris de la loi, et au vu et au su du gouvernement et des hautes instances concernées. Quoi de plus facile que de jouer sur la misère des gens. Les activités caritatives, c’était la couverture qu’il avait choisie pour donner le change et mener sa campagne électorale. Mais la pensée émue pour Khalil ne suffisait pas. Le bénéficiaire est appelé à s’inscrire sur les listes électorales puis à voter pour qui vous imaginez. Dès lors, on comprend les motivations du million de citoyens qui se sont inscrits sur les listes électorales en quelques heures. En matière de manipulation des foules, on ne pouvait pas faire mieux, d’autant plus que l’opération n’a pas coûté un millime à son initiateur, car les aides provenaient essentiellement des dons collectés.
Pour sa part, la présidente de 3ich Tounsi, Olfa Terras, nouvelle venue sur la scène politique, qui est elle aussi créditée de scores élevés par les instituts de sondage, a choisi les contacts par téléphone plus discrets, mais tout aussi efficaces.On essaie maintenant avec l’énergie du désespoir de leur barrer la route avec quelques amendements de la loi électorale au risque de violer l’esprit et la lettre de la constitution. Pourtant, le précédent de Hachemi Hamdi qui a réussi il y a cinq ans à recueillir 26 sièges à l’assemblée constituante alors qu’il était inconnu au bataillon aurait dû les échauder en se contentant de caresser dans le sens du poil, de jouer sur le tribalisme et le clanisme et de diffamer ses adversaires sur sa chaîne à longueur de journée. Libre à ce duo de nourrir des ambitions présidentielles, encore faut-il en avoir les moyens intellectuels et le profil adéquat. Car ils n’en ont ni l’expérience, ni la stature. Garant de l’idépendance du pays et des lois républicaines, le politique qui se respecte se doit à tout moment de veiller à l’application des lois et non à s’asseoir dessus, de rassurer tout en se gardant de tout populisme. Autant de qualités dont le ticket Karoui-Terras est terriblement, désespérément dépourvu.
Hédi Béhi
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