Les conséquences sur la santé sont nombreuses et bien documentées : augmentation du risque de cancers, maladies respiratoires, troubles cardiovasculaires ou intoxication au monoxyde de carbone.
Dépendance potentielle : La chicha s’est imposée comme un élément banal du paysage urbain nocturne. Pourtant, derrière cette image de détente se cache une réalité sanitaire et sociale beaucoup plus préoccupante.

Psychiatre-addictologue
Chaque année, avec l’arrivée du mois de Ramadan, les grandes villes marocaines changent de rythme. Les rues se vident avant le coucher du soleil, puis se remplissent après la rupture du jeûne. Les terrasses des cafés se remplissent, les conversations s’étirent tard dans la nuit, et dans de nombreux établissements, un rituel s’impose : celui de la chicha. Symbole de convivialité pour certains, simple loisir nocturne pour d’autres, la chicha s’est imposée comme un élément banal du paysage urbain nocturne. Pourtant, derrière cette image de détente se cache une réalité sanitaire et sociale beaucoup plus préoccupante.
Car contrairement à une idée largement répandue, la chicha n’est pas une alternative douce à la cigarette. Le passage de la fumée dans l’eau donne l’illusion d’une fumée plus légère, plus «propre». En réalité, cette eau ne filtre pas les substances toxiques et peut même encourager une inhalation plus profonde et plus longue. Une séance de chicha dure souvent entre quarante minutes et une heure, avec parfois jusqu’à deux cents bouffées, ce qui expose l’organisme à une quantité importante de substances toxiques et de monoxyde de carbone. Certaines estimations considèrent qu’une seule séance peut équivaloir à la consommation de plusieurs dizaines de cigarettes.
Les conséquences sur la santé sont nombreuses et bien documentées : augmentation du risque de cancers, maladies respiratoires, troubles cardiovasculaires ou intoxication au monoxyde de carbone. La fumée produite par le charbon utilisé pour chauffer le tabac contribue également à la toxicité du mélange inhalé. Cette fumée ne se limite pas au fumeur lui-même : elle expose aussi les personnes présentes dans l’environnement immédiat, notamment les employés des cafés à chicha, à un tabagisme passif intense.
Mais l’un des dangers les plus sous-estimés réside dans le partage du dispositif. Dans la pratique, la chicha est presque toujours consommée collectivement. L’embout passe de bouche en bouche autour d’une table, souvent sans protection ou avec des embouts jetables utilisés de manière approximative. Ce simple geste social peut devenir un vecteur de transmission de nombreuses infections : herpès, grippe, tuberculose, hépatites, voire certaines infections respiratoires. Le partage d’un même tuyau constitue ainsi un risque sanitaire réel, d’autant plus dans des lieux fermés où la ventilation est parfois insuffisante.
Au Maroc, cette pratique se développe particulièrement dans les grandes villes, où les cafés à chicha se multiplient depuis plusieurs années. Ils attirent une clientèle de plus en plus jeune. Pour beaucoup d’adolescents ou de jeunes adultes, la chicha représente une première expérience avec le tabac. L’arôme sucré, l’ambiance conviviale et l’image «tendance» véhiculée par les réseaux sociaux contribuent à banaliser cette consommation. Pourtant, derrière ces parfums de fruits et cette esthétique de lounge se cache une dépendance potentielle à la nicotine et une exposition précoce à des substances toxiques.
Le mois de Ramadan ajoute à ce phénomène une dimension psychologique particulière. Pendant la journée, le jeûne impose une discipline corporelle et un contrôle des impulsions. Mais une fois la rupture du jeûne consommée, la nuit devient parfois un espace de compensation. Les cafés se remplissent rapidement, et la chicha devient un moyen de relâcher la tension accumulée pendant la journée.
Cette dynamique révèle aussi un phénomène plus large : la difficulté croissante de la société à gérer la frustration. Le jeûne, qui devrait être un exercice de patience et de maîtrise de soi, se transforme parfois en période d’hyper-réactivité émotionnelle. Dans les rues comme dans les cafés, l’irritabilité et l’intolérance à la frustration peuvent être plus visibles. La chicha, dans ce contexte, agit comme un anesthésiant social : un moyen de calmer l’agitation intérieure, de prolonger la nuit et de recréer un espace de détente collective.
Mais cette réponse reste superficielle. Elle masque plutôt qu’elle ne résout les tensions psychologiques. La dépendance à des stimulants – nicotine, caféine ou sucre – devient alors un substitut à la gestion émotionnelle. Le danger n’est pas seulement sanitaire ; il est aussi culturel. Lorsque la gestion de la frustration passe par des habitudes addictives, c’est toute la capacité de la société à développer des mécanismes de résilience qui s’affaiblit.
Le paradoxe est frappant : un mois censé renforcer la spiritualité, la patience et la modération voit parfois se développer des pratiques qui vont dans le sens inverse. La chicha devient ainsi le symbole d’une contradiction contemporaine : celle d’une société qui cherche à relâcher la pression immédiate, au prix de risques sanitaires et psychologiques bien réels. Au-delà de la simple question du tabac, la chicha interroge donc notre rapport au plaisir, à la frustration et à la santé publique. Et peut-être que la véritable question n’est pas seulement celle de la fumée qui s’élève au-dessus des tables des cafés, mais celle du vide qu’elle tente de combler.
Auteur: Imane Kendili
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