Par Pr Samir Allal. Université de Versailles/Paris- Saclay
Avec Trump le sport ne rassemble plus. Il divise!
Alors que la 23e édition du tournoi mondial, sera la première à accueillir, 48 sélections, (un élargissement encouragé par la lucrative FIFA), cette compétition offre paradoxalement une démonstration d’atrophie dans les conditions d’accueil (ou de rejet), à l’heure où le «football rassemble le monde entier», selon le slogan de l’instance mondiale et de son président, Gianni Infantino, grand ami du président Donald Trump.
La coupe du monde 2026, censée être celle de l’ALENA, c’est-à-dire du libre-échange entre le Canada, les États-Unis et le Mexique, est plutôt celle de la sphère MAGA (Make America Great Again). On ne parle plus de soft power mais d’une bataille culturelle au service de la politique MAGA.
Cette édition a commencé par un carton rouge pour les Etats-Unis. À la veille de son lancement, la politique sécuritaire des États-Unis, en matière de visas et d’accueil, s’est illustrée par le refus d’admission de l’arbitre international somalien Omar Artan sur le sol américain. Cet incident est significatif. Il mêle sport, politique, diplomatie et non-respect des droits humains. Un bien mauvais signal de départ pour cette coupe du monde.
La compétition, qui démarre le 11 juin, sera suivie par six milliards de téléspectateurs. Elle est une vitrine extraordinaire pour les entreprises. Tous les quatre ans, les grands équipementiers sportifs se livrent une bataille à couteaux tirés, pour profiter au maximum de l’audience gigantesque de cette plus grande compétition sportive au monde. Une occasion en or, pour muscler leur marque et générer des revenus supplémentaires.
Un nouveau format à 48 équipes, soit 40 matchs de plus que l’édition de 2022 (de 64 à 104 matchs), une chance pour les nations plus faibles de participer à une grande fête internationale, notamment les équipes africaines et asiatiques qui passent respectivement de 5 à 9 et de 4 à 8 places qualificatives. Une chance aussi pour celle qui organise les compétitions car plus de matchs, c’est plus de diffusions télévisées, plus de sponsors et, en définitive, plus de recettes. Jackpot.
Du point de vue écologique, c’est la débâcle: le football pollue
L’édition 2026 se déroulera en Amérique du Nord, où les matchs seront dispatchés entre 16 villes des Etats-Unis, du Mexique et du Canada. 16 enceintes qui, même si les trajets sont optimisés, restent à des distances importantes les unes des autres (plus de 4000 km de distance entre Boston et San Francisco) et le moyen de transport le plus efficace (si ce n’est le seul) pour les rallier reste l’avion.
Un plus grand nombre de matchs implique forcément une logistique plus importante et plus de déplacements, alors même qu’on attend une affluence record de 5,5 millions de spectateurs pour cette Coupe du Monde 2026. Des distances, des infrastructures et des partenaires climatosceptiques : un cocktail très carboné!
En 2021, lors de la Cop 26 la FIFA a rendu public sa stratégie pour le climat: 50% de réduction d’émissions de carbone d’ici 2030 et zéro émission nette d’ici 2040. L’un des arguments principaux de la Fifa était celle d’une Coupe du Monde neutre en carbone. Pourtant, la Fifa a été épinglée par la Commission Suisse pour la Loyauté (CSL) pour «greenwashing» après avoir donné des informations reconnues comme fallacieuses.
Je compense donc je fuis. Pour pallier la pollution engendrée par les transports (40% des émissions) et les infrastructures (27%), les organisateurs promettaient une compensation par l’achat de crédits carbone. Que l’association à but non lucratif Carbon Market Watch n’évaluait qu’à 1,1 millions de tonnes de CO2. On est loin du compte: des calculs fallacieux et promesses non tenues.
Poser des objectifs ambitieux de réduction de gaz à effet de serre est une bonne chose, une autre serait de les tenir et c’est loin d’être le cas pour la coupe du monde de cette année aussi.
Le bilan carbone n’est donc, pas le paramètre d’organisation et d’attribution des coupes du monde de football? En s’associant avec Aramco, leader mondial des énergies fossiles, la Fifa semble prendre un chemin à l’opposé de ses engagements climatiques de la COP 26.
Comme l’a révélé le quotidien britannique the Times, la Saudi Arabian Oil Company, plus connue sous le nom d’Aramco, l’entreprise la plus émettrice de CO2 au monde, est sur le point de devenir le plus gros sponsor de l’histoire de la FIFA avec un contrat estimé à 11 milliards de dollars d’ici au mondial 2034. L’autre partenaire historique de la Coupe du monde de football reste Coca-Cola, qui a été aussi souvent pointée du doigt pour du greenwashing.
Face à l’urgence climatique, la décision la plus radicale serait l’interdiction de l’organisation de ces manifestations. Efficace sur le plan climatique, cette piste semble impossible tant l’aura de la Coupe du Monde va au-delà du sport.
C’est un des moments (si ce n’est le moment) où un grand nombre de pays hostiles les uns aux autres se réunissent dans un rectangle vert avec des règles communes et à armes égales. Il ne faut pas sous-estimer l’impact symbolique et les fondamentaux sur lesquels reposent cette grande fête internationale.
Imputer au football seul la responsabilité de la pollution du monde du sport professionnel serait inexacte. C’est bien tout le monde du sport qui doit prendre la mesure de l’urgence climatique. Le modèle économique d’une telle organisation est à repenser. Le sport n’en sortirait que grandi.
Trump contre le reste du monde: l’Amérique MAGA c’est le contraire de la France de Zidane black-blanc-beur
La coupe du monde démarre alors que les bombardements des États-Unis sur l’Iran continuent, le Liban et Gaza sont pris en otage et le blocage du détroit d’Ormuz est entrain de modifier la géopolitique.
Une nouvelle version de la Coupe du monde qui n’est plus celle du commerce et de la fraternité mais celle des droits de douane et de la brutalité. Une coupe du « monde orwellien » de Trump II, dans lequel le football est la continuation de la guerre par d’autres moyens.
Comme l’écrivait si bien Nicolas Guillon dans les colonnes AOC: nous avons tous une bonne raison de refuser de prêter notre concours à ce cirque malsain; Africains méprisés, Européens attaqués, Sud-Américains menacés, et, au premier chef, co-organisateurs directement ciblés. Mais il faut croire que le bruit et la fureur des réseaux sociaux rendent plus sensible un silence que nous nous trouvons impuissants à rompre.
Au cours des trois dernières années, le président de la Fifa Gianni Infantino a été vu plus souvent dans le bureau Ovale ou à Mar-a-Lago qu’au Palacio Nacional (Mexique) ou à Ottawa (Canada). Pour Nicolas Guillon: «Trump a trouvé en ce flatteur des puissants, son idiot utile pour dérouler sa politique MAGA.»
Les deux amis affichés parlent la même langue, celle du deal. Comme il eut naguère son pied-à-terre à Doha, le président de la Fifa, Gianni Infantino a son bureau au sein de la Trump Tower à New York, où il travaille avec Éric Trump, l’un des fils du président, à «rendre plus cool l’Amérique de Papa.»
Lors de cette coupe du monde, il ne s’agit pas de faire diversion pour enjamber l’affaire Epstein, le prix élevé du galon à la pompe ou le désordre international qu’engendre la politique étrangère de Trump. Il est question pour Trump, de se servir impunément d’une instance pas officiellement politique mais au bras diplomatique long comme une planète plate pour faire passer par le truchement, au mieux de grossièretés au pire d’insultes, «les messages d’une idéologie de haine de la démocratie».
L’Amérique MAGA de Trump c’est le contraire de la France de Zidane black-blanc-beur de 1998. Là où le sport était récupéré par le politique pour ses valeurs d’union, de tolérance et d’intégration, Trump réussit l’exploit d’en faire un outil de division.
Dans une atmosphère martiale, la parenthèse, dérisoire mais néanmoins enchantée, d’une Terre qui durant six semaines pose les armes pour jouer au ballon sous les regards émerveillés de milliards de petits et grands enfants, n’a aucune chance de panser la moindre plaie à la surface du globe.
Les grandes compétitions planétaires n’ont d’ailleurs jamais donné lieu qu’à de courtes trêves. Mais au moins le rituel a-t-il le mérite de nous rappeler tous les quatre ans, et particulièrement cette année, qu’il faut de tout pour faire une Coupe du Monde, et donc, en creux, un monde: des Américains mais aussi des Tunisiens, des Congolais, des Égyptiens, des Espagnols, des Haïtiens, des Iraniens, des Irakiens, des Ivoiriens, des Jordaniens, des Mexicains, des Sénégalais, Algériens, Marocains etc.
Tous auraient eu une bonne raison de décliner leur qualification mais le boycott n’est pas dans l’air du temps et y aller c’est aussi leur manière de jouer d’égal à égal sur le sol le plus hostile qui soit actuellement, avec leur culture, leurs différences, leurs croyances, leurs désaccords.
Pour Nicolas Guillon, cette 23e Coupe du Monde est un peu Les États-Unis contre le reste du monde: «Si, dans la majorité des cas, jouer à domicile constitue un énorme avantage, Nicolas Guillon en paraphrasant Giltin montre combien celle des États-Unis peine à fédérer ses fans autour d’elle dans un pays qui se passionne avant tout pour le football américain, le basket-ball et le baseball.»
Autrement dit, ce qui pouvait au départ s’apparenter pour Trump à une formidable tribune pour faire rayonner l’Amérique qu’il promeut pourrait au contraire mettre encore une fois à l’épreuve une diplomatie déjà mal embarquée et renvoyer finalement une image contre-productive, pour ne pas dire perdante, de la politique MAGA. D’autant qu’il apparaît beaucoup plus réaliste d’envisager, par exemple, le sacre de l’Espagne d’un certain Pedro Sánchez.
En suivant les matchs de cette coupe du monde à partir de demain, souvenons-nous de ces mots de Bill Shankly, international écossais de l’entre-deux-guerres, statufié devant le stade d’Anfield Road à Liverpool: «Le football n’est pas qu’une question de vie ou de mort. C’est bien plus important que cela.»
Pr Samir Allal
Université de Versailles/Paris- Saclay
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