La citoyenneté tunisienne et la culture de l’urgence: suspension du «temps mort» et dissolution de l’espace public communLa citoyenneté tunisienne et la culture de l’urgence: suspension du «temps mort» et dissolution de l’espace public commun

Par Habib Batis – La modernité tardive se caractérise par une mutation radicale de notre rapport à la temporalité, marquée par l’avènement d’un temps de l’urgence permanent. Ce phénomène ne relève pas d’une simple accélération technique des outils de production ou de communication, mais d’une transformation anthropologique majeure: l’éradication systématique du «temps mort». C’est en confondant l’urgence objective — qui requiert une action immédiate face à un péril vital — et la simple accélération des flux, que la société tunisienne contemporaine bascule dans une culture de l’instantanéité. Ce culte de la vitesse y engendre une angoisse chronique et un sentiment diffus de submersion face aux dysfonctionnements structurels. Cette urgence quotidienne, alimentée par la crise des services publics, transforme l’espace public tunisien en un lieu de tensions individuelles permanentes où la patience collective s’érode.

Dès lors, une problématique fondamentale surgit: comment le comportement citoyen, qui exige par nature le temps long de la délibération, le recul critique et l’accueil de l’altérité, peut-il survivre à cette dissolution des temps de pause? À la lumière de la sociologie de H. Rosa sur l’accélération («Accélération: Une critique sociale du temps»,2010; «Résonance: Une sociologie de la relation au monde», 2018) et de la philosophie politique de H. Arendt («La crise de l’éducation», 1972), cet essai se propose d’analyser comment cette urgence artificielle fragilise le lien social et compromet l’avenir. Nous explorerons cette dynamique à travers l’anarchie de la circulation routière, la crise de la scolarité des enfants — désormais colonisée par une numérisation abusive — et la gestion collective des pénuries.

La suppression du «temps mort»: de l’aliénation temporelle à l’angoisse chronique

Pour comprendre la genèse de l’angoisse contemporaine, il convient d’emprunter à H. Rosa sa distinction entre l’accélération technique et celle du rythme de vie. Cette accélération totale produit une aliénation temporelle: l’individu ne possède plus son temps, il est possédé par lui. L’urgence moralise le temps, transformant chaque instant en une injonction de performance. Le «temps mort» — jadis espace de jachère mentale —, est désormais perçu comme une anomalie systémique à coloniser. Cette élimination des pauses engendre une crise de l’intentionnalité: submergé par les sollicitations, le sujet subit le monde au lieu de le viser et le comprendre. L’angoisse chronique naît de cette désynchronisation entre le rythme psychique de l’individu et l’accélération de son environnement.

Dans le contexte tunisien, cette détresse temporelle prend une tournure paradoxale, exacerbée par l’imprévisibilité du quotidien (dysfonctionnements des transports, attentes administratives). Ici, le «temps mort» est doublement corrompu. D’une part, l’incertitude structurelle transforme la jachère temporelle en une attente anxieuse. D’autre part, cette faille est immédiatement colonisée par les flux algorithmiques des réseaux sociaux: le smartphone devient l’exutoire compulsif d’un sujet qui fuit le vide de l’attente. Cette saturation numérique achève de détruire toute possibilité de «résonance»: cette relation vivante et non-instrumentale au monde. Le citoyen se rétracte alors dans un mode de défense rigide qui altère les comportements civiques, transformant l’autre en un obstacle immédiat à sa propre survie temporelle.

Dès lors, restaurer cette résonance ne saurait relever d’une simple éthique individuelle de la déconnexion, mais exige une action résolument politique. Pour Rosa, la résonance nécessite des structures stables et horizontales. En Tunisie, cela implique une réhabilitation des infrastructures publiques (transports, services) afin d’extraire le quotidien de l’imprévisibilité anxiogène. Seule une réappropriation politique du temps — par la reconstruction d’espaces publics décompressés et de services fiables — permettra de libérer le citoyen de la défensive permanente, condition sine qua non à la renaissance d’une réceptivité démocratique et civique.

La route comme déversoir de la submersion temporelle

La circulation automobile en Tunisie offre un laboratoire à ciel ouvert de cette pathologie spatio-temporelle. Sur l’asphalte, la disparition du «temps mort» se traduit par une intolérance viscérale au ralentissement, une situation où l’automobiliste se conçoit comme un «capital humain» en mouvement, dont chaque seconde doit être optimisée sous peine de dépréciation. Dans ce contexte, le feu rouge, l’embouteillage ou le piéton qui traverse ne sont plus perçus comme des éléments normaux de la régulation urbaine, mais comme des forces d’entrave, voire comme des agressions contre le flux personnel de l’individu.

Submergé par l’angoisse de perdre une minute — minute pourtant dénuée d’enjeu vital —, le conducteur régresse vers une auto-conservation aveugle. La raison instrumentale prend le dessus: le conducteur confond vitesse et urgence existentielle. Le comportement citoyen, fondé sur la reconnaissance de l’autre comme sujet de droit, s’effondre. L’espace public de la route cesse d’être un lieu de cohabitation pour devenir une arène de compétition purement instrumentale, où l’agressivité au volant devient le symptôme d’un sujet qui tente désespérément de reconquérir une souveraineté temporelle perdue.

La scolarité: de la destruction de la scholé à la rupture du pacte intergénérationnel

Le domaine de l’éducation subit une violence similaire qui touche au cœur même de la transmission intergénérationnelle en Tunisie. Il est marqué par le détournement du concept même d’école. Étymologiquement, la scholé grecque désigne le temps libre, le loisir d’apprendre soustrait aux exigences de la production. Or, l’éradication contemporaine du «temps mort» détruit précisément ce sanctuaire. En Tunisie, sous l’effet d’une confusion généralisée entre l’accélération des compétences et l’urgence existentielle, les parents et l’institution scolaire transforment le parcours de l’élève en une entreprise de capitalisation précoce. L’éradication du «temps mort» chez l’enfant détruit ce que H. Arendt considérait comme l’essence de l’éducation: l’introduction bienveillante de l’enfant dans un monde préexistant. Cette éradication est matérialisée par l’hyper-focalisation sur l’évaluation, l’industrie tentaculaire des cours particuliers (les cours de «soutien») qui saturent les fins de journées et les week-ends, et une numérisation abusive souvent brandie comme un mirage de modernisation.

En programmant les enfants pour la vitesse, on remplace la pensée réflexive par le réflexe adaptatif. Le civisme scolaire est étouffé par une logique d’optimisation individuelle: l’école tunisienne ne forme plus l’animal politicum capable de délibérer sur le bien commun, mais un homo economicus stressé, incapable de supporter la lenteur inhérente aux processus d’apprentissage. Cette accélération forcée entre en contradiction frontale avec la pensée d’Arendt, qui rappelle que l’éducation exige par essence un double conservatisme: il faut protéger l’enfant du monde pour qu’il puisse grandir en sécurité, et il faut protéger le monde de la nouveauté de l’enfant jusqu’à ce que celui-ci soit mûr pour l’intégrer. En supprimant le temps de la maturation, de l’erreur non comptabilisée et de la rêverie, la société tunisienne commet ce qu’Arendt redoutait le plus : elle traite les enfants comme des adultes miniatures, les jetant prématurément dans l’arène de la performance et de la gestion de l’angoisse.

L’angoisse chronique qui en résulte chez le jeune élève est le symptôme d’une rupture du pacte intergénérationnel. Pour Arendt, éduquer signifie que les adultes assument la responsabilité du monde tel qu’il est. Lorsque l’urgence dicte le rythme scolaire, les adultes abdiquent cette responsabilité. Ils ne transmettent plus un héritage culturel stable à partir duquel l’enfant pourra inventer le futur; ils lui transmettent leur propre panique face à un avenir national perçu comme une menace. Dès lors, le comportement citoyen à l’école est étouffé à la racine. Au lieu de former des êtres capables de s’insérer de manière réfléchie dans l’espace public, l’école sur-accélérée produit des individus atomisés, habitués dès l’enfance à saturer leur temps pour survivre à la submersion. Le civisme, qui requiert chez Arendt la faculté de juger et de se mettre à la place d’autrui, suppose une halte, un recul critique que le flux de l’urgence rend impossible. En privant l’enfance tunisienne de son droit à la lenteur, la société se prive de citoyens capables, le moment venu, de renouveler le monde commun.

Face aux pénuries: de l’agir communicationnel au réflexe de survie hobbesien

C’est lors des crises logistiques et des pénuries structurelles de denrées de base (sucre, farine, riz, café…) ou d’énergie (coupures d’eau et délestages électriques) que la confusion entre urgence et accélération produit ses effets les plus destructeurs sur le tissu social tunisien. En situation de rareté, l’angoisse chronique accumulée explose sous forme de panique systémique, transformant chaque annonce ou rumeur de manque — qu’il s’agisse des carburants dans les stations-services ou des produits subventionnés — en un signal d’assaut immédiat. On assiste alors à l’effondrement de ce qu’Habermas nomme l’«agir communicationnel» — cette action orientée vers l’intercompréhension et le consensus social — au profit exclusif de l’agir stratégique individualiste.

La suppression du «temps mort» empêche l’exercice du jugement critique ou de la «pensée élargie» chère à Kant. Au lieu d’adopter le temps de l’arrêt, qui est le temps politique par excellence permettant d’évaluer collectivement la situation et d’organiser la résilience, le sujet sur-accéléré réagit par automatisme et par peur. L’attente dans les files de rationnement n’est plus un temps de socialisation ou de solidarité, mais une stase anxieuse où autrui est perçu comme un spoliateur en puissance. Le comportement citoyen, qui commanderait une justice distributive, de la sobriété et une attention aux plus vulnérables, est balayé par la panique du manque. La pénurie objective est ainsi dramatiquement aggravée par une pénurie subjective de civisme : la hâte abolit le souci du bien commun, transformant instantanément le pacte social en un état de nature hobbesien où l’urgence justifie le stockage frénétique et la guerre de tous contre chacun pour l’accaparement des ressources.

L’urgence comme vecteur de l’effritement des liens sociaux et de l’incertitude future

Cette temporalité de la précipitation produit un autre effet délétère majeur: l’affaiblissement profond des liens sociaux, pourtant fondamentaux pour l’insertion de la jeunesse tunisienne dans la cité. Le lien social est une construction lente qui exige de la disponibilité, de la gratuité et la répétition d’échanges non productifs. Lorsque le temps de l’urgence devient le seul étalon de l’existence, ces moments de sociabilité informelle sont éliminés car jugés inefficaces. En Tunisie, les espaces traditionnels de rencontre et de flânerie — de la place du quartier aux terrasses des cafés — perdent leur fonction de régulateurs sociaux pour devenir des miroirs de la frustration collective.

Privés de ces espaces de socialisation lente, les futurs citoyens ne développent plus ce qu’Arendt appelle le «sens commun», c’est-à-dire la capacité d’ajuster sa perspective à celle d’autrui pour édifier un monde partagé. L’angoisse chronique et le sentiment de submersion face à l’horizon national poussent au repli sur soi et à l’isolement numérique. Au lieu d’apprendre à faire corps avec la société par des relations de solidarité de proximité, le jeune tunisien subit une désaffiliation invisible. Cette fragilisation des structures relationnelles hypothèque gravement son insertion: la société n’est plus perçue comme un tissu protecteur d’interdépendances, mais comme un agrégat d’individus atomisés et concurrents. Dès lors, l’avenir collectif devient si incertain et anxiogène que le projet civique s’efface souvent au profit d’un désir d’ailleurs, l’exil devenant la seule issue perçue face à un espace public tunisien saturé et devenu illisible.

Conclusion

En définitive, la suspension du « temps mort » agit comme un solvant ontologique sur le lien civique et sur l’éthique démocratique. En transformant artificiellement l’existence en une succession d’urgences fictives, l’accélération contemporaine engendre une détresse psychologique qui rend l’altérité insupportable et le lien social obsolète. Pour Arendt, la politique et la citoyenneté consistent précisément à édifier et à préserver un «monde commun». Ce monde qui, à l’image de la table autour de laquelle s’assoient les convives, sépare et relie les hommes à la fois. Or, le temps de l’urgence permanente consume ce monde commun en éliminant l’intervalle temporel et spatial nécessaire à la délibération. En Tunisie, qu’il s’agisse de l’asphalte converti en arène, de l’école transformée en usine de performance, ou des files d’attente vécues comme des stases anxieuses, c’est cette table commune qui menace de s’effondrer sous le poids des atomisations individuelles.

Pour que les générations futures puissent s’insérer sereinement dans la cité et y exercer leurs droits fondamentaux, il devient impératif d’opposer à cette urgence artificielle une politique de la décélération. Réhabiliter le comportement citoyen en Tunisie implique nécessairement de reconquérir le droit au «temps mort», de sanctuariser l’école contre l’immédiateté marchande ou le mirage numérique, et de réapprendre la lenteur. C’est à cette seule condition sine qua non que le tissu social pourra se régénérer, permettant au citoyen tunisien de ne plus simplement subir le flux du quotidien, mais de redevenir l’acteur conscient d’un destin collectif partagé.

Habib Batis

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